Archives mensuelles : octobre 2006

« Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence »

Ce jour là, quand nous sommes sortis de l’aéroport pour attendre le bus qui nous amènerait au centre-ville, il y avait un bus qui menait à ta ville. Je voulais te dire : “tu me fais chier, prends ce bus là et rentre chez toi, je n’ai pas envie de passer la soirée avec toi”. Je m’en suis presque mordu la langue, j’en ai cessé de respirer, pour ne pas prononcer cette phrase, parce qu’elle t’aurait énervé forcément, on se serait disputé… Je me suis dit que c’était bête de gâcher une semaine parfaite avec une dispute juste à cause d’une mauvaise journée. Chier est un verbe que je n’emploie que rarement à l’oral et jamais à l’écrit, je préfère les mots plus doux à la lecture, mais je n’ai pas pensé “énervé” ou “embêté” ou “agacé” ou “fatigué”, dans ma tête il y avait “chier, chiant, emmerdant”, ceux qui viennent quand on a de la colère plein le ventre et les nerfs à vif dans chaque parcelle du corps. Une mouche peut agacer, une remarque peut énerver, toi tu me faisais simplement chier, avec toute la brutalité du mot éructé. Mais je me suis tue, toi aussi tu te taisais, pourtant ce bus n’en finissait pas de démarrer. Quand il est parti, je me suis senti soulagée, les mots n’étaient pas sortis malgré moi. Ils se sont échappés un peu plus tard… “Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi t’es stressée comme ça ?” demandes-tu innocemment. Mais à ton avis ! Tu es amnésique ou tu le fais exprès ? Et là, ça a jailli tout seul “tu as été désagréable avec moi toute la journée, mais bon, je sais qu’on est tout les deux fatigué”. C’était bien moins grave que le “tu me fais chier, prends ce bus et rentre chez toi” qui n’a jamais été entendu. En plus c’est tout moi ça, de ne pas pouvoir m’empêcher d’être gentille, de rattraper le reproche en t’excusant pour ne pas te blesser, comme si tu prenais ces précautions là avec moi… Peu importe d’ailleurs, tu n’as semble-t-il entendu que la première partie de phrase. Et à cet instant là, tout le reste était déjà prévisible. Je me demande ce qui se serait passé si je t’avais demandé de partir en sortant de l’aéroport. Evidemment, tu m’en aurais voulu, mais il n’y aurait sans doute pas eu un tel psychodrame nocturne. En tout cas à l’instant où j’ai retenu mes mots, cette soirée faisait presque partie de notre avenir ; à l’instant où nous sommes sortis du bus, elle était inévitable. Si j’étais rentrée seule, je me serais couchée tôt, je ne serais pas allée picoler avec toi jusqu’à 2 heures du matin. Et le pire c’est que je sais à quel point l’alcool sur les nuits blanches ne réussit à aucun de nous deux. Je savais aussi que je devais travailler le lendemain. Pourtant je m’entêtais à faire durer cette nuit pour tenter de rattraper le goût dégueulasse de la journée, mais plus les heures passaient et pire c’était. Cette nuit là, avec le sang plein les draps et le goût salé des larmes dans la bouche, je repensais encore à ce moment là gravé dans les moindres détails : nous deux avec nos sacs à dos, le bus, le soleil, la chaleur, les gens, tout m’apparaît comme si j’en avais une photo sous les yeux. Car je savais que cette phrase non prononcée était décisive.

Ce jour là, quand j’ai dit “je suis enceinte” et qu’elle a hurlé “Quoi !? Ce n’est pas possible !?”, tout mon discours était préparé, je l’avais écrit sur une feuille de papier et je l’avais appris par cœur, d’ailleurs le papier chiffonné était encore au fond de mon sac. J’avais la voix tremblante mais je faisais déjà du théâtre après tout, et je mentais pour protéger le salaud qui m’avait appris à mentir sur une scène, n’était-ce pas le comble du paradoxe. Pourtant, la vérité ne demandait qu’à jaillir, je la sentais brûler ma langue, j’avais envie de tout avouer pour pouvoir être consolée, réconfortée. Au lieu de ça, je m’exposais exprès à l’engueulade, juste par honte. “Qu’est-ce qui s’est passé ?” J’ai énoncé ma préparation à la perfection : “je suis sortie avec un garçon et puis je n’ai pas pris de précaution”. Une claque. Attendue, évidemment. Pourtant je n’ai pas pleuré de douleur mais de déception. Car dans ma tête, je m’entendais dire : “maman, merde, comment est-ce que tu peux me croire capable de faire ça ? J’ai 12 ans à peine, tout ce que je connais des garçons c’est un baiser d’une seconde plaqué sur mes lèvres dans une cour d’école, comment est-ce que tu peux imaginer que ta fille se retrouve dans cette situation ? Est-ce que tu me vois vraiment faire ça ? Tu me vois avec ce regard là ? Tu ne me connais pas ou quoi ?” Je mourrais d’envie qu’elle me questionne jusqu’à ce que je me trahisse, et dans le même temps je préparais le meilleur mensonge à ces éventuelles questions, parce que non décidément je ne pouvais raconter à personne cette douleur et cette violence. Les rares personnes proches qui sont au courant prétendent qu’il aurait fallu dire la vérité, ils disent que ce n’est pas bon de garder un secret pendant plus de 10 ans, ils parlent souvent de procès nécessaire… Est-ce que ça aurait réellement changé quoi que ce soit ? Si je regrette de ne pas lui avoir confié la vérité à ce moment là, c’est uniquement parce que ça m’a fait affreusement mal de voir toute sa colère et sa déception. Je me souviens très bien de la voiture qui stationnait à côté du collège, ma mère avait déjà bouclé sa ceinture quand je lui ai demandé d’attendre que je lui parle avant de démarrer, le bruit aigu et chuintant des essuie-glaces, la camionnette qui vendait des pizzas garée en face, et même la jupe marron qu’elle portait… Parce que c’est comme ça pour tous les moments importants, positifs ou négatifs, ils restent impitoyablement fixés dans la mémoire. Ce jour là aussi, je savais que cette conversation serait décisive.

Ils ne sont pas si nombreux ces instants vraiment déterminants, il y en a eu plus que deux dans ma vie mais je peux les compter sur les doigts d’une main. Généralement en voulant faire pour le mieux, j’ai peut-être fait ce qu’il y avait de pire. Une phase d’hésitation précédait l’acte pourtant, mais toujours trop brève, comme s’il fallait justement ne pas se laisser le temps, parce que la situation est trop brulante, l’envie d’en sortir trop forte. Alors la nécessité de s’en échapper annule la phase d’analyse, quitte à choisir la mauvaise échappatoire. Je me rappelle d’un jour où mon père allait tuer l’un de nos lapins, il bloquait le lapin d’une main et il brandissait l’arme de l’autre. Sa main était tremblante parce qu’il n’aimait pas faire ça, peut-être aussi à cause de l’expression à la fois attentive et pleine de reproches de sa petite fille juste à côté de lui. La main qui tenait le lapin s’est légèrement relâchée, les yeux noirs de l’animal roulaient dans tous les sens, éperdus. Télépathiquement je lui ai crié “tu peux te libérer si tu bouges de quelques centimètres à droite”, et il a bougé de quelques centimètres à gauche, exactement à l’endroit où la hache s’abattait…

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Wrap your troubles in dreams Send them all away Put them in a bottle And across the seas they’ll stay

Je suis brutalement éjectée de mon sommeil, assise d’un bond, les yeux grands ouverts et le cœur battant. Je me souviens vaguement d’avoir couru pour échapper à quelque chose juste avant de m’arrêter devant un précipice, en dessous il y avait une mer de fourrure grise irréaliste qui ondulait et s’épaississait… Les vagues se rapprochaient de plus en plus du sommet de la falaise en m’éclaboussant d’écume rose… Je me rappelle soudain de la souris en peluche que j’avais quand j’étais petite. Elle était grise, au dos et à la queue rose. La même fourrure, le même gris, le même rose. Une mer en forme de gigantesque souris, où mon inconscient va-t-il chercher ces images ? J’ouvre les yeux sur une antenne télévisée, elle danse sur le toit comme si elle avait décidé de se décrocher pour venir fracasser mon velux. Les rafales de vent vibrent jusque sous les tuiles. Quelque chose frappe sur le toit, au fond de la pièce, des coups sourds et irréguliers. Je m’affole en tâtonnant pour allumer la lumière. Voir mon chat bailler violemment et clignoter des yeux me rassure un peu. Mon chat a toujours une tâche blanche sur la tête, un gros ventre, une langue rose et il continue à dormir au pied de mon lit, je suis dans la réalité tout va bien n’oublie pas de respirer. J’ai la gorge desséchée, besoin d’un verre d’eau. J’attrape un gilet avant de m’extirper du lit.
Je sens les courants d’air à travers tous les interstices de la pièce. Je me colle à la fenêtre en plaçant mes mains autour de mon visage afin de ne pas voir mon propre reflet : dehors rien à signaler, seulement du vent et de la nuit. Je n’ai même pas regardé l’heure… Les chiffres verts fluo indiquent 02:45. La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Je le regarde suspicieusement quelques secondes avant de décrocher, personne ne peut m’appeler à cette heure-ci… Mon “allo” est interrogatif, faiblard et enroué. Une voix masculine dit quelque chose dans un fond sonore crépitant. Après l’avoir fait répété deux fois, je comprends qu’il croit s’adresser à une certaine Sophie. “C’est un faux numéro.” “Vous êtes sure ?” “Je suis sure que je ne m’appelle pas Sophie, oui.” “Sophie n’est pas avec vous ?” “Je ne connais pas de Sophie.” Il a encore quelques secondes d’hésitation avant de raccrocher. C’est vrai qu’à moi aussi, mon ton de voix me paraît faux, mensonger. Dans un monde où la mer est une fourrure grise et rose, je pourrais m’appeler Sophie…. Quelle idée absurde. En buvant mon verre d’eau j’observe la façon dont la fenêtre vibre, on dirait vraiment qu’elle bouge d’avant en arrière mais c’est sans doute un effet d’optique parce que le rideau s’agite au dessus. Malgré tout je me sens mal à l’aise dans cette pièce trop étroite. Pour une fois, aller sur le toit ne me tente pas, retourner dans mon lit non plus. Je saisis un jean, un gros pull, la paire de chaussure la plus proche de mon bras, mon baladeur, et je vais faire un tour ; j’ai besoin de m’échapper de ces parois trop rapprochées, de cette fenêtre mouvante et de ce toit sifflant. Le chat me regarde sortir avec la même expression d’incompréhension hallucinée qu’au moment où je l’ai aveuglé avec ma lampe de chevet. Mon chat déteste toujours ce qui est inhabituel.
Je fume une cigarette à l’entrée. Dans l’immeuble d’en face, il n’y a qu’une seule fenêtre allumée, je compte les étages… Au 3e étage à gauche, quelqu’un est éveillé. Que peut faire l’insomniaque vivant là-haut ? Je commence à concevoir un scénario hypothétique très improbable : L’habitant va à sa fenêtre et me voit, on discute, je vais dans cet appartement, il est de meublé comme… il dit… je réponds… Je suis perdue dans une histoire très compliquée quand je reçois un tapotement sur l’épaule. Sursaut encore une fois. Un garçon assez jeune, de ma taille, bouge la bouche sans émettre un seul son. Je n’avais pas réalisé que le volume de mon baladeur était aussi élevé, j’enlève les écouteurs : “quoi ?” “T’écoutes quoi ?” J’ai envie de parler le moins possible, et puis souvent les gens ne connaissent pas ce que j’écoute, donc d’un geste, je lui propose mes écouteurs. Il enlève les siens et nous faisons l’échange. J’ignore ce que c’est mais je ne suis pas fan, surtout maintenant, trop de sons criards pour cette nuit. De son côté, il n’a pas l’air convaincu par American Analog Set non plus. Poliment je garde tout de même ces sons dans les oreilles quelques instants, pour ne pas interrompre le transfert la première. Finalement, en les rendant, il me demande : “t’aimes ?” “Mmbof. Et toi ?” “Mmbof.” Sourires entendus. “Bonne nuit !” Il s’éloigne à grandes enjambées et je décide d’en faire autant dans l’autre sens.
Je monte jusqu’à l’esplanade. Je me retrouve toute seule à cet endroit là pour la première fois, dans la journée la terrasse du café est toujours pleine de monde. Le vent est encore plus violent ici, aucun mur ne coupe sa trajectoire. Je m’accroche aux fines barres d’acier pour ne pas m’envoler, tout en observant comme toujours, la ville en dessous. Je ferme à demi les paupières sous les rafales, tout tremble en dessous et autour. Le vent me frappe avec une telle force que j’en ai des difficultés à respirer. Etourdie et chancelante. J’ai l’impression de gonfler comme la mer de mon rêve vers le sommet de la falaise…

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