Folles fredaines à Froidcul *

Le lundi 14 février 2010, en milieu d’après-midi, je suis sortie de mon appartement des Tables Claudiennes et j’ai descendu un escalier et demi. J’ai acheté, dans l’ordre, un pack de bières, trois paquets de cigarettes mentholées et un test de grossesse. L’épicier m’a souhaité une bonne journée, le patron du Tabac m’a fait un signe de tête et la pharmacienne m’a proposé : « je vous donne le test où le nombre de semaines de grossesse est indiqué ? » J’ai répondu, refermé les portes quand ce n’était pas automatique, acquiescé, monté un escalier et demi et tergiversé.

Après avoir fait quelques recherches inutiles sur Google, comme « alcool enceinte risques », « tabac grossesse risques », « amphétamines grossesse » (non, ça c’était terminé au moins) et lu des témoignages terrifiants, je me suis dirigée vers la salle de bains. Quelques minutes plus tard, j’ai pensé que j’avais l’air drôlement malin avec mes binouzes dans le frigo et mon poison plein de goudrons sur la table basse. Peut-on parler de déni ? Peut-être pas, ou pas vraiment, plutôt d’envie de retarder ce qui ressemblait à un risque naturel majeur, du genre séisme ou ouragan.

Et puis bon, que la vie naisse dans mon corps maltraité depuis des années, qu’une paumée comme moi puisse être une maman, ce n’était quand même pas évident à croire. En plus, la seule année où je n’ai jamais été nauséeuse, où je me suis sentie physiquement très bien (physiquement seulement), c’était durant cette grossesse irréelle. À 17h13, assise sur le canapé rouge, j’ai composé un bref mail pour mon amoureux : « le test électronique indique que je suis enceinte de 3 semaines ». À 17h25, il m’a répondu « Bon, je rentre à la maison maintenant. »

C’était un 14 février, mais emballer un objet en plastique parfumé à l’urine dans un paquet cadeau, ce n’est pas vraiment ma vision du romantisme. D’ailleurs, je crois que j’ai cessé d’être romantique quand est née mon âme d’adolescente (la seule à avoir été conservée à ce jour). Depuis dix ans ce mois-ci, mon amoureux et moi, ne célébrons que l’anniversaire de notre seconde relation amoureuse, celle qui dure encore. La date de notre première rencontre, nous y pensons et la mentionnons avant de changer de sujet. Ce sont des moments à ne pas oublier mais à ne pas mettre en lumière non plus. D’ailleurs, longtemps, l’équilibre entre clair et obscur a été difficile à trouver.

Deerhoof Grrrnd ZeroC’était dans la salle de ce concert, le 20 avril 2007, sans doute après 20 heures.

Revenons à l’enfant. L’anniversaire du jour où j’ai su que mon ventre était habité, je ne tiens pas à le fêter, mais j’y pense chaque année. C’était encore le cas le 14 février 2017. Mais étrangement, c’est ce jour-là que j’ai décrété : finalement non. Peut-être dans 6 mois, peut-être jamais, mais pas maintenant, pas à nouveau. Mieux vaut laisser la place aux parents qui souhaitent à tout prix se reproduire, ou qui trouvent que ça passe tellement vite les nuits interrompues, les couches qui débordent, les régurgitations, les cris et les bavardages monosyllabiques.

Et puis, qu’écrivais-je déjà ? Ah oui, que j’aimerais faire cette expérience sans le contexte déménagement/licenciement. Alors certes, l’appartement est grand donc cette fois-ci, nous pouvons y vivre réellement. Il n’empêche que la buanderie et la chaufferie sont toujours remplies de cartons encore scotchés. Qu’avoir un enfant signifierait faire des travaux pour aménager une chambre là où nous avions prévu de mettre un bar et un espace cinéma. Quant à la crainte de perdre mon travail si je materne de nouveau, elle est toujours aussi vive.

Je ne peux pas me baser sur le temps que je passe à faire des rédactions imposées ou sur mon salaire pour juger de mes qualités professionnelles. L’époque actuelle m’a suffisamment enseigné que la valeur professionnelle d’un individu est indépendante de son assiduité ou de sa rémunération. Je sais, en revanche, que mes clients sont contents, m’augmentent quand ils en ont la possibilité et me recommandent autour d’eux, ce qui me laisse à penser que je suis un minimum compétente.

Mais, dans mon domaine d’activités, la concurrence est énorme. Si je prends un congé maternité, mes clients auront cessé de m’attendre à mon retour. Mon expérience passée justifie amplement mon absence d’illusions. De toute façon, avouons-le, si j’avais le temps de me consacrer à autre chose qu’à nous trois et à mon job, je choisirais d’écrire des textes libres (non imposés), d’écouter davantage de disques voire de voyager.

Tant pis si bientôt, je n’aurais plus ce luxe de pouvoir choisir d’avoir un autre enfant. Pardon pour la belle rencontre manquée, petite fille dont j’ai si longtemps rêvé. Comme dit sans cesse mon mâtru, du haut de ses 5 printemps : « eh oui, c’est comme ça, c’est la vie ».

À cause de la vie aussi, ou plutôt pour des raisons sans intérêt, j’ai fait une échographie début avril, mais abdominale cette année. J’étais assez anxieuse, à l’idée de montrer mon foie, pour arrêter l’alcool durant les 22 jours qui précédaient. Je n’avais plus fait de pause aussi longue depuis février 2010 et le test de grossesse positif. Je redoutais de voir quelque chose qui soit comme ça :

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Bien sûr je n’ai vu qu’une tâche grise légèrement bleutée.
Environ 10 minutes plus tard, le monsieur à la blouse blanche m’a dit que mon foie, mes reins, ma rate et mes ovaires étaient de taille normale et en parfait état de fonctionnement. Merci papa maman pour vos gènes, le lait en poudre dans le biberon et l’enfance passée dans l’ombre du paludisme et de la lèpre, ça semble m’avoir fortifiée !

Plus sérieusement, cette expérience de sobriété était assez intéressante. J’ai pu en tirer plusieurs constatations : malgré mes excès d’alcool, je n’ai aucun symptôme de manque (ni physique ni psychologique) lorsque j’arrête d’en boire ; ma boisson préférée reste le jus de tomate (avec quelques gouttes de jus de citron, tabasco et Worcestershire Sauce ainsi qu’une pincée de sel de céleri) ; et je cours plus vite et plus longtemps quand je bois de l’eau la veille. Néanmoins, la côte de Fin Gras du Mézenc est moins bonne sans vin rouge, et la dernière saison de Walking Dead est affligeante quand on ne la fait pas passer avec quelques bières.

À part ça, ce mois-ci, j’ai écouté un peu de musique et testé la plateforme Monolist, que j’étais peut-être la seule à ne pas connaître. Mon problème, avec Spotify (entre autres), c’est que je ne trouve pas la majeure partie des morceaux que je recherche. Par exemple, ce mois-ci j’ai découvert l’existence des Îles Cook grâce à un album sorti localement en 1981, ce que je trouve assez magique :

J’ai testé d’autres sites du même genre mais la plupart d’entre eux ne font des recherches que dans les catalogues de Spotify, Youtube et Soundcloud. Avec Monolist, on peut mettre directement le lien de n’importe quelle plateforme de streaming et c’est gratuit. En revanche, il n’est pas possible d’exporter le lecteur audio. Bref, au cas où, sait-on jamais si ça vous dit de l’écouter ou de me rejoindre là-bas de temps en temps, elle est ici.

Elle s’intitule ainsi car juste avant de la créer, dans la rue, j’ai senti l’odeur de l’herbe fraîchement coupée pour la première fois de l’année. C’était aussi doux et agréable qu’une promesse. D’ailleurs, sur les bancs, les premiers adolescents enlacés apparaissaient avec le printemps.

*Le titre de cet article s’explique simplement ainsi.

Screenshot 2017-04-13 at 16.11.27(Je suis tout de même très déçue qu’il n’y ait pas de gentilé pour les habitants de Froidcul.)

(Précision : Après avoir reçu deux mails abordant le même thème, j’ai l’impression que ce texte a été mal interprété par certaines personnes. Si je m’étais découverte enceinte après le précédent article, j’aurais gardé l’enfant. L’échographie n’est pas liée à une interruption volontaire de grossesse.)

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La fin et le début de l’année

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J’ai fini l’année en courant sur l’herbe les sentiers et les feuilles mortes, blanchis par un givre crissant, dans une toute petite ville alsacienne, un bourg plutôt qu’un village. Le ciel naissait et on savait déjà qu’il allait être d’un bleu intégral. C’était la première fois que je courais depuis environ un mois. Disparaissait le souffle brumeux que j’expirais.

J’ai fini l’année débordée, enfermée dans la chambre d’enfant de mon amoureux, mon ordinateur posé sur un bureau qui n’était pas le mien. Sans regrets, car en bas, ils étaient tous avachis sur un canapé devant des bêtisiers déjà vus au moins 50 fois.

Le dernier jour de l’année ressemblait à un samedi soir ordinaire chez nous à Sainté. Bon repas, bonne bouffe et vin qui tâche les lèvres, en tête à tête, c’est notre fin de semaine habituelle, et peut-être n’était-ce pas plus mal au fond. C’est-à-dire que je ne savais plus trop ce que j’étais censée fêter de plus que nous deux, nous trois, notre propre famille, quoi.

Le lendemain, je me suis accordée 3 jours de repos, contrairement aux 358 jours précédents. J’ai profité de ce temps là pour rester au fond de mon lit plus longtemps, lire beaucoup, écouter de la musique mais pas assez. Autrefois, il me semblait que la littérature était aussi importante que la musique pour moi. Mais apparemment, quand je manque de temps, la première l’emporte sur la seconde.

Ou peut-être est-ce simplement plus facile, maintenant, de s’extraire de soi avec les mots imprévisibles des personnages, au moins un petit peu faits d’encre, qu’avec des morceaux qui me ramènent à mon ego. C’est que j’ai passé l’âge de magnifier la déprime, je déploie plutôt mon énergie à l’étouffer avant qu’elle naisse.

Le 3 janvier, nous avions un rendez-vous avec la Protection maternelle et infantile (PMI)*, la visite de routine taille/poids, ça faisait bien un an depuis la dernière fois alors je voulais aussi vérifier s’il n’y avait pas de rappel de vaccin à faire. Pour les inexpérimentés, une consultation à la PMI, en tout cas ici, c’est en fait deux consultations dans des bureaux côte à côte.

 D’abord l’infirmière puéricultrice mesure l’enfant et le pèse, puis pose des questions du genre : quels sont ses repas, à quelle heure il est couché, à quelle heure il se réveille ? Elle prend des notes. Ensuite on passe dans le bureau de la pédiatre.

Cette dernière vérifie le souffle, la bouche, les dents, les oreilles, fait les vaccins si nécessaire et, éventuellement réagit à ce que l’infirmière a écrit quant au quotidien du gosse. (Par exemple, pour citer un épisode qui a deux ans : « pour le chocolat chaud, c’est du lait entier qu’il faut utiliser, pas du lait écrémé : votre enfant n’est pas au régime ! »)

Ensuite, si un rendez-vous est pris (vaccin à faire prochainement notamment), on rejoint la puéricultrice infirmière qui notera la date de notre retour. Éventuellement, elle peut faire des remarques sur ce qu’a écrit la médecin, ai-je constaté comme je l’expliquerai plus loin. Les deux portes sont toujours fermées au cours de l’entretien, enfin pour ce que j’en savais.

Avant tout ça, on est dans une salle d’attente, super brièvement. En fait, en 5 ans et quelques, je n’ai jamais attendu avant ce 3 janvier, où nous étions très en avance (le rendez-vous étant à 11h40, on y est allés directement à la sortie de l’école à 11h20, trop tôt pour s’y rendre mais trop tard pour repasser par notre appartement).

Dans la salle d’attente, une puéricultrice a pour unique boulot d’être là pour accueillir les enfants, leur proposer des jouets et y jouer avec eux (il y a toujours énormément de joujoux). Je plains cette dame d’ailleurs, la plupart du temps il n’y a personne donc elle ne fout rien. Et quand elle est face à un bébé accompagné de ses parents, l’interaction est limitée. Elle doit beaucoup s’emmerder dans la journée mais pardon, ce n’est vraiment pas le sujet. (Même si je ne sais pas précisément ce dont je veux parler).

Bref, nous étions en avance dans la salle d’attente salle de jeux. L’enfant avait décidé de jouer à envoyer/renvoyer un ballon avec son père. La puéricultrice parlait gentiment à mon fils (« comme tu lances bien le ballon ! ») il s’en foutait. La maman précédente est sortie de la salle de la pédiatre pour rejoindre celle de l’infirmière puéricultrice, sans fermer la porte.

Là, j’ai entendu l’infirmière lui dire : « alors voilà, je vous donne quelques documents. Là, c’est « à pas cher », c’est une association qui vend des jouets à très bas prix pour les enfants, vous pourrez en trouver à 50 centimes. Là, c’est une médiathèque, vous n’avez pas besoin de prendre un abonnement, vous pouvez y amener votre enfant pour qu’il regarde des livres, participe à des ateliers… Je vous ai mis le programme. Comme ça, vous pourrez occuper votre petite autrement qu’en la laissant jour et nuit toute seule devant la télé. Ce serait encore mieux si vous pouviez jouer avec elle mais au minimum, vous pourrez lui donner des jouets. »

Malaise. Même si je parlais à ce moment là, y compris si je ne voulais pas écouter, j’avais honte pour cette maman. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Pourtant, je n’aurais pas pu l’être. Et je sais que la PMI faisait son job et même, le faisait bien… Mis à part que la porte n’aurait pas dû rester ouverte.

La mère est ressortie avec sa fille sans que je les regarde. Les PMI s’installent par quartier alors si ça se trouve c’est ma voisine, sa fille est sans doute dans l’école de mon fils, mais je ne veux pas en être informée. Pas la croiser en me disant que c’est la nana qui laisse sa gamine devant la télé toute la journée.

Ensuite, c’était à nous. Et au fur et à mesure, l’infirmière avait des yeux qui pétillaient de plus en plus. « Ah ça fait plaisir de voir un enfant heureux et épanoui, surtout depuis qu’on l’a suivi depuis tout petit car ce n’est pas toujours comme ça vous savez. Qu’est-ce qu’il a bien grandi, et grossi juste comme il faut ! Il a l’air tellement heureux, ça fait si plaisir ! »

Dans le cabinet de la pédiatre, j’ai eu un moment d’angoisse. Je veux dire que d’habitude elle nous posait des questions, à nous parents, pour qu’on raconte ce que faisait notre gosse. Là, elle s’est adressée à notre fils directement : « qu’est-ce que tu manges le matin ? Est-ce que tes parents sont parfois méchants avec toi ? Est-ce que tu fais des cauchemars dans lesquels il y a ton papa ou ta maman ? » etc.

Je m’attendais à entendre le gamin me dénoncer, dire qu’un jour il avait eu un biscuit industriel à la place de tartines, qu’une fois on l’avait envoyé à l’école sans trouver ses gants alors qu’il faisait -10 degrés, qu’on lui avait crié dessus quand il nous avait jeté des morceaux de gratin de blettes à la figure, etc.

Non, il a dit très exactement, parfaitement, ce que la pédiatre attendait, et je voyais le visage de la dame s’illuminer de plaisir au fur et à mesure que nous passions pour des parents exemplaires. « Non mais ça fait tellement plaisir de voir un enfant heureux qu’on respecte et c’est malheureusement si rare, bravo à vous », nous a-t-elle dit.

A la sortie, nous marchions sur les pavés gelés, un petit peu abasourdis. Et puis mon amoureux m’a dit : « si ça se trouve, il fait semblant d’être bizarre juste pour nous ».

J’ai pensé au week-end précédent, quand il m’avait demandé : « est-ce qu’on lui fait un petit frère ou une petite sœur finalement ? » J’hésite, répondais-je.

D’un côté, j’aimerais faire mieux, réessayer, améliorer.*** J’ai toujours eu envie d’avoir une petite fille aussi, en plus. Et ce serait chouette, peut-être, d’avoir un gosse plus « normal », je veux dire qui sait prononcer un mot intelligible avant 3 ans et qui ne pose pas des questions incompréhensibles comme « peux-tu m’aider à avoir des yeux à l’envers ? ».

Je l’aime et il va de soi qu’il me suffirait. Je ne suis même pas sure de pouvoir en aimer un autre autant que lui, MAIS. Nous on sait qu’il n’est pas banal, qu’un autre enfant serait différent de lui.

Le 1 janvier, j’ai dit : allez oui on essaie de le fabriquer ! (L’ALCOOL ET LA NOUVELLE ANNÉE !) Le lendemain, j’ai pensé à l’abstinence boissons alcoolisées/cigarette/bonne charcuterie/fromage au lait cru et, surtout hein, à ma capacité à bosser tout en maternant et donc, j’ai hésité.

Faire une fois l’amour sans contraception, le risque est faible, mais ça a suffit précédemment. Alors on verra bien si l’enfant suivant est en route ou non. Si oui, je sais que j’y arriverai, que je m’y ferai, sans doute encore mieux que la première fois. Si non, je ne sais même pas si je serais soulagée ou déçue. Mais de toute façon, je continuerai à aimer notre vie à nous trois et c’est l’essentiel, en attendant… D’être quatre.

* Je ne comprendrai jamais pourquoi, vous autres, vous choisissez d’avoir un pédiatre dans un cabinet individuel qui vous prend du fric, alors que vous pouvez consulter une PMI où c’est gratuit, où il n’y a pas d’attente et où tout le monde est à l’écoute.

** Et sinon, je voulais mettre Le Boutchou, mais trouver une photo de mon gamin où on ne l’aperçoit pas, ce n’est pas évident. Là, pour la première fois, il maniait un cerf-volant et je crois qu’il s’en sortait assez bien. Je veux dire que ça volait si haut et que c’était tellement immense par rapport à lui…

*** Lorsque j’avais partiellement écrit cet article dans ma tête, j’avais prévu d’ajouter autre chose. Mais cette nuit vers la fin du texte, j’avais hâte de finir et j’ai oublié (non je ne travaille plus mes textes, je travaille assez mes rédactions web et je corrige tant d’écrits que je m’autorise cette liberté ici). Bref. Il y avait aussi l’idée d’essayer dans d’autres circonstances qu’un licenciement/déménagement très dur à vivre. (Parce que la seule chose qui m’a empêché de retrouver ma « jumelle » morte en 2001, ou presque, c’était la présence de mon bébé).

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