Dans un ciel très haut flottaient deux petits nuages effilochés *

Résumons, résumons, au moins superficiellement, les semaines passées. Janvier et février étaient les mois des atermoiements et de la redondance du moi. Je n’aurais pas dû, je ne pourrai pas, je devrais redevenir caissière ou trouver n’importe quel job alimentaire, j’ai eu tort de croire que, je me suis surestimée, de toute évidence je suis nulle, etc. Un soir, après quelques verres trop pétillants et dorés pour être de l’eau, je me suis répandue en phrases auto-dépréciatives sur Twitter. Mes amis ont eu un comportement prévisible : ils m’ont rassurée et encouragée.

Mais en fait, ils étaient passés à côté de la question que je n’avais pas posée, celle que j’ai identifiée en m’interrogeant ensuite sur l’origine de mes réactions excessives. Tout le monde (les gens qui font mon métier et un certain nombre de personnes ayant plongé dans le risque de la carrière freelance) m’avait répété : « au début, tu ne vas avoir aucune demande, rien. Tu vas passer tout ton temps à démarcher et à te faire connaître, ce sera très dur. » Or, j’ai eu tant de demandes que je n’ai pas trouvé le temps de démarcher ni de me faire connaître, sauf que dans la majorité des cas, elles n’aboutissaient pas. « Oui, envoyez-moi le devis et je vous le renvoie juste après, en attendant voilà le travail que je vous demande de faire. » (Laissez passer quelques jours, une semaine, voire un mois). « Finalement, j’ai changé d’avis, je ne tiens plus à réaliser ce projet. Je suis désolé. Cordialement ». Non, ce n’est pas très cordial et, surtout, c’est déroutant. D’où ma conclusion, un soir de désespoir : je suis incompétente. Si j’étais douée, ils m’accorderaient leur confiance.

Mars et avril ont été les mois des surprises, professionnellement et amicalement parlant. Au commencement, j’avais décidé d’être écrivain public au sens large mais, en grande partie, pour aider des particuliers qui maîtrisaient mal la langue française. Heureusement, je l’ai fait et les demandes arrivent toujours. Elles sont diverses et irrégulières mais elles existent. J’ai même trouvé un client « habitué » que j’aide plusieurs fois par mois. Néanmoins, le salaire que j’en retire est quasiment symbolique. Le reste, je le dois à un job que je n’avais pas envisagé.

Je pollue le web avec un contenu non pertinent (non pertinent = publicitaire, pour moi) pour mettre en valeur des entreprises qui jouent un rôle dans un secteur que je méprise. Ok. Au début, j’ai donc eu du mal à m’y faire d’un point de vue strictement éthique. Je me suis persuadée qu’il s’agissait en partie d’un entraînement comme un autre et puis que bon, on me promettait des projets à réaliser tous les mois et donc un minimum salarial mensuel dont j’avais besoin. Je n’entrerai pas dans les détails ici. Disons que même si on ne partage pas mes idées politiques, le domaine en question n’est pas très sexy. Personne ne va se dire : « oh trop chouette, je rêverais de faire la même chose dis-donc ! » Non. C’est rempli de lois, de normes, de règles et d’acronymes (je suis VBAA – vachement beaucoup allergique aux acronymes). (T’imagines pas le nombre d’essais que j’ai faits, genre AAA – allergique aux acronymes, initiales déjà prises ; PDA – phobique des acronymes, pareil ; JDLA – je déteste les acronymes, aussi… Et c’est révélateur quant à l’absurdité des initiales.)

Or, primo, je réussis à me concentrer sur le sujet même avec un gamin qui parle fort, chante « la maîtresse est une sorcière » ou surgit dans mon bureau en me foutant contre le nez (pourquoi les minots, quand ils veulent te montrer quelque chose, s’efforcent de te faire loucher ?) un dessin « avec une voiture-camionnette-fusée qui peut aller dans l’espace et rouler sur la Lune » (si cet enfant ne devient pas mécanicien ou camionneur, il créera les engins du futur), j’arrive à me concentrer. Et s’il y a quelque chose d’indiscutable à mon sujet, c’est que je ne peux me concentrer que sur ce qui m’intéresse (ce qui explique mon rejet de l’école avant d’être à l’université). Secundo, je suis douée. Si si, d’ailleurs, l’entreprise me répond « parfait ! Merci beaucoup pour cet excellent travail ! » et m’en refile tous les deux jours, du travail (ce qui fait que je n’ai plus vraiment le temps de faire quoi que ce soit d’autre, mais bon). Enfin, j’ai découvert des sensations inédites, par exemple ce moment où j’appuie sur la touche « vérifier » les contenus dupliqués, l’excitation pendant que ça tourne, et l’euphorie quand l’outil m’annonce que mon texte est unique (ou quasiment). Voilà, ce n’est pas ce dont je rêvais mais à ce jour, je m’y fais.

Mois des surprises amicales, disais-je aussi. Dans mes contacts Facebook et Twitter (rigolo quand même, ce terme de « contact » pour des gens qu’on ne touchera jamais), il y a des personnes que je connais depuis ma première année de maternelle et d’autres que je n’ai jamais rencontrées. Parfois, je n’ai pas échangé ne serait-ce qu’un email avec ces dernières : je lis leur blog ou nous avons des contacts communs.  Après les attentats de Bruxelles, l’une de mes « contacts » est morte. Elle appartenait à cette dernière catégorie. Je peux même dire que je ne la connaissais absolument pas. Cependant, pendant les deux jours où sa photo a été diffusée pour tâcher de la retrouver, je n’ai cessé d’actualiser la page, de guetter une bonne ou une mauvaise nouvelle et lors de la conclusion, mes cils étaient humides.

Peu de temps après, j’ai appris qu’un « contact » que je croyais très bien connaître n’avait jamais existé. Je me suis souvenue de moments surréalistes après coup, où il/elle me disait qu’il était avec elle, qu’il pouvait lui demander conseil sur Msn, qu’il me remerciait de l’avoir aidée, elle. J’ai pensé à tous les mensonges qu’il avait raconté sur son enfance en Irlande du Nord qui ne s’est jamais produite, aux descriptions de sa grand-mère et de sa femme, aux photos de ses enfants, etc. Je me suis fait la réflexion que c’était sans doute le plus « réaliste » des contacts que je n’avais pas (encore) rencontrés, tant son parcours et son quotidien m’avaient été détaillé. A la limite, j’aurais pu douter de son existence à elle, ombre assez insignifiante sur les réseaux sociaux, pas de la sienne. Et j’en ai conclu, malgré ma stupéfaction et ma honte (oui parce que j’ai fait confiance à une personne imaginaire, moi aussi), qu’elle avait quand même un certain talent. J’ai aussi pensé que j’en ferais bien un personnage de roman. Je suis allée relire, par curiosité, les derniers mails que j’avais reçus de lui/elle. En avril 2011, suite à un récit que j’écrivais sur son blog (oui, je l’ai réintégré chez moi, c’est mon texte après tout), l’imposteur me disait : « le but est que l’ensemble soit lu… si possible par des humains de chair et de sang ». Hahaha !

En décembre, j’avais été éjectée de la vie d’un autre ancien contact virtuel que j’avais rencontré, lui, et bon, je l’ai très bien vécu. J’ai d’agréables souvenirs de soirées en sa compagnie dans une de mes précédentes vies (quand mon amoureux n’était plus là, que je n’avais pas encore d’enfant, etc.) mais par écrit, nous n’avons fait que nous blesser mutuellement. Cette rupture aurais dû avoir lieu beaucoup plus tôt.

Dans le même temps, j’ai vu revenir ma plus grande amie d’enfance. C’était ma voisine à Ouaga, séparée de moi par un portail. Je l’ai rencontrée le jour de mon arrivée dans un coin du terrain vague, alors que je faisais du vélo sans petites roulettes pour la première fois. Nous étions dans la même classe et tout le temps l’une chez l’autre, jour et nuit, à tel point que quiconque regarde les albums de famille, sans me connaître, pourrait s’imaginer qu’elle est ma sœur : elle revient à toutes les pages, à mes côtés. Je l’avais cherchée pendant 20 ans, sur Google, sur Copains d’avant, etc. avant de renoncer. Elle m’a retrouvée sur FB au moment où je m’apprêtais à supprimer ce profil. Du coup, je l’ai laissé en ligne, sait-on jamais, il y a encore deux-trois amies d’autrefois dont j’aimerais avoir des nouvelles.

Enfin, je me suis fait une amie stéphanoise, au parc. Une nana qu’on ne peut pas ne pas remarquer : fringues excentriques, bijoux exubérants, etc. Elle m’a abordée parce qu’elle aimait mon manteau rouge et mon sac, et parce que je lisais la biographie de Kim Gordon or elle adore Sonic Youth, et parce que nos enfants s’aimaient bien, sans doute aussi. Elle m’a promis de me faire rencontrer plein de personnes intéressantes car il paraît « qu’on s’amuse beaucoup à Sainté, mais il faut savoir où aller ». Notre soirée cocktails ne cesse d’être repoussée à cause de mon boulot, néanmoins elle finira par avoir lieu. Et quelque part, c’est très étrange : ces personnes qui entrent dans ma vie exactement au moment où d’autres en sortent. Je répète que je crois aux coïncidences, en l’occurrence elles sont plutôt heureuses.

who was there?
Standing on the lake
under the moon
above you
is he your friend?
do you trust him?
is he even alive?

* N’ayant aucune idée de titre, j’ai choisi un livre en fermant les yeux et l’ai ouvert au hasard. Cette phrase est donc extraite de Gloire de Daniel Kehlmann, Actes Sud, 2009, page 85.

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Le revoir

arbre-solitaireLe vent ne suffisait pas à la pousser dans l’autre direction. Il soufflait fort sur son visage, comme pour l’éloigner de l’arbre. Je veux seulement savoir s’il y a, dans l’écorce, les traces de notre amitié, ces dessins avec nos initiales dans le bois, se répétait-elle. Vérifier si l’herbe est encore aplatie, jaunie, par endroit arrachée, par nos longues après-midi à discuter, adossés au tronc, jambes nues entremêlées. Réussirait-elle à ne pas tourner le regard vers la deuxième branche sur la droite ? Non, ses sens seraient trop à vif. À mesure qu’elle se rapprochait, elle le comprenait : ce n’était pas leurs souvenirs qu’elle souhaitait se remémorer. D’une manière ou d’une autre, quoi qu’il soit devenu, c’est lui qu’elle espérait revoir, entendre, percevoir, au pied de l’arbre auquel il s’était pendu.

C’était ma contribution à l’atelier n°2 du Blog à mille mains, à partir d’une photo de Dame Ambre avec l’insertion, dans le texte, de la phrase « le vent ne suffisait pas ».

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