Archives mensuelles : octobre 2006

Où je tente d’écrire une critique littéraire

[Attention, lecteur à la recherche des descriptions de ma vie quotidienne, passe ton chemin. Cette note est intégralement dédiée au livre d’Olga Tokarczuk – Dieu, le temps, les hommes et les anges]

L’histoire se déroule dans le village d’Antan, en Pologne. Antan est situé au milieu de l’univers, c’est le cœur du monde, le cœur des hommes et le cœur de l’Histoire. Chaque chapitre de ce livre s’intitule “le temps” : “le temps de Ruth”, “le temps d’Isidore” et de tous les personnages essentiels du roman, mais aussi “le temps du moulin à café”, car la vie à Antan est ponctuée par le temps : d’aimer, de souffrir et de mourir. Etres humains, animaux, objets, créatures mythiques… tous s’entrecroisent et sont dotés d’une pensée propre, chacun interagit avec l’autre, puisque les objets et les animaux perçoivent les sentiments humains, les murs comme les plantes influencent les hommes qui s’en approchent, et ainsi de suite. Durant les premiers chapitres, l’existence à Antan n’a pas l’air différente de n’importe quel petit village de campagne, mais progressivement les évènements deviennent de plus en plus étranges et dramatiques. Un homme se transforme en bête, les âmes des morts se croient vivantes, la folie guette les personnages, les violences se multiplient en même temps que les guerres éclatent. Certains habitants quittent Antan mais, paraît-il, ils ne s’en échappent pas vraiment. Lorsqu’ils s’approchent de la frontière du village, ils s’immobilisent et restent ainsi jusqu’au moment de leur réveil. Alors ils reviennent en prenant leurs rêves pour des souvenirs réels. A moins qu’ils ne soient vraiment partis, mais peut-on réellement quitter le village où “tout commence et tout finit” ? Dans certains lieux précis d’Antan, le temps change de forme, il s’allonge ou il se retrécit, parfois il envoie des objets venus d’on ne sait où : mèches de cheveux, plantes, bout de tissu… Le lecteur comme nombre des personnages d’ailleurs, en vient à se demander qui décide du destin d’Antan.

La Glaneuse semble être l’un des personnages clé du roman. Comme Lilith, la glaneuse refuse de s’allonger sur le dos pendant l’acte sexuel, elle domine l’homme, toujours impertinente et provocante. Un peu sorcière, elle prédit l’avenir, concocte des potions à base de plante, et connaît les secrets d’Antan. La Glaneuse en vieillissant consentira à se mettre sur le dos lorsqu’un arbre ou une bête lui fait l’amour. La Glaneuse n’est pas vraiment humaine, tous ceux qui croisent son regard se le disent. En fait elle est intimement liée à la terre, alors c’est par elle que le lecteur apprend tout ce qui fait d’Antan un village insolite. Il y a aussi une petite fille joyeuse qui deviendra une vieille femme désespérée ; un homme que tous croient stupide alors qu’il est très intelligent, peut-être est-ce ce qui le perdra d’ailleurs ; un arriviste décidé à être le plus intelligent et le plus riche pour s’extirper de sa famille paysanne ; un vieil homme qui passe sa vie sur un toit à fumer des cigarettes en rêvant voluptueusement au malheur des autres…, et puis leurs enfants, leurs frères, leurs sœurs, tout ce qui se prolonge à travers eux dans le temps.
Autre figure clé du roman, un mystérieux Jeu (toujours avec une majuscule dans le livre) en forme de labyrinthe. Ce Jeu est censé représenter les huit mondes créés par Dieu. On y apprend que Dieu a été créé, il s’est réveillé dans la lumière. “Innommé, incompréhensible par sa propre raison, Il souhaita se connaître. Lorsqu’il se regarda pour la première fois, le Verbe fut prononcé et il Lui sembla que la connaissance consistait à nommer. Et voici que le Verbe roule de sa bouche et se brise en mille fragments qui deviennent la semence des mondes. Etudiant le reflet que lui renvoient ces mondes, Il se connaît de manière de plus en plus parfaite et puisque cette connaissance L’enrichit, elle enrichit les mondes.” “Quant l’homme paraît, Dieu a une illumination, pour la première fois Il apprend à nommer en Lui-même cette ligne ténue qui sépare le jour de la nuit (…) Dés lors, Il s’observe par les yeux des hommes”. “Qui suis-Je se demande-t-Il. Ai-Je créé les hommes ou les hommes m’ont-ils créé ?” Les 8 mondes ont été créés dans des circonstances différentes, tous sont liés au temps, tous ont leurs caractéristiques et leurs devenir. Ce Jeu est un “plan de fuite qui commence au centre du labyrinthe (Antan). Le but est de traverser toutes les zones et de se libérer des huit mondes”. Est-ce que le Châtelain qui y joue agit sur le destin d’Antan ? Cette idée vient instantanément au lecteur, mais rien ne lui permet d’en être certain.

C’est un livre, euh, métaphysique ? Le terme peut paraître pompeux à propos de ce roman mais il n’est pas si mauvais. D’une certaine façon, tous les personnages se demandent d’où ils viennent, où ils iront, si le Créateur existe, s’Il est responsable du mal, etc. Pour certains, comprendre est une obsession, une idée fixe, qui les isole jusqu’à la folie. C’est aussi un portrait de l’homme en soi, avec ses bonheurs et ses peines, ses vertus et ses vices. L’auteur n’use pas de longues descriptions, et ne s’éternise pas non plus sur les sentiments de ses personnages et pourtant, à travers ses phrases courtes, l’émotion se propage naturellement au lecteur. “Une plume d’une fraicheur peu commune” dit la page de couverture, un terme qui ne signifie pas grand-chose. Qu’est-ce qu’une plume fraiche ? Je dirais plutôt qu’elle est vraie, parfois imparfaite d’un point de vue purement stylistique, mais elle est crédible. Il fallait qu’elle le soit pour réussir à entraîner le lecteur dans un tel labyrinthe sans jamais perdre ni son attention, ni son besoin irrépressible de tourner la page. Quelques dialogues suffisent à créer une atmosphère ou une personnalité, cinq lignes introspectives permettent au lecteur de se faire une image du personnage. Et les nombreuses “explications” aux grandes questions philosophiques classiques, pourraient être des sujets de dissertation. Ce roman est difficile à lâcher… Quand je sortais du bus, j’en arrivais à le lire jusqu’à mon lieu de travail, en marchant, comportement qui ne fait vraiment pas partie de mes habitudes. Une légère tristesse m’a saisi en le refermant, la sensation que “tout est vain”. Cela dit, il n’y a pas besoin de lire ce livre pour la ressentir. Il y a seulement des miroirs que j’essaie de fuir d’habitude, et le temps fait partie des concepts auxquels j’évite de penser, parce que ça me donne toujours le vertige. Enfin, je n’ai jamais vraiment connu de vertige mais je le conçois comme la tête qui tourne un peu, la fragilité, la sensation de tomber… Sensations également éprouvées par les personnages, d’ailleurs. Bref, tout cela commence à devenir trop long. De toute façon, mon principal objectif était de donner envie de lire ce livre, et probablement de garder à l’esprit les raisons pour lesquels je le relirai.

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ll voyait en permanence un visage qui lui faisait face, flanqué de deux autres – un de chaque côté. Il comprit alors d’où lui venait cette impression de manque, cette tristesse qui sous-tendait toute chose, chaque phénomène depuis toujours : impossible de tout embrasser simultanément

Pendant que je parle, je me sens à des années lumières de mes phrases comme de mon interlocuteur. Ce n’est pas étonnant : on me demande pour la cinquième fois ce que je fais dans la vie, alors répondre ne nécessite pas beaucoup de concentration… Il reste quatre personnes inconnues dans la pièce, donc cette question me sera encore posée au maximum quatre fois. J’aurais bien aimé, en arrivant, pouvoir monter sur la table et dire : “à toutes les têtes inconnues, voici ce que je fais dans la vie, merci de votre attention passons à l’étape suivante si vous le voulez bien”. Je regarde les gens autour de moi comme on examine des tableaux dans un musée – inintéressant, le musée. Je préfèrerais être dans mon lit, avec mon livre, un verre de lait froid et un bon disque. Même picoler ne me tente pas. Je dois vieillir, décidément. La brune qui me paraissait sympathique est en train d’expliquer que les chambres à gaz n’ont sans doute pas existé ; la blonde un peu plus loin raconte pourquoi elle votera Sarkozy aux élections présidentielles ; à côté de la fenêtre T. tente une manœuvre d’approche très lourde pour pouvoir coucher avec N. dans la chambre d’à côté et je me demande si N. sait qu’il a une copine enceinte qui l’attend tranquillement à la maison ; V. ne fait que des phrases avec au minimum dix groupes de musique totalement inconnus à l’intérieur parce que V. passe ses journées à trouver des démos du groupe extraordinaire qu’elle aura entendu la première ; Monsieur Cheveux Longs me fait des sourires et je trouve que son visage est absolument hideux quand sa bouche se relève ainsi, hypocritement, sur ses dents jaunes ; moi je suis crispée sur mon tabouret, mes jambes ont envie de bouger, j’ai mal au dos sur ce fauteuil sans dossier et j’aimerais bien m’en aller sauf que je viens d’arriver. Qu’est-ce que je peux m’ennuyer ! Autrefois je m’amusais dans ce genre de soirée, il me semble. En fait j’ai l’impression d’avoir déjà vu ce spectacle, entendu ces conversations, et observé ces comportements un nombre incalculable de fois. Mon petit vieux préféré a l’habitude de dire que “les humains sont risibles”, il n’a pas tort. Nous sommes tous ridiculement risibles ce soir.
L’envie de sortir mon livre de mon sac pour me plonger dedans me démange violemment, mais ce serait mal élevé de céder à ce désir. A défaut de mieux, je repense à ce que j’ai déjà lu. J’en parlerais lorsque je l’aurais terminé, même si je ne sais pas comment je ferais pour commenter un livre où les serpents ont des anges-gardiens qui sont des dragons, où une femme appelée la Glaneuse fait l’amour avec un arbre, où un jeu en forme de labyrinthe agit sur les habitants, où les animaux voient deux lunes… etc. Je sais en revanche que ça me désole de devoir le rendre un jour à la médiathèque. Celui-là je le rachèterai pour le relire, parce qu’en fait c’est le genre d’ouvrage où on sent qu’il est possible de décortiquer encore et encore chaque détail, tout a une importance… C’est un roman peuplé de contes, de mythes et de paraboles. Comme je veux connaître la suite à la fin de la page, je ne me laisse pas le temps d’analyser chaque chapitre, et je réalise au moment même où je lis qu’il y a une multitude de sens cachés. Je les vois mais d’une façon floue, je retournerais dans cette histoire pour en accentuer la netteté, dés que je saurais où elle se termine.
Peut-être est-ce pareil pour les gens autour de moi d’ailleurs, je les trouve ennuyeux parce que je ne distingue que la surface… Quoique, la voisine brune, par exemple, avait une surface alléchante et quand elle dévoile l’intérieur, c’est très décevant. Et puis, je peux même tomber amoureuse à cause d’un vernis bien étincelant. Après je réalise que ça sent l’égout dedans ; c’est sale, nauséabond, rempli de parasites. Malgré tout, je persévère bêtement en souvenir du vernis, en dépit de ma répulsion, jusqu’à ce que la jolie surface devienne impossible à distinguer. A ce moment là, ça devient très difficile d’en ressortir, et même de se rappeler qu’à l’extérieur il y a toujours de la beauté, comme si la monstruosité de l’autre avait la capacité d’infecter la personne qui s’en approche…
(…)
En rentrant chez moi, l’observation du comportement félin me donne des idées. Mon chat a une tactique géniale pour obtenir des croquettes quand j’ai la flemme de le servir parce qu’il en reste encore (car le chat délaisse toujours le fond de sa gamelle, il paraît que c’est un comportement ancestral destiné à garder une dose de survie en réserve au cas où, pourtant il n’y touche vraiment jamais à cette réserve). Bref. Quand Le Chat veut des croquettes, il se met en travers de mes jambes partout où je vais, je butte dedans sans cesse, je ne peux pas faire un pas sans trébucher sur le chat miaulant, à la fin exaspérée, je cède à sa demande. Et si je faisais la même chose quand je veux obtenir quelque chose ? Je pourrais suivre mon patron, monsieur “je suis pressé j’ai un rendez-vous plus tard plus tard” partout où il va. Je serais dans son bureau, à la porte des toilettes, au réfectoire, à l’entrée, dans le couloir, etc. en répétant toujours la même demande sur le même ton. Est-ce que ça fonctionnerait ?
(…)
Aujourd’hui, il y avait de nombreuses personnes dans ma bibliothèque. Tout ce petit monde travaillait, dans le doux bruit des pages tournées du bout des doigts, certains s’entraidaient en chuchotant parfois, la musique classique en arrière-fond était à peine perceptible, juste assez. Le calme, les gens qui ne se gênent pas les uns les autres, qui s’aident mutuellement volontiers, cette atmosphère tellement propice autant à la détente qu’à la méditation… Je me suis dit que si, à l’extérieur de la bibliothèque, les gens se comportaient ainsi en société, la vie serait tout de même beaucoup plus douce.

* titre extrait de Olga Tokarczuk – Dieu, le temps, les hommes et les anges.

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