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Et sur les prés, l’ombre déferlait, puis le soleil*

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Je ne sais pas précisément ce qu’il est advenu de toutes ces semaines écoulées, nuits ou jours. « Le Covid », dit mon partenaire de vie. En réalité, je n’en suis pas certaine car ce virus a eu assez peu de conséquences sur ma vie. Les choses auraient été très différentes quelques années plus tôt, par exemple lorsque j’étais caissière-étudiante-dépressive ou encore bibliothécaire-infiniment-solitaire. L’épidémie n’a qu’à peine altéré tout ce à quoi je tiens au quotidien.

J’ai pu, entre autres et en vrac, conserver un job qui me motive toujours autant, satisfaire tous mes sens, avoir des loisirs et des activités sportives, parcourir les forêts du Pilat en famille, prendre des trains en direction du lac d’Annecy ou de la mer l’été, assister à des levers et à des couchers de soleil toute l’année…

Ceci est une photo de l’aube prise depuis un train lors d’un voyage, au départ de Sainté et à destination du bord de la Méditerranée.

Bien entendu, il a fallu s’adapter aux imprévus mais rien n’a été insurmontable. Cela dit, je n’ai jamais réussi à me projeter loin dans le temps. L’habitude d’être incapable de planifier quoi que ce soit, en dehors des échéances fixées par mes clients, a dû m’aider à traverser ces saisons confuses.

Et puis, heureusement, personne n’a été hospitalisé, ni n’est décédé, parmi mes connaissances. À dire vrai, aucun de nous trois n’a été malade depuis plus de cinq ans. En l’absence de rhume, de symptôme grippal et de vie sociale, je n’ai même pas eu à expérimenter le coton-tige dans le nez.

D’ailleurs, puisqu’il est question de santé, c’est pendant l’année 2020 que j’ai arrêté définitivement de fumer, quand tant d’autres fumeurs ont repris sous l’effet de l’anxiété. J’utilise le terme « définitivement » exprès car pour la première fois, je sais que je ne fumerai plus. Je vapote encore selon l’humeur, les jours de fête ou de stress, donc au quotidien ou presque. Cela aussi finira par passer, peut-être.

Quoi qu’il en soit, je ne trouve aucune raison sérieuse de me plaindre de ma situation, l’herbe me paraît beaucoup plus verte chez moi que dans nombre d’endroits. En revanche, il m’est difficile de « ranger » mes souvenirs de ces derniers mois, d’ordonner clairement les événements. Mais est-ce vraiment nouveau ? Au fond, c’était en partie ce qui me poussait à écrire avant d’en faire mon métier, la crainte d’oublier le futile et l’essentiel.

Depuis plus d’un an, j’ai en tête une image qui, souvent, ressurgit. Le 14 avril 2020 – la scène m’avait tant impressionnée que je m’étais empressée de noter la date à mon retour – je partais courir dans le quartier. Les salles de sport avaient fermé et je devais rester dans un rayon d’1 km autour de mon domicile. Il était 5h20 du matin. (Je déteste la course à pied en centre-ville à cause des vélos, piétons, voitures, camions, travaux, et autres obstacles, or j’y vis. Avec la limitation de distance, je partais avant potron-minet pour pouvoir m’accaparer la cité.)

En ce printemps 2020 donc, dans une rue déserte, j’ai distingué une femme en robe de chambre à sa fenêtre, au premier ou au deuxième étage d’un immeuble. Elle chantait face à la ville endormie, le visage tourné vers le ciel. C’était magnifique, irréel et émouvant. J’ai vaguement compris qu’il était question de Dieu et d’hommes bénis, ça avait l’air d’être un gospel. L’envie m’a prise de la filmer ou de la photographier mais cette idée me donnait un désagréable sentiment de voyeurisme. Alors j’ai repris ma course en gardant sa silhouette et sa voix en mémoire. J’étais troublée car outre la beauté de cet instant, je n’arrivais pas à déterminer si cette femme exprimait de la tristesse ou de l’espoir. Ce n’était pas de la joie.

À propos de rencontres nocturnes, je me souviens aussi d’un matin plus ancien, d’avant les confinements. J’avais pour habitude de rejoindre ma salle de sport au moment où la lune brillait encore. Je croisais régulièrement un homme qui faisait uriner son chien sur la petite place du Square d’Arménie. On se saluait d’un signe de tête. Un jour, il m’a demandé : « vous allez travailler ? » J’étais en short, débardeur et baskets, avec un sac de sport sur l’épaule et les cheveux attachés. « Non, faire du sport », ai-je répondu, étonnée que ce ne soit pas une évidence. Quelques temps plus tard, décidément intrigué, il a voulu savoir : « vous êtes coach sportif, c’est ça votre travail ? » Le mec ne pouvait pas concevoir que je me lève pour pratiquer un loisir sportif à 6h du mat’.

Maintenant, dès que le temps le permet, je vais courir quand l’aube nacre les feuilles mortes et les gouttes de rosée sur les pelouses, ou lorsque le soleil levant embrase les arbres. Parmi les remèdes et exutoires dont je dispose, c’est le plus grisant, surtout en descente. Dès que mes angoisses m’obsèdent – et si mon compagnon mourait ? Dans quel monde mon fils grandira ? Etc. – la course à pied les anesthésie, et ce où que j’aille. Je ne me crée plus d’itinéraire car j’ai cessé de me perdre dans la ville ligérienne aux sept collines. Et si j’ai un meilleur sens de l’orientation, c’est en partie parce qu’en vieillissant, je me fais davantage confiance qu’avant.

À l’heure où je pars courir l’été, il y a parfois des cœurs ou des Pac-Man roses dans les nuages, cela aussi me ravit.

C’est à 33 ans et 9 mois que j’ai rejoint ma salle de sport, le 21 juin 2014, et débuté notamment le cardio, encouragée par mon coach, Monsieur Propre. Je les ai quittés (la salle et le coach) l’an dernier, lorsque mes proches se sont cotisés pour m’offrir un tapis de course, le jour de mes 40 ans. Dans mon garage, outre cette machine, j’ai mis un tapis de gym, une corde à sauter, deux haltères et des élastiques. Je peux encore rougir de la comparaison avec un centre de fitness ou de musculation mais hé, petit à petit, je le remplirai. Même si la vie file trop vite, je ne suis pas pressée.

Au sujet de la vitesse à laquelle passe le temps, mon enfant aura bientôt 10 ans, dites donc. Plusieurs de mes amies maman – si je puis dire car j’ai peu d’amies bien qu’elles soient presque toutes des mamans – m’ont fait part de leur mélancolie nostalgique en voyant leur bébé devenir grand. L’une d’elles m’a dit une chose qui m’a paru curieuse car à l’opposé de mes préoccupations : « il m’aime tellement en étant tout petit que j’ai peur du jour où il m’aimera moins parce qu’il aura grandi ».

Quelques temps plus tard, un abruti d’adulte me demandait, à propos de mon fils : « il préfère son papa ou sa maman ? » Je ne sais pas s’il a une préférence entre son père et sa mère, mais que ferais-je donc de cette information ? Seul m’importe son bonheur, en me préférant ou non, voire sans moi si un jour, sans le vouloir, je lui suis toxique. Je vivrais très mal son absence, cela va de soi. L’imaginer me fait déjà souffrir. Je crois néanmoins que je l’accepterais si c’était une condition nécessaire à son bien-être. Mais bref, inutile de s’attarder sur cette pensée inactuelle.

Quoi qu’il advienne, j’aime énormément observer grandir mon gamin. Je suis ravie de pouvoir discuter avec lui, d’assister à l’évolution de ses goûts et de sa personnalité, de constater qu’il sait se débrouiller seul, etc. En somme, je suis heureuse de le voir devenir progressivement indépendant de moi. Les jours de rentrée scolaire, ce que j’ai ressenti relevait davantage de la joie et de la fierté que de la nostalgie. J’ai adoré le bébé qu’il était, mais jamais il ne me manque. Certes, je tiendrai peut-être un autre discours lorsque cet adorable petit garçon espiègle sera devenu un ado râleur ou agressif. Quand bien même, cela ne changerait strictement rien à mes ressentis d’hier et d’aujourd’hui.

Actuellement comme l’an dernier, mon seul regret est de passer si peu de temps à écrire pour moi. Je crains toujours de laisser s’évaporer les moments heureux par essence fragiles, les erreurs instructives, ou les idées d’histoire griffonnées trop hâtivement entre deux commandes. Alors en cette matinée pluvieuse, j’ai décidé d’écrire ici au lieu d’aller courir ou de travailler. C’est un début et ce ne sera peut-être jamais rien de plus. So it goes. À quelques jours maintenant de mes 41 ans, je n’en aime pas moins ma vie et la plupart du temps, cette certitude me suffit.

* Virginia Woolf, Germaine Delamain (traduction), Les Années, 1910, Poche, 2008

4 commentaires sur “Et sur les prés, l’ombre déferlait, puis le soleil*

  1. C’est toujours aussi plaisant à lire.
    J’aime beaucoup une phrase du livre Mon amour d’autres Desbordes, qui convient bien à ton texte, je trouve : « Je t’aime parce que tu es mon enfant mais que tu ne seras jamais à moi ».

  2. Merci. Entre ma longue absence et le côté démodé voire suranné de ce genre d’article, j’étais assez intimidée au moment de publier.
    J’aime aussi cette phrase qui, en effet, traduit très bien mes sentiments.

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