Archives mensuelles : février 2005

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

“En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime. Qu’ai-je alors entre mes bras ? Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un coeur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur. (…) Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. (…). Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. (…) Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font jamais qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire la vraie vie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, c’est qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites. Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. (…) Lorsque la dépression arrive finalement, je suis son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée se trouve un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans le grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine. (…) Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joue que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule en dehors du temps. (…) Une vie humaine n’est pas une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Il est absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre (…) L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience qu’il est une fin en soi. (…) Où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligée de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. (…) Telle est ma seule consolation : je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.”

Extraits de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, (1952). Actes Sud.

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Oui, je sais…

Le noir c’est triste et ça durcit les trait, le rouge c’est agressif.

Je refuse souvent de sortir et parfois ça m’épuise de parler.

Je discute avec mon chat de temps en temps, comme les mémés, comme quand j’étais petite aussi, et le pire c’est que je suis sure qu’il me comprend.

J’ai l’air un peu ridicule avec ma cape petit chaperon rouge qui traîne par terre quand je monte les escaliers de l’école.

J’ai l’air ailleurs alors on en déduit que je suis dédaigneuse, méprisante.

C’est difficile de m’approcher, parce que tout dans mon attitude signifie ” please go away “.

Quand je me sens mal, je suis agressive et j’annonce à tous mes proches que je ne leur parlerais plus jamais. En partie par masochisme, comme une punition que je m’inflige (tu ne mérites pas de les avoir pour amis de toute façon) ; en partie pour tester les limites de l’amour qu’ils me portent.

Je suis capable de dire et de penser sérieusement quelque chose un jour et l’inverse le lendemain, toujours en contradiction avec moi-même. Et j’ai horreur que les gens me disent ” ah mais pourtant la semaine dernière tu avais dit que… donc tu mentais “. Non, ça a l’air difficile à croire, pourtant je dis toujours exactement ce que je ressens, seulement mes sensations sont aussi aléatoires que le ciel lyonnais.

Mon père m’a répété pendant toute mon enfance ” t’es conne où tu le fais exprès ? ” et je m’interroge encore souvent à ce sujet.

Je perds tout. Je photocopie les polycopiés de cours égarés, je refais ma carte d’identité quasiment tous les ans, je fais sonner mon portable pour le retrouver au moins une fois par semaine, je laisse des briquets dans toutes les soirées où je vais. Etrangement, les seules choses que je ne perds quasiment jamais sont les livres, les CD, mes baladeurs, et mes clopes.

Depuis quelques années, j’ai une permanente angoisse d’échouer scolairement, alors je fais de la procrastination au lieu d’essayer, et j’organise ainsi un échec qui a l’avantage d’être justifié par la paresse et non par un déficit intellectuel. Quand je veux trouver une autre raison que ” tu es conne ou tu le fais exprès “, je dis que c’est à cause des exigences impossible à satisfaire de mon père, ça revient au même de toute façon.

Les gens croient que je pleure par tristesse alors qu’il s’agit souvent de colère. Je vide mes émotions par les yeux pour éviter de fracasser ce qui m’environne avec les mains, les pieds et les dents.

Je marche dans la rue avec les poings serrés, quelqu’un me l’a fait remarquer il y a longtemps, alors j’essaie de ne plus le faire mais parfois ça revient malgré moi.

” Oh mais en fait tu es vachement intelligente ! ” Avec de la coke uniquement, je te rassure.

Quand on m’égare, ce n’est pas difficile de me retrouver, il suffit de se diriger là où il y a une fenêtre.

Je me complais très facilement dans la mélancolie et je me crée consciemment des ennemis imaginaires.

Je trouve que les plafonds sont absolument palpitants à fixer.

Je peux passer de longues minutes à appuyer fort sur mes paupières… Non ce n’est pas parce que j’ai sommeil, je ne me suis juste jamais lassée des couleurs psychédéliques qui apparaissent à ce moment là, même si je faisais déjà ça en maternelle.

Je chantonne tout le temps dans ma tête, des fois je me dis que c’est pour ça que je ne mémorise pas le reste. Je crois que l’intérieur de ma tête est constituée de paroles, de notes et de points d’interrogation.

Je rêve parfois que ma vie est celle d’une comédienne qui ne quitterait jamais sa scène de théâtre : dans la lumière avec juste quelques partenaires et la foule dans le noir, un rôle bien défini à jouer – mais avec plusieurs masques pour ne pas se lasser – et une histoire déjà écrite, et puis les applaudissements à la fin, évidemment.

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