Archives mensuelles : février 2005

it doesn’t matter wich way you go, anyway you’re lost

Excusez-moi madame le professeur, je m’en vais, encore une fois, décidément je ne verrai jamais votre cours en intégralité. La promo me regarde sortir, m’y souriante, mi agacée, ils commencent à s’habituer. Et puis après tout, ils peuvent penser ce qu’ils veulent, peu d’entre eux resteront mes amis lorsque l’année sera finie, moi les grandes familles, les travaux en groupe, les soirées des associations d’élèves, c’est pas vraiment mon truc tout ça et je n’ai plus envie de faire semblant. Je suis désolée madame, de toujours disparaître à la pause, non pas que votre cours soit inintéressant… Quoique, force est d’admettre que les systèmes de publication des revues scientifiques, je m’en fous un peu. Mais surtout, je dors sur la table et je sens bien que cette inattention vous perturbe, l’absence est plus polie n’est-ce pas. En fait, je ne m’endors pas réellement, je me cache juste la tête dans les bras pour ne pas vous montrer que je pleure, de perdre mon temps ici alors que tant d’autres travaux à rendre m’attendent. Parce que le stress et la fatigue, la neige dehors, le thé à la maison, le baladeur dans la poche de mon manteau, le livre sur ma table, votre voix perçante qui trouble mon évasion dans l’imaginaire, il y a trop de tentations. La neige est agressive aujourd’hui, elle frappe vigoureusement mon visage glacé par le vent, mouillant mes cheveux comme de la pluie, glisse le long de mes joues et se confond avec les larmes. Et je marche dans la rue, les Killers chantent trop fort, pourtant j’augmente encore le son, pour m’isoler complètement, ne penser à rien d’autre qu’à la musique qui résonne pendant que les flocons couvrent mon manteau rouge de taches blanches. Les mèches violettes se collent devant mes yeux, je regarde le sol à travers du violet, du blanc, du flou, alors je me sens mieux. Je marche de plus en plus vite et je ne sais si ça me rassure ou si ça me désespère de sentir, à travers mon essoufflement et la fatigue de mon corps, qu’il y a encore de la vie à l’intérieur. Un rayon de soleil me fait lever les yeux, la neige tombe mollement maintenant et le ciel est de nouveau radieux, c’est bizarre, comme d’avoir traversé une frontière, changé de lieu. J’aimerais m’apercevoir que je suis passée dans un autre univers, comme dans un conte enfantin lu petite, où une gamine pénétrait dans une autre dimension en se cachant dans un placard, ou comme Alice, juste s’échapper pour affronter autre chose, car ici je perds le contrôle ou la tête, je sais plus trop. Je me souviens de l’époque de désoeuvrement, celle des nuits dans les pubs jusqu’à la fermeture, des défonces dans les baignoires, des mots d’amour chuchotés avec les pupilles dilatées… Lorsque mon unique objectif se résumait à valider une année de fac, quand je ne pensais pas encore à ce qu’il faudrait faire après. J’allais mal parce que je n’arrivais plus à me sortir du passé, mais l’avenir je m’en foutais, je ne cherchais pas à savoir. Quand tout se résumait à ” and we dance and drink and screw because there’s nothing else to do “, je n’irais pas jusqu’à dire que je regrette cette situation, mais au moins à ce moment là, je ne me sentais aucune responsabilité, puisque je n’avais même pas envie d’exister, ma seule raison de vivre se résumait à la peur de faire souffrir mes parents. Maintenant que j’agis pour moi seule, c’est encore pire finalement, parce qu’il faudrait que ma vie soit à la hauteur de mes propres envies. Je suis trop perfectionniste ou trop capricieuse, je veux tout immédiatement, sans regret ni acte manqué ni occasion loupée ni sentiment inadapté… Je veux tout en sachant pertinemment que je pourrais ne rien avoir, car je n’obéis pas plus à mes propres ordres qu’à ceux autrefois dictés par mon père. Madame Culpabilité et Madame Angoisse se disputent pour avoir la première place et crient allègrement dans mon crâne, leurs arguments sont tout aussi valables. Je les fracasse avec un marteau, je me noie dans la vague sanglante boueuse, et finalement je tranche : à quoi bon. Mais je sais déjà que demain j’essaierai de nouveau sans succès, car malheureusement l’espoir fait effectivement vivre. (play me a song to give me a gun to set me free)

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made in Normandie

En la lisant, J’ai repensé à mon adolescence en Normandie, dans la maison bourgeoise accolée au cimetière et à l’église. Une envie de me remémorer comme ça revient dans mon esprit, sûrement sans logique, juste dans l’ordre où s’enchaînent les images.

Les poules, les lapins, les chiens, les chats, le perroquet, les chevaux, les chèvres, les cochons… toute une ménagerie m’entourait. Poules et lapins que je devais nourrir matin et soir. Je rentrais dans le poulailler armée d’un bâton à cause du coq qui m’attaquait sauvagement en me sautant à la figure depuis le jour où j’avais imité son chant pour la première fois. Je trouvais le coq méchant et les poules stupides, mais heureusement il y avait les lapins peureux que j’essayais de caresser et d’apprivoiser. J’avais réussi avec mon préféré, celui que j’avais appelé Coquinou. Quand les bébés lapins naissaient, je restais assise devant la cage, absorbée dans la contemplation de toutes leurs attitudes ” choubidou “. Ensuite venaient mes crises de larmes et de rage quand mon père décidait de les tuer parce qu’ils étaient en âge d’être mangé, et mon premier refus d’avaler le lapin cuisiné par ma mère, dans mon assiette. Enfin il y eût ce jour où, quand mon père est revenu en tenant par la peau du coup le lapin gigotant que j’avais vu grandir, j’ai hurlé : ” tu es un meurtrier, c’est pas normal de faire ça ! “. J’ai vu son regard triste, découragé, presque au bord des larmes lorsqu’il m’a répondu en geignant : ” tu crois que ça me fait plaisir ? Tu crois que j’aime le faire ? Tu crois que ça me donne pas envie de vomir ? “. Ce jour là, j’ai perçu sa douleur et je m’en suis voulue, mais les raisons de l’acte m’échappaient malgré tout.

Les hectares verts étaient remplis de pommiers. Je ramassais des pommes dans l’air glacé pour que mes parents en fassent du cidre, fraises – framboises – groseilles – etc. pour les confitures fabriquées par maman. J’éprouvais une terreur saisissante lorsqu’ils m’envoyaient chercher des bouteilles ou du fromage dans la cave glaciale, humide et mal éclairée. Descendre l’escalier en pierre étroit en rampant contre le mur, remonter en courant, gravissant les marches quatre à quatre, fermer la porte à clé immédiatement derrière moi, et faire semblant de rien en revenant vers la salle à manger, l’air détaché et sure de moi mais les tempes encore battantes.

Un jour, en dévalant en courant les pentes, j’étais tombée dans un buisson d’orties et une fermière m’avait consolée. Après je l’accompagnais sur les marchés vers 6 heures du matin tous les samedis quand elle allait vendre ses fromages de chèvre. J’avalais mon petit déjeuner constitué d’un de ses délicieux fromages dans la camionnette, ensuite je l’aidais à mettre en place son étalage. J’adorais cette rumeur qui montait progressivement autour de moi, au fur et à mesure que les étalages se mettaient en place dans la grisaille matinale, quand la population augmentait doucement. J’étais persuadée d’avoir une grande importance, assise à côté d’elle, même si je me contentais de placer les fromages dans des sachets, je jouais quand même à la marchande dans ma tête.

Ma plus grande épreuve reste ma jument pleine de sang et de caractère qu’il me fallait dompter – ” il faut que tu lui montres qui est le chef maintenant c’est toi ou elle “, – je regarde ses naseaux rougis et le réseau de veines qui palpitent sur sa robe en sueur, du haut de mes 10 ans je dis, parfaitement résignée : ” ce sera elle “. Elle qui m’envoie systématiquement dans les flaques d’eau, où je reste assise, trempée et honteuse, pendant que mon père ordonne : ” remonte à cheval immédiatement ! “. Ses coups de cul, ses embardées au galop à cause d’un coup de klaxon ou d’un tissu flottant au vent, sa façon de me mordre les fesses dés que je lui tournais le dos… mon amour pour elle et mon découragement. Mais finalement, j’en suis venue à bout à force de persévérance et plus aucun cheval ne m’aura impressionnée par la suite.

Les ballades en forêt à pied ou à cheval. Par la suite, je ne me résoudrais jamais à appeler ” forêt ” les arbres desséchés et fins de Provence. En Normandie, les forêts c’était des endroits secrets, habités d’ombre et labyrinthiques, d’où je revenais parsemée d’échardes pour cueillir quelques malheureuses mures sauvages, pendant que mes parents ramenaient des paniers de champignons. Je me faisais systématiquement grondée pour être restée allongée dans les feuilles, oubliant de les suivre, trop occupée à observer les jeux de lumière provoqués par le ciel gris perçant entre les longues branches.

Dans mon école, 3 classes avaient le même instituteur parce qu’il n’avait que 5 élèves par classe, c’était mes amis, ceux que mes parents méprisaient en les traitant de ploucs. Je les aimais au point de toujours les voir malgré tout, même en cachette. Ma meilleure amie de l’époque rêvait de devenir caissière comme sa sœur et sa mère, et contrairement à mes parents, je trouvais ça plutôt normal. Seul m’inquiétait parfois le voisin ivrogne qui battait sa femme, dont les cris et les chansons à boire (J’ai deux amooouuurs Kanter et Kronenbourg, j’ai deux ennemiiis Vittel et puis Vichy) me réveillaient la nuit.

Il y avait la sorcière du village, comme dans tous les villages, et les enfants qui se lançaient des défis : t’oseras pas passer devant sa porte en criant ” sorcière ! “. Si ! Mais après, je l’imaginais dissimulée dans mon placard. Dans ma campagne, il y avait aussi un étrange château devant lequel, sur le haut portail, était affiché ” jardin piégé “. Mon imagination se régalait en créant des gouffres et des instruments de torture. Je rêvais secrètement d’aller un jour, de nuit, explorer ce jardin et l’habitation, dans lequel le châtelain ressemblait certainement à Dracula. Et puis aussi, il y avait cette maison abandonnée et grande ouverte, dans laquelle j’avais trouvé de la vaisselle encore sale, des lettres, des bibelots… un mobilier recouvert de poussière et des vitres brisées. Cet endroit m’inspirait des tonnes de scénarios fantastiques.

Pas loin coulait la rivière glacée dans le chemin Saint-Anne envahie par les herbes, ma copine et moi y trempions nos pieds nus uniquement parce qu’il était interdit d’y pénétrer… jusqu’au jour où des taureaux échappés de leur enclos nous ont poursuivi. Je me souviens parfaitement de cet épisode : la peur, notre course difficile dans la vase, la façon dont nous nous sommes échappées de justesse et le fou rire nerveux encore tremblotant qui a suivi.

Là bas, je me rappelle de la chouette qui se posait sur ma fenêtre et dont le regard jaunâtre vif et perçant me paralysait, de l’escalier qui grinçait toujours précisément quand mes parents s’absentaient, des pierres précieuses retrouvées dans un coin du grenier à l’intérieur d’une veille boîte rouillée, des pierres tombales qui parsemaient le jardin (lieu du précédent cimetière), du bois que je devais entasser dans le hangar et que je regardais ensuite brûler pendant des heures dans la haute cheminée, la pierre – bouillotte qui restait toute la journée dans le tiroir juste en dessous, pour finir la nuit contre mes pieds gelés.

Cette cheminée responsable d’une fête de Pâques éternellement inoubliable, une année où en plus des chocolats habituels, j’avais reçu une énorme cloche en chocolat pleine de gourmandises à l’intérieur. Elle était monstrueuse, je n’en ai jamais plus retrouvé de pareille. J’avais commencé par tous les petits chocolats parce que quand j’avais des cadeaux, je gardais toujours le plus gros ou le meilleur pour la fin. J’en rêvais presque la nuit tant elle était appétissante. Mais cette cloche, je l’avais laissé posé sur ma cheminée, sans réaliser vraiment la fonction de cet endroit. Ensuite, de la cloche ne restait plus qu’un amas de chocolat séché collé contre le marbre, mes parents qui rient, moi qui pleure pendant plusieurs jours. Par la suite, je jetais des regards furtifs à toutes les fêtes pascales suivantes pour vérifier que les chocolats n’étaient pas allés se placer mystérieusement d’eux-mêmes sur la cheminée. Ma déception aussi, lorsqu’un jour j’ai décidé de consacrer une journée à nettoyer l’intérieur de la cheminée afin de distinguer plus clairement le dessin et l’écriture que j’y apercevais. Non, aucune sorcellerie ni message à propos d’un souterrain secret caché dans la demeure, juste une gravure d’un homme à cheval et quelques mots latin ayant trait au courage.

Le bassin décoré de nénuphars gelait l’hiver, mais les poissons continuaient de tourner tout au fond et je fixais avec fascination l’étrange contraste entre la surface immobile et le mouvement dans les profondeurs.

De ma fenêtre j’observais les rosiers le long des hauts barreaux blancs et pointus majestueux qui séparaient la maison du cimetière, et ma mère disait de ne jamais les escalader sinon je finirais empalée.

En décembre, j’attendais impatiemment que la nature se couvre de givre, pour en faire des bouquets de glace, lumineux dans mes mains gantées.

L’année où ma maison a été immobilisé par la neige, je me souviens de l’angoisse de mes parents en s’apercevant que la chaudière avait gelé, de mon plaisir de ne pas pouvoir aller à l’école pour faire des bonhommes de neige à la place, quand ma maison était ravitaillée par hélicoptère à la télé.

La grange pleine de paille dans laquelle j’allais dormir la nuit dans un sac de couchage, exprès pour me faire peur, toute seule, à plusieurs mètres de la maison. J’y entendais les murmures du voisinage, les bruits des animaux, le train à proximité, la paille craquante, je respirais l’odeur des bottes de foin entassées en vérifiant régulièrement à la lampe torche qu’aucun monstre n’osait s’approcher. …

J’y suis restée de mes 10 ans à mes 18 ans, il y aurait trop à en dire, surtout sur un blog, mais je n’avais plus pensé à cette période depuis longtemps, alors juste une envie d’écrire les souvenirs pour éviter qu’ils ne s’échappent de nouveau.

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