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Assise et parfois ébaubie* dans le printemps orageux

Le ciel a beaucoup grondé au printemps. D’ailleurs, dans mon foyer, je perçois encore l’électricité des journées de mai. L’enjeu n’était pas de savoir si le linge étendu dehors allait être trempé, ou s’il était possible de jouer au parc entre les averses. Ces détails-là, aussi démoralisants soient-ils parfois, on s’en remet plus facilement. Du cancer évité à l’enfant surdoué, je me demande bien par où commencer et si ça en vaut la peine. Enfin, quand même, quitte à tenir un journal, il paraît logique de noter les soubresauts du quotidien entre deux tartines de routine.

Je suis assise dans la salle impersonnelle d’un cabinet de radiologie

Autour de moi, les photographies d’une artiste stéphanoise sont affichées sur les murs. Lors de ma précédente venue deux ans plus tôt, il y avait aussi des clichés d’une artiste locale, mais était-ce la même ? Il est écrit : « son travail tourne autour de l’enfance ». Je suis dubitative. En regardant les images, je pense : légèreté, rêverie, été. Est-ce l’enfance ? Après tout, pourquoi pas ? Ce serait bien, en tout cas, que ça se résume à ces mots-là.

Je me répète le prénom et le nom de la photographe pour les mémoriser. J’ai envie d’aller explorer, ailleurs, ses autres photos. J’oublierai pourtant son identité en sortant. Comme la précédente fois ?

Ensuite, je sors ma liseuse et j’ai Les Années de Virginia Woolf sous les yeux. Malheureusement, ses phrases glissent et s’échappent. J’essaie, je persiste… et me contente d’être happée, parfois, par la mélodie des mots. Je me disperse dans le récit, incapable de me concentrer, trop stressée par ma propre vie.

Une dame en blouse blanche, au visage avenant et à la peau laiteuse, m’appelle en écorchant mon nom de famille. Elle rougit. Je la rassure : « personne n’arrive à le prononcer la première fois ». Elle écorche aussi mon prénom et ses pommettes virent au vermillon. J’ajoute : « c’est un peu moins courant mais j’ai aussi l’habitude qu’on m’appelle Céline. Je ne m’en formalise jamais (du moins la première fois). »

Un peu plus tard, le haut du corps exposé aux courants d’air, j’entends le radiologue répéter : « mais qu’est-ce que ça peut bien être ? » en me regardant. C’est comme s’il me posait vraiment la question, à moi, la patiente presque ignare (j’ai dû visiter quasiment toutes les pages Google sur le thème « boule dans le sein » et autant d’encyclopédies papier) et très anxieuse. Je repartirai sans le savoir, avec un rendez-vous pour une biopsie.

Sur le rapport qui m’est remis, je découvre un nouvel acronyme à ajouter à mon vocabulaire : ACR3. J’aurais préféré découvrir cette petite famille avec ACR1, à choisir, mais ça vaut toujours mieux qu’un ACR5, restons positifs coûte que coûte. En fait, au bout du compte, c’était anodin et ça valait un ACR1. Même nombre de caractères et de points, même score. Je n’ai pas perdu la partie, ni eu à batailler contre la maladie.

Après le diagnostic, je lis que la mastose n’existe plus après la ménopause, qu’elle disparaît même à ce moment-là. La mienne est née à l’heure de mourir et je me demande si je vais passer le reste de ma vie à sentir une boule dans mon sein droit. J’aimerais bien qu’elle disparaisse au cas où ça effacerait, en même temps, ces semaines d’angoisse et d’examens envahissants.

Je suis assise dans la salle des photocopies d’une école primaire

Le psychologue m’est plus sympathique que les précédents même si je ne saurais dire à quoi ça tient. Enfin, la première en était arrivée à me poser des questions sur ma petite enfance et mes parents, alors que le patient était mon enfant. Elle allait un peu trop loin à mon avis. Lui, il s’est contenté de me demander s’il y avait eu des événements traumatisants durant ma grossesse.

Eh oui, malheureusement. La question est évidente, elle m’obsédait d’ailleurs quand mon ventre hébergeait Le Boutchou. Nombre de fois, je me disais : « dé-stresse, calme-toi, il ressent tes émotions ». J’ai fait au mieux mais je ne sais pas si j’ai bien fait. Ce n’était pas comme ça que j’imaginais ma grossesse ni ma vie d’après. J’avais vraiment prévu d’être parfaite alors que d’habitude, sincèrement, j’essaie seulement de ne pas être médiocre.

Ce jour-là, il nous a convoqués après avoir vu l’enfant seul à seul pendant plusieurs matinées la semaine précédente. Il commence par prendre plein de précautions : « oubliez tout ce que vous avez lu sur les tests de QI », « mesurer l’intelligence n’a pas grand sens et le score importe peu », etc. Je commence à me dire que contrairement à ses prédecesseurs, il s’apprête à nous avouer que le gosse est un peu limité intellectuellement. Mais le voilà qui annonce : « je suppose que vous savez déjà que votre enfant est en avance ? »

Son père répond : « on nous l’a dit mais nous, on trouve qu’il y a beaucoup de choses qu’il ne comprend pas, alors en fait non, on ne sait pas trop ». En réalité, depuis longtemps, j’en suis presque convaincue (peut-on être presque convaincue ? Si on est convaincu, par définition, on l’est tout à fait, non ?). Mais tout le monde me faisait douter voire passer pour folle. Bref, enfin, nous allons être fixés. Il a plein de papiers devant lui, des dossiers. Sur certains je reconnais l’écriture du petit, sur d’autres je vois des chiffres, points, courbes, et j’y comprends que dalle.

Il nous donne plein d’informations : « Le test que je lui ai fait passer en fait, ça montre son niveau par rapport aux enfants de son âge et aux enfants plus âgés ». « Il se situe à 130 sur l’échelle de Wechsler. On parle de précocité au-delà de 130 mais il est au minimum dans les 6% de la population qui ont entre 120 et 130 de QI ». « Il n’y a aucune place laissée au hasard, ce ne sont pas des QCM, donc le test peut le sous-estimer vu qu’il y a plein de facteurs extérieurs qui peuvent influencer le résultat, mais pas le surestimer. Il a donc au minimum 130, peut-être beaucoup plus. »

Il dit également : « il a au moins 1 an et 8 mois d’avance sur les autres enfants en moyenne. Là, par exemple, vous voyez, il a le niveau d’un enfant de 10 ans ». En sortant, mon compagnon me demandera : « c’est sur quoi que le psy a affirmé qu’il avait le niveau intellectuel d’un enfant de 10 ans ? Impossible de m’en rappeler ». Moi non plus. Je suis restée bloquée sur « 10 ans ». Mon fils de 6 ans. « 10 ans ». Le choc. Je n’ai pas pu retenir le reste de la phrase. On ne saura jamais. 10 ans de niveau intellectuel, putain, mais ses phrases et ses actions ne sont pas celles d’un enfant de 10 ans ! Je n’arrive pas à concevoir la réalité de l’information, même un mois après.

Au bout du compte, qu’il ait 6 ou 10 ans dans sa tête, il va intégrer une classe spéciale et bosser la musique. C’est cool parce qu’on lui a bien transmis cette passion. Il est avide de musique à découvrir ou à jouer, tout le temps. Le directeur de sa nouvelle école sera informé des résultats de ses tests afin de procéder à un passage anticipé dans une classe supérieure si nécessaire. Je crois que ça nous va bien, à nous trois je veux dire.

À la sortie du rendez-vous, mon amoureux me dira : « en plus d’être super beau, il est super intelligent ! Mais comment on a fait ? » Je ne sais pas. Mais le psychologue scolaire a également dit : « il n’a aucun problème psychologique. C’est un enfant très équilibré qui, à mon avis, n’a pas du tout besoin d’être suivi par un psychologue ». Et ça, je suis presque sure que j’y suis quand même pour quelque chose. L’intelligence, c’est en grande partie génétique pour ce que j’ai pu comprendre. Personne ne choisit ses gènes à ce jour. Je n’ai même pas essayé de lui donner le sein pour le rendre plus intelligent, c’est dire à quel point, consciemment, je n’y suis pas pour grand-chose.

Certes, peut-être n’aurait-il pas appris à lire avant l’entrée en CP s’il n’avait pas vécu entouré de livres. Sans doute se serait-il moins intéressé à la musique si je ne possédais pas un piano, une guitare, un harmonica et beaucoup de disques, CD et vinyles.

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Mon petit bonhomme en janvier 2013, lorsqu’il avait 1 an et 3 mois

Néanmoins, il était certainement doté d’aptitudes particulières dès qu’il a vu le jour. En revanche, pour l’équilibre, je crois que nous avons contribué à rendre cet enfant heureux.

C’est miraculeux car comment dire… Certes, si je m’étais mise un commentaire dans la matière « maternité », je n’aurais pas choisi « peut mieux faire ». Je sais très bien que je fais le maximum depuis qu’un test de grossesse m’a révélé son existence. J’aurais plutôt écrit « fait le mieux possible mais reste en décalage par rapport à ce qu’on attend d’elle », quelque chose comme ça. Bref, c’est donc un vrai soulagement de m’entendre dire que je participe à l’épanouissement de cet enfant, plus encore quand ça vient d’un psychologue.

Je suis assise dans la salle de sport face à mon coach sportif

Je retrouve mon coach sportif pour un bilan sportif. Soyons clairs d’emblée, je n’ai jamais eu l’intention de prendre un coach. Quand j’ai rejoint cette salle de sport low cost, voilà un peu plus de 4 ans, on m’a fourni cet homme, coach sportif diplômé. Je l’ai d’emblée appelé (dans ma tête) Monsieur Propre.

Il a le crâne rasé, des muscles saillants et une boucle d’oreille. En plus, en ce temps-là, la salle venait d’ouvrir et les coaches faisaient le ménage. La première fois que je l’ai vu, il tenait donc une serpillière. Maintenant, l’entreprise a eu du succès et une femme de ménage nettoie la salle (il faudra que je parle d’elle un jour, c’est un personnage essentiel dans mon quotidien). Mon coach a, par ailleurs, beaucoup plus de tatouages que M. Propre.

Bref, je ne l’ai pas choisi mais il m’a toujours bien conseillée et fait progresser. Il est sympa, à l’écoute et encourageant, même s’il n’a pas les mêmes passions littéraires et musicales que moi (en douce, je suis allée voir ses compte FB et Twitter). Je le retrouve de manière irrégulière, tous les 3 à 6 mois environ. Donc il me demande, comme d’habitude : « comment tu te sens ? » Bien, je dis, super bien.

En fait, c’était le paradoxe lors de cette suspicion de cancer du sein. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien, en forme, dynamique, etc. Mais je pensais : « peut-être que ton corps te fait payer tes abus passés. Peut-être que c’est au moment où tu te crois saine que tu vas devoir encaisser tes décennies d’excès ».

Même si je suis athée, j’ai tendance à partir du principe que s’il y a crime, le châtiment suit, que tôt ou tard tu auras à assumer tes bêtises, y compris les conneries que tu infliges à ton organisme. Je ne lui ai pas dit tout ça, nous ne sommes pas proches à ce point-là. J’ai juste répondu « super bien ».

Il m’a fait monter sur sa balance de pro, pieds-nus et j’ai attrapé les poignées. En comparant ces résultats et les précédents, il a ouvert des yeux… non, je n’aime pas « ronds comme des soucoupes ». Franchement, quand on me dit « soucoupe », je vois une sous-tasse à café. Si on met une sous-tasse à café à la place des yeux de quelqu’un, ça ne ressemble à rien du tout, c’est même ridicule. Disons donc qu’il avait des yeux comme des personnages de mangas ou d’animés japonais. Il m’a lancé :

« Tu as fait un très gros changement alimentaire ? »

Non pas spécialement, j’ai dit. Là, ses yeux se sont encore agrandis et j’ai vu qu’il ne me croyait pas du tout. J’ai même eu l’impression que mon mensonge était insultant pour lui. Alors j’ai (semi) avoué :

« J’ai arrêté de picoler comme un trou J’ai réduit les apéros ».

C’est juste hallucinant comme je me suis musclée plus rapidement avec trois mois de sport sans (trop) boire d’alcool que pendant les 4 années précédentes. Monsieur Propre m’a également annoncé : « Compte tenu du rapport taille/poids/masse musculaire, etc., ton corps a rajeuni de 2 ans. L’âge de ton corps est maintenant de 20 ans. » Là quand même je me suis bien marrée. Enfin bon si ça se trouve, à 20 ans, mon corps en avait plutôt 40 étant donné ce que je lui faisais subir.

En attendant, le rendez-vous m’a motivée. J’avais quand même dû prendre sur moi pour boire des tisanes à petite gorgées pendant que mon partenaire de vie s’enfilait, facile, au moins 1 litre de bière tous les soirs. Ce bilan m’a donc donné envie de continuer à… Non pas adopter pour toujours une hygiène de vie super healthy sans boire une goutte d’alcool, non. Je comprends et respecte celles (ou ceux, mais je constate qu’il s’agit souvent de femmes) dont c’est le but. Perso, ce n’est pas mon objectif. La vie est courte et la bière c’est bon.

Plus sérieusement, la vie saine, je l’ai testée, durant ma grossesse notamment, et ça m’ennuie profondément. En plus, c’est finalement plus facile pour moi que la vie équilibrée. Le vrai défi, compte tenu de ma personnalité, c’est de pouvoir se faire plaisir sans tomber dans l’excès ou la dépendance. Eh ma foi, on dirait que j’y arrive assez bien pour l’instant. Je vais donc essayer, humblement, de continuer dans cette voie-là.

Je suis assise à mon bureau dans mon confortable appartement

J’éprouve beaucoup de reconnaissance en ce moment. Je remercie l’instituteur de mon fils pour avoir (très très) lourdement insisté pour qu’on lui fasse passer des tests avec un psychologue scolaire, pour n’avoir pas choisi la solution de facilité du genre : « cet enfant fout le bordel dans ma classe parce qu’il est bête et mal élevé ».

J’ai beaucoup d’affection pour l’assistante du service de radiologie qui voulait vraiment me réconforter, en particulier durant la biopsie que je n’ai pas racontée ici. Merci, aussi, aux quelques amis qui m’ont montré leur soutien et leur sympathie durant l’attente des résultats.

Enfin, allez, je me lance une fleur car même si je suis une fille très bancale, je suis parvenue à donner de l’équilibre à mon petit garçon mignon. Pourtant, rien, mais vraiment rien, n’allait de soi au début de notre histoire à deux, puis à trois.

Fin mai, j’écrivais à un ami : « le mois va peut-être finir mieux qu’il n’a commencé ». Juin et ses éclaircies me confirment dans l’idée que l’été s’annonce joli cette année.

* J’ai découvert le mot « ébaubi » (ou le verbe « ébaubir ») dans un livre emprunté par mon fils à l’école. J’ai lu sa définition : « frappé de surprise au point de bégayer ». Je perçois avec tant de joie le bégaiement lorsque je le prononce que depuis, je saisis toutes les occasions d’être ébaubie (plutôt qu’ébahie ou éberluée).

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Lettre ouverte à mon minot de 5 ans et demi

Mon p’tit bonhomme,

Il y a encore quelques mois, j’aurais commencé en te disant « mon boutchou » mais je pense de moins en moins à toi ainsi. Je te vois comme un petit bonhomme, un petit mec, de plus en plus. D’ailleurs, depuis que tu as perdu tes bouclettes et tes rondeurs de bébé, les passants sont moins nombreux à te prendre pour une fille, en dépit de tes longs cils. Toi, tu n’aimes pas les surnoms de toute façon, tu me dis : « mais je m’appelle R… et je suis un petit garçon, pas un bonhomme ! »

Je n’ai aucune raison de t’écrire aujourd’hui dans le sens où ce n’est ni ton anniversaire, ni celui de ta conception, ni ta fête… Tu as 5 ans et demi, c’est tout, c’est presque rien, tu as plus de souvenirs à créer qu’à revivre.
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Je suppose que je t’écris parce que j’ai été influencée par cette jolie lettre, mais pas seulement. En fait, j’ai aussi reçu ce document transmis par ton école :

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Ma première réaction a été : « Bin encore heureux qu’il passe en CP dis-donc ! » Je t’avoue que j’aurais été assez inquiète quant à ton avenir si tu avais redoublé la maternelle. En fait, à dire vrai, je le suis, mais surtout par peur de tout ce sur quoi tu n’as pas encore de contrôle, de l’air que tu respires aux lois érigées par les énarques, et tutti quanti.

Tu vas entrer au cours préparatoire bientôt. Maternelle, cours préparatoire, il y a une telle différence entre ces deux mots. Les choses vont commencer à devenir sérieuses. Tu vas connaître l’école des contrôles, des notes et des devoirs, celle que pour ma part j’ai détestée. J’espère que tu continueras à aimer y aller, à vouloir progresser. Je te comprendrais si ce n’était pas le cas, moi qui me suis mise à haïr les salles de classe en entrant au CP.

Cela dit, toi, tu es très différent de moi, même si tu as aussi appris à lire avant tes 6 ans. Tu es un petit garçon très prudent. Dès qu’on te dit que tel aliment, ou tel médicament, est bon pour ta santé, tu t’empresses de le consommer, y compris quand c’est un breuvage que tu détestes. Tu es décidé à être au meilleur de ta forme, ce que je trouve fascinant. J’y vois une maturité que je n’ai jamais acquise ou que j’ai perdue.

D’ailleurs, récemment, tu as été malade après avoir mangé un lapin en chocolat de Pâques. Dans la réalité, il n’y a aucun lien de cause à effet. J’ai même grignoté les joues du lapin et je vais bien. Mais depuis, tu refuses d’avaler du chocolat. J’ai beau t’expliquer que ce n’est pas ce qui t’as rendu malade, tu appliques spontanément le principe de précaution. De la même manière, tu ne montes sur la poutre en sport que si tu es sûr de toi. Jamais, tu ne te mets en danger. De ce point de vue-là, toi et moi, nous avons des comportements opposés.

Mon p’tit mec tellement souriant, ce week-end nous avons montré des vidéos de toi à tes grands-parents paternels. Tu étais bébé quand elles ont été faites par ta marraine. Je voulais retrouver celle, en particulier, où tu riais aux éclats, celle qui me ravissait à mes angoisses presque incessantes en ce temps-là. Et, face à toi-même, tu as dit : « je ne veux pas voir ça ! Je n’aime pas me voir bébé ! Je veux que vous arrêtiez ! ». Tu semblais avoir honte d’avoir été un nourrisson.

Pour ma part, j’ai été impressionné par une séquence où tu marches dans les rues du lotissement où vivent mes parents. Tu as déjà plus de deux ans. Comme aujourd’hui, tu cueilles des fleurs et des feuilles sur ton chemin, tu t’attardes sur des détails (un trou dans un mur, une trace colorée sur la chaussée) mais tu es tellement silencieux ! Maintenant que tu passes tes nuits et tes journées à parler, y compris quand tu es seul dans ta chambre, je pense que ça a été une vraie souffrance pour toi, encore plus que pour moi, ce langage tardif. Même si, heureusement, ton visage était très expressif.

Nous ne saurons jamais d’où ça venait vraiment. Bien sûr, il y a l’hypothèse de problèmes d’audition, d’otite séreuse suite aux rhumes attrapés lors de ta première année en collectivité. Mais dans ce cas, comment as-tu fait pour acquérir tous ces mots ? « Votre enfant de 3 ans parle comme un petit garçon de 7 ans, en termes de vocabulaire je veux dire » soulignait ton orthophoniste. En tout cas, est-ce en raison de cette période de silence que tu es resté toujours un petit peu dans ton monde, dans tes rêves ? Parfois, tu n’entends rien ni personne et, souvent, tu réponds « bonjour » quand ton interlocuteur n’est plus visible. Je t’avoue que ça m’agace et qu’en même temps, c’est mignon. C’est toi, quoi.

Avant-hier, tu m’as rendue muette quand tu as décrété avec aplomb : « Ton point de vue est un peu superficiel par rapport à l’étendue de la thématique abordée, maman. » (Il s’agissait de savoir si tu étais en âge de regarder la série « Il était une fois l’homme »).

La semaine dernière, tu as été plus malade que jamais. Tu as passé 5 jours allongé, à ne te redresser que pour vomir. Depuis ta naissance, je ne t’avais jamais vu dans cet état et aussi longtemps. J’ai passé mes nuits entières à te couver, à te surveiller en catimini ou à te prendre dans mes bas. « C’est contagieux, pas de bisous ni de câlins » m’avait dit le médecin. Quand je suis malade moi-même, je te souffle des baisers du bout des doigts pour ne pas te transmettre mes microbes. Mais quand toi tu souffres, je n’hésite pas à t’embrasser. Je veux bien être contaminée par toutes tes maladies, si jamais je peux t’aider à les affronter.

Avant d’être enceinte de toi, je n’étais allée aux Urgences que deux fois, après des tentatives de suicide. La première s’apparentait sans doute à un appel au secours, la seconde correspondait à une réelle envie de silence et de nuit. Aujourd’hui, je sais que jamais plus je n’essaierai de mourir, à moins, peut-être, que tu ne disparaisses. Au moment où j’écris, je t’entends chanter dans ta salle de jeu et c’est plus chouette que tous les petits oiseaux qui s’égosillent de l’aube au soir, en ces pluvieuses journées de mai.

Que dire de toi et de tes 5 ans et demi ? Tu affirmes « je ne suis ni un petit bébé ni un adulte et donc je suis moyen ». Tu vas rester « moyen » très longtemps alors. Tu es toujours aussi passionné par les voitures. Bébé, tu imitais leur bruit (entre nous, c’était assez crispant), maintenant tu récites : « Peugeot, Renault… » pour les désigner en poursuivant ta route.

Tu m’as fait remarquer récemment qu’une moto allait en sens interdit. Je ne sais pas trop où tu as appris tout ça, alors que nous n’avons pas de voiture et que notre dernière expérience de la conduite a plus de 20 ans, pour ton père comme pour moi. Aurais-tu développé la même obsession si tu avais grandi à la campagne ? Depuis ta naissance, je m’interroge énormément sur la part d’inné et d’acquis, sur mon rôle dans ta vie.

Tu détestes « l’eau qui pique » et toutes les boissons gazeuses en général, sodas y compris. Les bulles, tu les aimes quand elles sont savonneuses. Tu es un enfant facile pour ce qui est des repas (comme du sommeil). Bébé, tu n’aimais ni les carottes ni les betteraves mais à ce jour, tu manges tout, même si tu as une nette préférence pour l’amer : les épinards plutôt que la tarte aux pommes, le chocolat noir plutôt que le chocolat blanc, tout ça.

Tu adores aussi tout ce qui contient des œufs. En matière de viande, pour toi, c’est toujours du poulet même quand on te sert de l’agneau. Ton activité favorite est la dînette et tu aimes beaucoup participer à la cuisine, hacher l’ail et le persil, mixer la soupe, incorporer les blancs en neige, etc. Tu me demandes tous les soirs ce que je prépare et quels ingrédients j’ai utilisés.

Tu m’appelles surtout par mon prénom depuis un an, en revanche ton père est devenu « papa », systématiquement. Je t’ai demandé pourquoi et tu m’as répondu que tu trouvais mon prénom plus joli que « maman » et « il y a plein de mamans, déjà, à l’école, mais personne qui a le même prénom que toi donc je préfère t’appeler par ton prénom ». Alors soit.

Récemment, j’ai pensé qu’au moins, j’avais réussi à te donner confiance en toi et puis… Mon père t’a dit : « tu es bête là, tu es nul ! » parce que tu avais renversé ton verre de grenadine sur la table. Tu as éclaté en sanglots, avec une violence telle que même ton grand-père en a été ébahi. Je t’ai pris dans mes bras et je t’ai murmuré : « tu n’es pas bête, tu n’es pas nul, tu as fait une bêtise et tu ne l’as même pas fait exprès, ce n’est pas grave ». Tu étais inconsolable. Je suis décidée à faire tous les efforts imaginables pour te rendre plus solide, pour que tu ne sois pas trop amoché par les autres et par la vie, comme ma propre mère l’a d’ailleurs fait pour moi… Mais voilà, est-ce que ça suffira ?

P’tit bonhomme, je ne sais pas quel regard je porterai sur ce texte dans quelques années. Je l’écris en partie pour figer ce moment de transition où tu deviens plus que moyen, quand même un petit peu grand, et où le nourrisson que tu étais n’existe que dans la tête de ceux qui t’ont connu. J’ignore si tu sauras tout ça un jour.

Ici, c’est mon jardin assez secret même s’il est public. Voilà dix ans que ton père a décidé – et j’en suis infiniment soulagée – de ne plus lire ce que j’y écris. J’imagine que je ne te donnerai pas l’adresse non plus, à moins peut-être d’être très vieille ou mourante, si les textes déposés là m’empêchent de perdre complètement la mémoire, ou s’ils te permettent de conserver une infime part de ton histoire.

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