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Dans un ciel très haut flottaient deux petits nuages effilochés *

Résumons, résumons, au moins superficiellement, les semaines passées. Janvier et février étaient les mois des atermoiements et de la redondance du moi. Je n’aurais pas dû, je ne pourrai pas, je devrais redevenir caissière ou trouver n’importe quel job alimentaire, j’ai eu tort de croire que, je me suis surestimée, de toute évidence je suis nulle, etc. Un soir, après quelques verres trop pétillants et dorés pour être de l’eau, je me suis répandue en phrases auto-dépréciatives sur Twitter. Mes amis ont eu un comportement prévisible : ils m’ont rassurée et encouragée.

Mais en fait, ils étaient passés à côté de la question que je n’avais pas posée, celle que j’ai identifiée en m’interrogeant ensuite sur l’origine de mes réactions excessives. Tout le monde (les gens qui font mon métier et un certain nombre de personnes ayant plongé dans le risque de la carrière freelance) m’avait répété : « au début, tu ne vas avoir aucune demande, rien. Tu vas passer tout ton temps à démarcher et à te faire connaître, ce sera très dur. » Or, j’ai eu tant de demandes que je n’ai pas trouvé le temps de démarcher ni de me faire connaître, sauf que dans la majorité des cas, elles n’aboutissaient pas. « Oui, envoyez-moi le devis et je vous le renvoie juste après, en attendant voilà le travail que je vous demande de faire. » (Laissez passer quelques jours, une semaine, voire un mois). « Finalement, j’ai changé d’avis, je ne tiens plus à réaliser ce projet. Je suis désolé. Cordialement ». Non, ce n’est pas très cordial et, surtout, c’est déroutant. D’où ma conclusion, un soir de désespoir : je suis incompétente. Si j’étais douée, ils m’accorderaient leur confiance.

Mars et avril ont été les mois des surprises, professionnellement et amicalement parlant. Au commencement, j’avais décidé d’être écrivain public au sens large mais, en grande partie, pour aider des particuliers qui maîtrisaient mal la langue française. Heureusement, je l’ai fait et les demandes arrivent toujours. Elles sont diverses et irrégulières mais elles existent. J’ai même trouvé un client « habitué » que j’aide plusieurs fois par mois. Néanmoins, le salaire que j’en retire est quasiment symbolique. Le reste, je le dois à un job que je n’avais pas envisagé.

Je pollue le web avec un contenu non pertinent (non pertinent = publicitaire, pour moi) pour mettre en valeur des entreprises qui jouent un rôle dans un secteur que je méprise. Ok. Au début, j’ai donc eu du mal à m’y faire d’un point de vue strictement éthique. Je me suis persuadée qu’il s’agissait en partie d’un entraînement comme un autre et puis que bon, on me promettait des projets à réaliser tous les mois et donc un minimum salarial mensuel dont j’avais besoin. Je n’entrerai pas dans les détails ici. Disons que même si on ne partage pas mes idées politiques, le domaine en question n’est pas très sexy. Personne ne va se dire : « oh trop chouette, je rêverais de faire la même chose dis-donc ! » Non. C’est rempli de lois, de normes, de règles et d’acronymes (je suis VBAA – vachement beaucoup allergique aux acronymes). (T’imagines pas le nombre d’essais que j’ai faits, genre AAA – allergique aux acronymes, initiales déjà prises ; PDA – phobique des acronymes, pareil ; JDLA – je déteste les acronymes, aussi… Et c’est révélateur quant à l’absurdité des initiales.)

Or, primo, je réussis à me concentrer sur le sujet même avec un gamin qui parle fort, chante « la maîtresse est une sorcière » ou surgit dans mon bureau en me foutant contre le nez (pourquoi les minots, quand ils veulent te montrer quelque chose, s’efforcent de te faire loucher ?) un dessin « avec une voiture-camionnette-fusée qui peut aller dans l’espace et rouler sur la Lune » (si cet enfant ne devient pas mécanicien ou camionneur, il créera les engins du futur), j’arrive à me concentrer. Et s’il y a quelque chose d’indiscutable à mon sujet, c’est que je ne peux me concentrer que sur ce qui m’intéresse (ce qui explique mon rejet de l’école avant d’être à l’université). Secundo, je suis douée. Si si, d’ailleurs, l’entreprise me répond « parfait ! Merci beaucoup pour cet excellent travail ! » et m’en refile tous les deux jours, du travail (ce qui fait que je n’ai plus vraiment le temps de faire quoi que ce soit d’autre, mais bon). Enfin, j’ai découvert des sensations inédites, par exemple ce moment où j’appuie sur la touche « vérifier » les contenus dupliqués, l’excitation pendant que ça tourne, et l’euphorie quand l’outil m’annonce que mon texte est unique (ou quasiment). Voilà, ce n’est pas ce dont je rêvais mais à ce jour, je m’y fais.

Mois des surprises amicales, disais-je aussi. Dans mes contacts Facebook et Twitter (rigolo quand même, ce terme de « contact » pour des gens qu’on ne touchera jamais), il y a des personnes que je connais depuis ma première année de maternelle et d’autres que je n’ai jamais rencontrées. Parfois, je n’ai pas échangé ne serait-ce qu’un email avec ces dernières : je lis leur blog ou nous avons des contacts communs.  Après les attentats de Bruxelles, l’une de mes « contacts » est morte. Elle appartenait à cette dernière catégorie. Je peux même dire que je ne la connaissais absolument pas. Cependant, pendant les deux jours où sa photo a été diffusée pour tâcher de la retrouver, je n’ai cessé d’actualiser la page, de guetter une bonne ou une mauvaise nouvelle et lors de la conclusion, mes cils étaient humides.

Peu de temps après, j’ai appris qu’un « contact » que je croyais très bien connaître n’avait jamais existé. Je me suis souvenue de moments surréalistes après coup, où il/elle me disait qu’il était avec elle, qu’il pouvait lui demander conseil sur Msn, qu’il me remerciait de l’avoir aidée, elle. J’ai pensé à tous les mensonges qu’il avait raconté sur son enfance en Irlande du Nord qui ne s’est jamais produite, aux descriptions de sa grand-mère et de sa femme, aux photos de ses enfants, etc. Je me suis fait la réflexion que c’était sans doute le plus « réaliste » des contacts que je n’avais pas (encore) rencontrés, tant son parcours et son quotidien m’avaient été détaillé. A la limite, j’aurais pu douter de son existence à elle, ombre assez insignifiante sur les réseaux sociaux, pas de la sienne. Et j’en ai conclu, malgré ma stupéfaction et ma honte (oui parce que j’ai fait confiance à une personne imaginaire, moi aussi), qu’elle avait quand même un certain talent. J’ai aussi pensé que j’en ferais bien un personnage de roman. Je suis allée relire, par curiosité, les derniers mails que j’avais reçus de lui/elle. En avril 2011, suite à un récit que j’écrivais sur son blog (oui, je l’ai réintégré chez moi, c’est mon texte après tout), l’imposteur me disait : « le but est que l’ensemble soit lu… si possible par des humains de chair et de sang ». Hahaha !

En décembre, j’avais été éjectée de la vie d’un autre ancien contact virtuel que j’avais rencontré, lui, et bon, je l’ai très bien vécu. J’ai d’agréables souvenirs de soirées en sa compagnie dans une de mes précédentes vies (quand mon amoureux n’était plus là, que je n’avais pas encore d’enfant, etc.) mais par écrit, nous n’avons fait que nous blesser mutuellement. Cette rupture aurais dû avoir lieu beaucoup plus tôt.

Dans le même temps, j’ai vu revenir ma plus grande amie d’enfance. C’était ma voisine à Ouaga, séparée de moi par un portail. Je l’ai rencontrée le jour de mon arrivée dans un coin du terrain vague, alors que je faisais du vélo sans petites roulettes pour la première fois. Nous étions dans la même classe et tout le temps l’une chez l’autre, jour et nuit, à tel point que quiconque regarde les albums de famille, sans me connaître, pourrait s’imaginer qu’elle est ma sœur : elle revient à toutes les pages, à mes côtés. Je l’avais cherchée pendant 20 ans, sur Google, sur Copains d’avant, etc. avant de renoncer. Elle m’a retrouvée sur FB au moment où je m’apprêtais à supprimer ce profil. Du coup, je l’ai laissé en ligne, sait-on jamais, il y a encore deux-trois amies d’autrefois dont j’aimerais avoir des nouvelles.

Enfin, je me suis fait une amie stéphanoise, au parc. Une nana qu’on ne peut pas ne pas remarquer : fringues excentriques, bijoux exubérants, etc. Elle m’a abordée parce qu’elle aimait mon manteau rouge et mon sac, et parce que je lisais la biographie de Kim Gordon or elle adore Sonic Youth, et parce que nos enfants s’aimaient bien, sans doute aussi. Elle m’a promis de me faire rencontrer plein de personnes intéressantes car il paraît « qu’on s’amuse beaucoup à Sainté, mais il faut savoir où aller ». Notre soirée cocktails ne cesse d’être repoussée à cause de mon boulot, néanmoins elle finira par avoir lieu. Et quelque part, c’est très étrange : ces personnes qui entrent dans ma vie exactement au moment où d’autres en sortent. Je répète que je crois aux coïncidences, en l’occurrence elles sont plutôt heureuses.

who was there?
Standing on the lake
under the moon
above you
is he your friend?
do you trust him?
is he even alive?

* N’ayant aucune idée de titre, j’ai choisi un livre en fermant les yeux et l’ai ouvert au hasard. Cette phrase est donc extraite de Gloire de Daniel Kehlmann, Actes Sud, 2009, page 85.

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Printemps 2015 – Episode 2 – L’enfant au printemps (et un petit peu en été aussi, finalement)

Pendant les deux premières années de mon fils, j’ai passé le peu de temps dont je disposais sur des sites consacrés au développement des enfants et à la petite enfance. Incapable de me concevoir mère avant sa naissance, je doutais de ma capacité à l’être (autrefois, dans une vie imaginaire, je m’imaginais avec une petite fille mais elle avait déjà une dizaine d’années, tant les bébés avaient tendance à me répugner).  j’avais également hâte de savoir à quel âge cette drôle de petite chose pleine de réflexes incompréhensibles allait commencer à marcher, à parler, bref à ressembler à un petit être humain. Oui, c’est odorant, doux, tendre, et chaud, surtout niché contre ma poitrine dans le porte-bébé. Mais non, pour moi, ça ne grandissait pas super vite. Je profitais parfaitement des pleurs, des coliques et des régurgitations, merci. Enfin, étant de nature anxieuse, Internet est un excellent moyen de (ne pas) me soigner en évitant d’agacer ceux qui m’entourent.

Jusqu’à l’âge de 9 mois, mon fils progressait comme sur les petites brochures. À 9 mois, il ne pointait pas du doigt. Bon, ça va venir. À un an, toujours pas. En fait, je crois qu’il s’est mis à le faire vers l’âge de 2 ans parce qu’il en avait ras-le-bol de nous voir, son père et moi, le doigt tendu sans arrêt. C’est qu’on nous avait dit que ce geste précédait toujours le langage, or nous voulions qu’il se décide à parler. Durant cette période, je suis tombée sur des sites consacrés à l’autisme. Il faut dire que tout problème de langage chez le jeune enfant ne renvoie que vers cette maladie, du moins d’après Google. Enfin OK, il y avait d’autres petites choses : sa façon de papillonner des mains, la phase du « coucou-caché » inexistante… Mais dans le même temps, je ne reconnaissais pas du tout mon enfant dans certaines descriptions : nous ritualisions beaucoup sa vie mais il n’était pas le moins du monde angoissé quand tout était chamboulé par un voyage, par exemple. Son besoin de contacts physique, sa peur des inconnus… Quoi qu’il en soit, il était trop jeune pour que le moindre dépistage ait un sens. Au cours de sa troisième année, j’ai cessé d’y penser car il s’était visiblement « normalisé ». De toute façon, il me suffisait de souligner quelque chose d’inhabituel dans son attitude pour m’entendre répondre que je m’inquiétais trop, y compris quand je ne m’inquiétais pas du tout. C’est (encore) très agaçant.

«— Tiens, c’est original pour un gamin de trois ans : il vient de dessiner un mur.
— Arrête de t’inquiéter, tous les enfants dessinent des murs, toi aussi tu en as dessiné.
— Ne dis pas n’importe quoi maman, à son âge je faisais des bonhomme et des gribouillages, j’ai les archives dans des cartons ! Mais de toute façon je ne m’inquiète pas, je dis juste que c’est original.
— Arrête de t’angoisser, laisse-le vivre ce gamin ! J’ai un fils de ma collègue qui dessine aussi des murs tout le temps.… »

Je me suis donc efforcée de consigner mes observations dans le cahier relié de cuir. Par écrit et à un interlocuteur imaginaire, c’était moins pénible. Puis nous avons enfin réussi à trouver une orthophoniste (les quinze premières que j’ai appelées me dirigeaient vers Lyon faute de place libre avant un an). Entre temps, le petit s’était mis à parler sans arrêt, surtout quand il n’avait rien à dire. Toutefois, ceux qui n’étaient pas habitués à sa prononciation ne le comprenaient pas. C’est normal, on ne peut pas deviner aisément qu’un « traqueute » est un « tracteur », d’où l’intérêt d’un bilan orthophonique. Une femme sympathique nous a reçu tous les trois. A l’issue du test, elle nous a montré sa grille de référence. Surpris, nous avons constaté que notre fils de trois ans et demi avait le vocabulaire et la syntaxe d’un gamin de six ans. En réalité, sa pédiatre s’en était déjà étonnée. D’ailleurs, à plusieurs reprises, en l’entendant parler, l’un de nous deux demandait à l’autre : « comment connaît-il un mot pareil ? C’est toi qui le lui a appris ? » Cet enfant donnait l’impression d’avoir ouvert un dictionnaire de synonymes pour trouver le terme appartenant au registre soutenu. Or, l’un comme l’autre, à l’oral, nous disons « super »  plutôt que « formidable », « étonnant » plutôt que « inouï », ou encore « très grand » plutôt que « gigantesque ». Il manie et varie aussi les prépositions, les adverbes et les conjonctions de coordination comme s’il cherchait à en caser le maximum dans ses phrases. Cependant, nous n’imaginions pas un tel décalage. Nous entendions avant tout les erreurs de prononciation.

Dans la foulée, l’orthophoniste nous a demandé : « il n’aurait pas tendance à être dans la lune à l’école ? Non parce qu’à mon avis, ce qu’on lui demande de faire est trop facile pour lui. » Euh… Est-elle en train de nous dire que notre gosse est surdoué ? Nous sommes ressortis perplexes. Elle visait juste en soulignant son excessive rêverie en milieu scolaire, mais il ne donnait pas du tout l’impression d’être en avance par rapport aux autres. L’une des gamines de sa classe savait déjà compter jusqu’à trente quand il n’était pas capable d’aller jusqu’à dix sans oublier le cinq. Son voisin d’atelier écrivait son prénom sans modèle, alors que lui s’obstinait à mettre 10 barres au « E ». Etc. Après la quatrième séance, l’orthophoniste m’a affirmé que selon elle, Le Boutchou était un enfant précoce. Elle s’est mis à dire toutes sortes de mots étranges : « bilan psychologique », « vigilance »… Exactement au moment où, en partie pour qu’on cesse de me prendre pour une folle, je ne l’étais plus du tout, vigilante.

Ensuite, il a eu droit à un second examen avec un bilan très différent. Il s’agissait de la visite médicale des trois ans. Les précédents bilans obligatoires avaient eu lieu avec la pédiatre et la puéricultrice de la PMI qui le voient depuis sa naissance. Systématiquement, quelques éléments n’étaient pas acquis (à neuf mois donc, il ne pointait pas du doigt, à deux ans il ne savait ni nommer une image ni associer deux mots…). Cette fois-ci, nous étions des parents très détendus car nous savions qu’il pouvait faire tout ce qui était indiqué sur le carnet de santé. L’examen avait lieu à l’école avec une inconnue mais nous n’avions aucune raison de nous méfier. Une blonde trop liftée pour sourire (je lui donne une excuse) nous a ouvert la porte sans nous saluer. Lorsque nous sommes entrés après avoir arraché le petit à la cour de récréation, ce dernier chantonnait cette comptine absurde d’éléphant qui se balance sur une « étoile d’araignée ». Affolée, Madame nous a bêlé : « êêêê… Il fait souvent ça !? » Elle le regardait comme s’il venait d’entrer en dévalant des escaliers à l’envers sur les mains. On a balbutié : « ça lui arrive… » Oui c’est un gamin joyeux qui aime chanter, où est le problème ? Elle lui a ordonné de venir s’asseoir sur une chaise. Au même instant, il a vu une voiture-trotteur à sa taille dans la pièce. Il s’est précipité dessus. Immédiatement, la madame a réagi : « il est désobéissant, il doit être difficile à l’école, non ? » Euh… il a trois ans et demi, s’il voit un jouet accessible il va vers lui. D’habitude ce n’est pas un problème quand il arrive dans une pièce, ni à la PMI, ni à la ludothèque, ni aux urgences, ni à l’arrivée dans la salle de classe. J’ai compris que c’était mal parti. Pour une fois, comme je le prévoyais, que des « oui » ont été cochés sur le carnet. Néanmoins, à la question : « comportement durant l’examen : adapté, inhibé, agité », elle a choisi « agité ». Elle s’est aussi senti le devoir d’écrire : « Très très actif. Gros troubles de la concentration. À revoir impérativement l’année prochaine pour suivre son évolution en milieu scolaire ». Nous avions le pas guilleret à l’arrivée, à la fin de la séance nous étions inertes, y compris le gamin, prostré, qui mordillait frénétiquement sa lèvre inférieure. Elle lui a fait remarquer : « bah alors, maintenant que c’est fini, tu es calme ? » A mon avis, il essayait de donner un sens à ce qu’il venait de subir.

Pendant les semaines suivantes, beaucoup de diagnostics hypothétiques ont été posés de la part de professionnels de la petite enfance : enfant précoce, autiste de haut niveau, enfant à l’imaginaire très riche sans problème particulier… Quant à moi, paradoxalement, plus mon fils grandit et moins j’ai envie d’être fixée. Au stade actuel, ses comportements sont peut-être gênants parfois, mais il ne me paraissent pas être un handicap. Quels que soient son coefficient intellectuel et sa maturité, tant qu’il est heureux et ce point ne fait aucun doute, à quoi bon payer cher pour l’obliger à subir un test ? Finalement, l’orthophoniste nous a avoué : « je ne sais plus, je ne suis même pas sure que les séances servent à quelque chose car je n’ai jamais vu un enfant comme lui. » Lasse à l’idée de lancer des requête Google en vain et perturbée par ces discours opposés, j’entreprends de faire le point avec mon propre bilan incomplet et sans valeur paramédicale. (J’avais commencé par écrire : si certains parents reconnaissent leur enfant dans les attitudes que je trouve étranges chez le mien, qu’ils n’hésitent pas à me le faire savoir. Et puis j’ai eu la désagréable impression d’avoir transformé mon blog en forum Doctissimo donc oublions ce point. Ou pas. Tant que vous ne me répondez pas avec des émoticônes ridicules et des zhoms, ça devrait aller).

Il est obsédé par les bruits. A deux ans et demi, « il y a du bruit » était une phrase qu’il prononçait cinquante fois par jour : un claquement de porte au dessus, une cigale, le ronronnement de la hotte d’aération, un cri, tous les bruits quels que soient leur intensité le faisaient réagir. A 3 ans, il s’exclamait : « regarde le bruit maman ! »  (ce qui est assez difficile à faire, soit dit en passant). Maintenant, il imite tous les bruits : celui de la moto, l’alarme de la voiture, le clic de la clé dans la porte… En fonction du bruit imité, ça peut être très crispant. Il imite aussi tous les objets. Dans le train, soudain, il a fermé les yeux, fait un rond avec ses lèvres et mis un doigt sur sa tête. Nous avons mis longtemps à comprendre qu’il imitait l’autocollant qui sert à dire aux voyageurs de mettre leurs portables en mode silencieux. Si une voiture est garée dans la rue avec une roue tordue, il se pose à côté d’elle en tordant son pied. C’est aussi le cas avec les portes entrouvertes, les verres, bref avec absolument tous les objets. En public, il adopte donc des postures qui lui donnent plus l’air d’un con que d’un moulin à vent pas toujours l’air malin.

Il aura 4 ans le mois prochain mais Il n’a jamais prononcé le mot « pourquoi ». D’ailleurs, il ne pose pas de question du tout, en dehors de celle-ci : « est-ce que je peux être … [remplacer les pointillés par l’objet de votre choix : une fenêtre, un camion…] s’il te plaît maman ? » comme si mon autorisation allait lui permettre de se métamorphoser.

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Il s’intéresse aux autres enfants mais je ne l’ai jamais vu jouer avec eux. Au parc, il a décidé que le toboggan était un bateau. Il crie aux autres enfants : « venez sur mon bateau ! » Il s’entend toujours répondre : « mais c’est pas un bateau, c’est un toboggan ! »  De temps en temps, un gamin veut savoir : « madame, il sait qu’on peut aussi descendre du toboggan ? Alors pourquoi il ne le fait pas ? » C’est un exemple parmi beaucoup d’autres où l’éventuelle différence, je la vois dans l’incompréhension des gosses de son âge. Si j’étais honnête, je leur dirais qu’à mon avis, le bateau a une forme de paquebot (ce que je n’ai jamais dit au Boutchou), et qu’ils manquent d’imagination. Cependant, il m’arrive aussi d’avoir du mal à suivre mon fils. Une fin d’après-midi, toujours au parc (conséquence du printemps), il m’a lancé :« je veux que toi, maman, tu grimpes sur la grande échelle noire ». Il montrait du doigt un endroit où il n’y avait rien. Je lui ai répondu honnêtement que je ne voyais pas d’échelle.

« — Mais si maman, voyons, il y a une échelle là !
— Alors montre-moi où elle est, grimpe sur l’échelle. »

Le gosse a levé haut les genoux et les mains pour se hisser sur du vide. À la maison, à la limite, je l’aurais imité pour lui faire plaisir. À l’idée de me mettre au milieu du parc pour faire semblant de grimper sur rien entourée de parents très nombreux, j’admets que j’ai refusé pour ne pas me ridiculiser. Cela m’aurait peut-être permis de de faire des étirements mais bon, ma séance de sport avait déjà eu lieu plusieurs heures auparavant. Au retour, à l’heure du repas, j’amenais des plats de la cuisine à la terrasse et à chaque fois, il refermait la porte derrière moi.

« — Laisse-la ouverte ! Tu vois bien que je fais des allers-retours et tu me fermes la porte au nez alors que j’ai les deux mains prises !
— Mais maman, on est dans un avion ! Si on ouvre la porte, on va tomber ! »

Je me fais aussi engueuler parce que dans le couloir, il paraît que je marche sur la route et pas sur le trottoir (c’est un carrelage intégralement noir et blanc).
D’ailleurs, il adore inverser les rôles. En général c’est amusant :

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C’est ainsi, aussi, qu’il me fait comprendre que j’ai été trop autoritaire, ou que je suis lourde à lui répéter la même consigne en boucle. Il m’est difficile de faire autrement quand il ne répond pas aux questions et qu’il ne réagit pas. Comme le disait sa maîtresse, il donne l’impression d’être sourd, raison pour laquelle un bilan ORL est programmé pour la fin du mois. A mon avis, il servira surtout à montrer qu’il n’y a aucun problème d’audition. La semaine dernière, lorsque j’ai entendu mon fils pleurer parce que son grand-père le grondait, ce dernier m’a ordonné : « qu’il fasse semblant de ne pas entendre comme ça, tu ne dois pas l’admettre ! » Certes mais… Le fait-il exprès ? A l’instant où un événement, quel qu’il soit, se produit, mon fils a l’air impassible, sans que je sache si c’est parce qu’il ne se sent pas concerné, ou parce qu’il analyse la situation. L’année suivante, soudain et indépendamment du contexte, il le raconte en transmettant une émotion (je me souviens que c’était bien, ou que j’avais peur, etc.) alors que nous l’avions oublié.  Il ne fait pas de grosse colère mais il est rancunier. Il ne tape pas, ne mord pas, ni n’agresse personne en général. En revanche, il va annoncer triomphalement qu’il a fait pipi au lit exprès pour se venger de la frustration que nous lui avons infligé.

Il est expert en puzzles et en casse-tête, y compris ceux prévus pour des enfants plus âgés. Il a repéré la combinaison de chiffres pour déverrouiller l’Ipad après l’avoir vu une fois. Il s’agissait de ma date de naissance et je ne suis pas née le 1er février de l’an 34. Il reconnaît toutes les lettres de l’alphabet. A chaque fois qu’il voit un mot écrit où que ce soit, il déchiffre les lettres puis m’ordonne de le lire. Livres et magazines l’attirent d’ailleurs depuis sa première année.

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Il adore le piano, la guitare et l’harmonica (ce sont les instrument que je possède), écouter de la musique et essayer d’en jouer. S’il voit un instrument de musique, de toute façon, il va se précipiter dessus, et ça fonctionne aussi avec les disques. Il réclame la version jazz de Pierre et le Loup tous les soirs au moment de dormir. A ma grande déception, Anne Sylvestre, que j’aimais tant à son âge, semble l’ennuyer. A part ça, il désigne comme étant de la musique à peu près tous les bruits, y compris celui de la machine à laver.

Il est très affectueux. Il ne se lasse pas des câlins, des bisous et des caresses. Quand je l’embrasse alors qu’il n’a pas réclamé de baiser, il me remercie. Il est émouvant. Il fait peu de bêtises maintenant. On sait qu’il en a fait une quand il se met à mentir, ce qu’il fait pourtant de façon convaincante. Ces derniers temps, quand je lui ordonne de ne pas faire quelque chose, il s’exclame : « alors tant pis ! » avec un petit air déçu qui me donne très envie de changer d’avis (après tout, ce ne serait pas si grave que ça s’il arrosait la plante verte avec du jus de pommes, elle doit commencer à se lasser de l’eau peuchère). Expressif, il sait manipuler les sentiments de ceux qui l’entourent avec un sourire ou une mimique.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il est très mignon, le petit garçon aux cheveux ébouriffés, aux joues rondes et aux longs cils. Les gamines de moyennes et de grande section de maternelle lui courent après, puis l’enlacent en hurlant : « Boutchouuuuuu, s’il te plaît, je peux te faire des bisous ? ». On dirait une horde de jeunes groupies. Parfois, elles sont accompagnées d’un de leur parent, stupéfait, qui s’écrit : « mais enfin, tu sautes sur des garçons comme ça, toi ? » Pas sur des garçons, sur un mon fils, un aimant à baisers et une gueule d’ange irrésistible. Lui, il a l’air intimidé par le trouble qu’il provoque. Il se cache contre mes jambes. Par ailleurs, sa beauté, rien ne semble l’altérer pour l’instant. Suite à son zona, mon amoureux lui a transmis la varicelle. Le jour où la maladie était la plus intense, il avait  une vingtaine de boutons sur le corps dont seulement trois malheureux petits points rouges sur le visage, situés de manière symétrique qui plus est. Il a contaminé toute l’école. Régulièrement, au coin d’une rue ou dans la file d’attente d’une boulangerie, des parents me demandaient, en montrant leur enfant recouvert de vilaines pustules suintantes : « on m’a dit que c’était votre fils qui avait eu la varicelle le premier…? » (parce qu’à Sainté en tout cas, si ton enfant est à l’école, tu ne peux pas faire un pas dans le quartier sans croiser le parent d’un de ses camarades de classe. Pas moyen d’acheter un gros pack de bières sans être repéré) C’est injuste : rien ne le défigure.

Sa beauté, il n’en est pas responsable de toute façon. Nous la lui avons donnée (comment, c’est le mystère le plus insoluble de mon existence) mais nous n’avons aucun contrôle sur son physique. J’ignore tout de ce que seront ses traits en vieillissant. En revanche, le reste, j’ai potentiellement des moyens d’agir dessus, c’est l’envie qui me manque le plus. Je me demande jusqu’à quel point parents et enseignants voient des problèmes ou des pathologies là où il n’y a qu’un soupçon d’excentricité. Aussi bizarre qu’il soit par certains aspects, c’est ainsi que je l’aime. Il est là pour me rappeler, par exemple, qu’une issue de secours, n’importe qui peut l’inventer au milieu de nulle part et y croire. Qu’il soit légèrement original ou très à part, cet enfant m’insuffle de l’espoir.

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