Archives mensuelles : décembre 2015

Enfant artiste et adulte terre à terre (brève d’enfance)

Hier après-midi, parmi les douze pots de pâte à modeler reçus à Noël, mon fils a choisi le jaune sans hésiter. Assis par terre au pied du sapin, il me tournait le dos tandis que j’écrivais une partie de mon article précédent. Soudain, il m’a ordonné : « Regarde ! J’ai fait un soleil ! » Il me l’a tendu. Je l’ai admiré. Non pas par devoir maternel (oui il est trop beau ton… Euh… C’est quoi ?). Cette fois-ci, j’étais sincère. D’habitude, il se contente de faire des roues de voiture, ou des camions tordus, comme avec ses crayons sur les feuilles de papier. Il n’avait jamais créé un soleil auparavant. Je me suis demandé d’où lui était venue cette idée. Peut-être d’un exercice à l’école ? C’est alors qu’il a ajouté :
« — Il faut le mettre dehors maintenant.
A côté de la plaque, j’ai prononcé cette phrase incongrue :
— Pourquoi dehors ? Pour qu’il sèche ? »
Je sais pourtant qu’il suffit de très peu de temps pour qu’une oeuvre en pâte à modeler se durcisse en intérieur. D’ailleurs, jusqu’à présent, c’était un acte involontaire, un oubli. Il m’a regardée avec l’air ahuri, comme s’il était face à une débile. Machinalement, j’ai jeté un coup d’œil par la fenêtre, puis j’ai constaté :
« — En plus, dehors, il pleut. Il pleut ! Attends, c’est pour ça que…
— Ben oui Junko ! J’ai fait un soleil parce qu’il pleut dehors. Il faut mettre un soleil dans le ciel. C’est pour ça aussi que j’ai fait un soleil qui sourit – t’as vu ? – parce que le ciel est triste. »
J’admire cette poésie enfantine, naïve et spontanée (c’est certain : les enfants sont des artistes) et dans le même temps, elle entraîne une certaine tristesse car, je suis bien obligée de l’admettre, même dans ma tête, j’ai définitivement cessé d’avoir quatre ans.

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Après le vieillissement et avant la guerre civile

Elle est assise, les jambes légèrement écartées sous sa robe ample aux motifs ethniques, la main gauche posée sur son genou. Sa main droite tient une cigarette à moins d’un centimètre de sa bouche. Elle aspire la fumée en faisant un petit bruit de succion que je trouve désagréable, comme si elle aspirait le fond d’un verre avec une paille mais avec un bruit de baiser mou, aussi. Jamais elle n’éloigne sa main de ses lèvres, à part lorsque sa cigarette s’est consumée intégralement. Il faut dire qu’elle fume ses clopes si vite que la cendre n’a pas le temps de tomber. Je distingue ses yeux bleus trouble derrière les volutes. Je pense à toutes les images que j’ai d’elle. La jeune femme longiligne, non fumeuse, très maquillée, en jupe courte et talons hauts, adossée à la rambarde du Massilia, quand ma tête arrivait à hauteur de ses genoux. Celle qui fumait en cachette dans le garage en Normandie, « juste le temps de perdre du poids », encore parfumée de Shalimar mais déjà dépourvue de maquillage, les sachets de poudre saveur chocolat ou vanille dans les placards (la pub avec Clémentine Célarié à la télé). Et puis celle qui a renoncé à tout ça, au régime, au maquillage, aux parfums, aux achats de vêtement comme au coiffeur, la sexagénaire qui prétend s’assumer telle qu’elle est, même si elle dit parfois « j’aurais préféré rester mince, mais bon, c’est un détail. » Celle qui ajoute souvent : « mourir, déjà, c’est pas drôle, mais si au moins on pouvait ne pas vieillir, s’épargner les rides et les rhumatismes, ce serait déjà mieux. » En attendant, entre nous, le silence n’est guère troublé que par la fumée expirée. A chaque fois qu’elle me voit sortir, elle m’annonce : « Tu vas fumer alors je t’accompagne » or nous ne nous disons rien. D’une certaine manière, ça m’arrange car je suis fatiguée de la contredire quand elle me ment. De toute façon, je dois rentrer faire de la purée.
Ma mère ne m’a jamais cuisiné de purée. Elle en achète en poudre ou surgelée. C’était son intention avant que je ne lui dise : « mais la purée-maison c’est super facile à faire et c’est meilleur, si tu veux je m’en charge. » Elle fait une drôle de fixation, comme quoi, dans l’eau, c’est impossible de savoir quand une pomme de terre est cuite. 20 minutes après ébullition environ, et puis t’as qu’à planter la pointe d’un couteau dedans, de toute façon ce n’est pas un problème si c’est trop cuit. Non, elle peut concocter des plats extrêmement compliqués, pas ça. Ma grand-mère maternelle avait la même phobie de la patate bouillie. Alors je lance à la cantonade (ma mère, une table, quatre chaises, une piscine et un jardin) : « je vais faire cuire les pommes de terre, ce sera fait. »

Je mets les patates épluchées dans de l’eau froide, puis je constate que ça chauffe très vite, une plaque à induction. Des trous se forment dans l’écume de l’eau frémissante. Je distingue aisément un cyclope avec des dents de vampire. J’hésite à le photographier. Entre temps, toute l’écume s’est dissipée, remplacée par des bouillons d’eau claire. Le monstre a disparu. Derrière moi, j’entends mon père se plaindre d’avoir mal au foie, il ne peut pas faire des repas gras comme ça avec du vin, la nuit dernière il a failli « avoir une embolie », mais vraiment hein, un peu plus et il finissait à l’hôpital. Au moins, voire à la morgue, j’ajoute intérieurement, moqueuse. « Ce chapon a failli me tuer. J’ai senti mon sang cailler dans mes veines », il se répète au moins quinze fois. « Mon sang était caillé dans mes veines. » La phrase m’intrigue (et si tu te coupes, est-ce du yaourt rouge que tu trouves dans ton corps ?) Comme, entre temps, j’ai achevé la préparation de ma purée, je cherche « sang caillé dans les veines » sur Google. Je constate que la dernière occurrence de l’expression date de 1760.
Screenshot 2015-12-29 at 13.32.24Pauvres clebs !

Je ne fais part à personne de cette découverte. Puisque je suis devant mon ordinateur, je parcours les nouvelles sur FB, ce qui m’amène à cliquer sur un lien. Mon amoureux me demandant ce que je lis, je lui en parle, comme j’aurais pu lui parler de n’importe quoi d’autre, de la vraie recette de la tartiflette ou des inondations en Angleterre. Mon père m’entend et réagit : « moi je veux que mes recherches Google soient transmises, qu’il y ait une surveillance vidéo partout où je vais et des flics à chaque coin de rue car moi, moi, je n’ai rien à cacher. » Oh pitié ! J’essaie de glisser calmement une remarque sur les atteintes aux libertés. Je ne comprends pas comment il enchaîne avec les maghrébins dans les cités. Enfin si, je comprends cet automatisme, malheureusement. « Moi quand j’étais gamin, j’étais dans ce qui devenait la banlieue la plus pourrie de la ville. Mes parents, dés qu’ils ont vu apparaître des trafics de drogue et des bagarres, ils sont partis. Ben ouais ! Individuellement on a toujours le choix ! » L’ultime argument du « moi je ». Par ailleurs, est-il raisonnable de prétendre que la banlieue du début des années 50 est celle d’aujourd’hui ?
« Et j’en ai marre de ces mecs qui pleurnichent parce qu’ils sont contrôlés tout le temps. Hé mec, quand 80% des délinquants sont arabes, tu t’étonnes pas d’être contrôlé parce que t’es arabe, c’est la moindre des choses ! » J’évoque les risques liés à ces pratiques, au cas où. « De toute façon, quelle que soit la politique menée, d’ici quelques décennies, il y aura une guerre civile ! C’est absolument inévitable, i-né-vi-ta-ble ! Moi je ne la verrai peut-être pas, toi je te garantis que tu la verras ! » Sur ces propos rassurants, je garde le silence, résignée. La conclusion est prévisible de toute façon : « c’est un problème de génération. Toi et ta génération, vous êtes d’une naïveté affligeante ». Je ne parlerai pas au nom de ma génération. D’une part, ses visages et ses aspirations sont divers, j’en suis persuadée. D’autre part, les phrases qui commencent par des généralités m’exaspèrent. A titre personnel donc, nombre de mes opinions et de mes valeurs sont celles que m’ont transmises mes parents. Ma prétendue naïveté, c’est leur idéalisme d’antan. Vingt ans auparavant, jamais ils n’auraient prononcé certaines de leurs phrases actuelles. Curieusement, ils ne semblent pas en être conscients. Je me demande si ça peut me tomber dessus aussi un jour où l’autre, comme un virus assez puissant pour que la victime ne perçoive pas sa propre maladie, comme la démence en quelque sorte.
Pour changer de sujet, je suppose, ma mère décide de parler du climat. « Ils disent qu’ils veulent sauver la planète mais c’est la race humaine qu’ils veulent sauver, ça m’énerve. Peu importe que la race humaine s’éteigne, ça arrivera un jour ou l’autre. Avant, il y avait d’autres espèces de vie, après il y en aura d’autres, c’est comme ça. » Lâche, je lui réponds : « c’est un point de vue », sur le ton que j’aurais employé pour dire : « je n’ai pas envie de m’engueuler avec toi ». Comme elle entend mal, je dois le répéter trois fois, sans doute avec une certaine hargne car un ange glacial passe très lentement ensuite. En fait, sa remarque ravive ce sentiment d’impuissance que je traîne depuis plusieurs mois, dans cette putain d’année qui n’en finit pas et qui, semble-t-il, sera meilleure que les suivantes.

Quelques heures après, au sous-sol, entre le bar et le billard, je fais remarquer à mon amoureux : « voir tes parents à Noël une année sur deux, c’est constater que sur certains points, ils vieillissent mal ». Je ne sais pas pourquoi c’est moins évident le reste de l’année, par exemple lors des repas à la plancha sur la terrasse, l’été. Le 24 décembre, la température est printanière pourtant. Le ciel bleu rend vaguement saugrenu le sapin enguirlandé que le chat s’emploie à détruire. Est-ce le fait de passer du temps assis entre quatre murs, la lourdeur des repas, l’alcool qui, s’il ne caille pas le sang, enfièvre légèrement ? Ou les souvenirs parfois précis des Noëls précédents, des débats politiques du vivant de mes grands-parents ? En ce temps là, ces derniers étaient encartés, le parti en question s’appelait RPR. Mon père, ouvertement anar-socialiste, reprochait à ma grand-mère, angoissée par « la racaille » (dans son petit coin de côte d’Azur peuplé de vieux riches et de touristes présents deux mois dans l’année) d’être trop « radicale, sans nuance ».
En hiver, il y a longtemps, dans la pénombre d’un feu de cheminée, j’avais posé à ma mère une question inutile et classique, tu dois choisir à quelle époque antérieure tu souhaiterais aller si la machine à voyager dans le temps existait. Paradoxalement, cette historienne m’avait répondu : « Pas dans le passé, plutôt dans l’avenir, pour voir quels auront été les progrès de l’humanité dans quelques siècles, ou à quoi ressembleront mes arrières petits enfants. » D’accord, cette conversation est ancienne mais je suis certaine qu’elle ne s’est pas déroulée dans une autre vie.

Il reste, malgré tout, la savoureuse cuisine de ma mère, des films intéressants à voir ensemble le soir (culturellement parlant, au moins, leurs goûts restent proches des miens), des heures où libérée des taches ménagères ici, je passe mes après-midi à lire en goûtant toutes sortes de thés parfumés. Et puis, enfin et surtout, persiste la gaieté du minot que rien ou presque n’altère. Lui, son doigt fin posé sur sa bouche charnue, il ose encore ordonner à son grand-père de se calmer, « chut ! » Grâce à l’effet de surprise – grand-père médusé – il a réussi au moins une fois (pas deux) à faire cesser ses vociférations, c’était déjà ça. Dans l’intervalle, de loin, il m’arrive d’envier brièvement ces couples qui ont décidé de passer Noël entre eux, avec leurs gamins uniquement. Même si je sais que je ne le ferai que lorsque je n’aurais aucun autre choix. Parce qu’un jour ou l’autre, avant ou après la guerre civile, ils auront disparu. Parce que ma nostalgie vis à vis des Noëls de mon enfance, mon fils la ressentira peut-être aussi en se rappelant de ces instants qui, à ce jour, ne sont éprouvants que pour ses parents.

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