Archives mensuelles : décembre 2015

10 morceaux de musique avant l’hiver

Je ne ferai pas de « top des meilleurs albums de l’année ». De toute façon, j’ai recommencé à trouver le temps de découvrir de la musique (pas seulement d’écouter les disques que je possède déjà) depuis environ trois mois, donc je serais bien incapable de lister tout ce qui est sorti en 2015. Et comme je suis « à la charge totale, effective et (pas) permanente » de mon compagnon, les seuls albums payants que je peux posséder sont ceux que mes proches m’offrent. J’avais simplement envie de faire un petit intermède musical entre deux textes, avec des morceaux que j’ai écoutés récemment – même s’ils ne sont pas récents – et que d’autres ne connaissent peut-être pas, que d’autres pourraient aimer (ré)écouter, qui sait ?

1. Paula & Karol
Au début de l’adolescence et des années 90, lorsque j’ai commencé à vouloir écouter autre chose que ce que mes parents me faisaient entendre (c’est à dire du rock et de la chanson française), je me suis dirigée vers la pop. Ayant passé mon enfance en Afrique, je ne connaissais rien de la musique des années 80, que j’ai découvert vers l’âge de vingt ans (longtemps, je me suis sentie en décalage avec ma génération, celle qui avait connu la télé et le Top 50). A 23 ans, je me suis mise à adorer Xiu Xiu et je crois que c’est ce qui m’a poussé à m’intéresser, de plus en plus, aux musiques expérimentales. Maintenant, j’écoute un peu de tout en fonction de mon humeur mais la pop, je m’en suis lassée dans l’ensemble. Je réécoute les disques que je possède déjà les soirs de nostalgie, ou lorsqu’une importante consommation d’alcool me donne envie de danser. Et puis, hier, soudain, je me suis demandé : au fait, à quoi ressemble la musique indépendante en Pologne ? Oui, ça me prend parfois, j’avais eu ma phase « Russie » auparavant aussi, bref. C’est ainsi que j’ai découvert ce groupe, qui fait donc de la pop.
Au fur et à mesure des albums, divers noms me sont passés par la tête, Moldy Peaches et Belle & Sebastian entre autres. Mais en fait non. Je trouve que ces airs rappellent quelque chose tout en restant singuliers et au bout du compte, à ma grande surprise, « en fait ce n’est pas aussi nul que ça » me suis-je dit. C’est peut-être en partie parce que je ressens la sincérité de ces artistes, leur joie de faire de la musique ensemble. Je ne sais pas du tout quel titre choisir, pourquoi pas celui-là ? (En vérifiant que le lecteur fonctionne, je m’aperçois que les autres titres de l’album s’enclenchent automatiquement en fait, si jamais celui-ci ne vous plaît pas mais que vous souhaitez laisser une autre chance au groupe).

Ensuite, comme j’aimais beaucoup la chanson « Calling », je suis allée voir s’il existait un clip et … Euh… J’ai découvert ça :

J’ai trouvé la vidéo freaky. Tous ces sourires pleins de dents m’ont perturbée. Ensuite, j’ai essayé de chanter la bouche écartée en exhibant ma dentition. C’est impossible ! Les commissures de mes lèvres se mettent à trembler et ça tire dans les joues. (Bon en fait, à 3 minutes et 26 secondes, il y en a deux qui oublient qu’ils doivent montrer leurs dents, mais la chanteuse y parvient jusqu’à la fin. Admiration.)

2. 1926
Nous sommes toujours en Pologne. De liens en liens, par la magie du Web, je suis arrivée là. J’ai été intriguée par ce qu’il pouvait y avoir derrière ce nom. Lequel, je suppose, doit être lié au coup d’Etat de mai. Globalement, je crois que j’aurais adoré leurs longs morceaux (20-25 minutes en moyenne) si je les avais découvert entre l’année 2002 et l’année 2005, à l’époque où j’écoutais beaucoup de post-rock. Comme pour la pop, je me suis lassée de ce genre musical et lorsque je souhaite en réécouter, j’ai plutôt tendance à ressortir mes vinyls cartonnés. Néanmoins, il y a cette exception, ce morceau au titre étrange, qui n’est pas vraiment post-rock et que j’ai trouvé très beau.

3. Geronimo!
Ce groupe-ci, je l’ai découvert grâce à ZB. J’aime beaucoup l’énergie qui se dégage de leurs morceaux. celui-ci est mon préféré, pas seulement parce que je ne connais que trois types de nœuds de cravate.

4. Dead Neighbors
Ce qui est chouette, avec les années 80, c’est qu’il est encore possible de découvrir des groupes post-punk oubliés une trentaine d’années après. Certes, rien de très original dans ce groupe par rapport à ce qui se faisait autour d’eux la même année, mais là encore, il est question d’énergie. Lorsque je fais des exercices de fractionné sur un tapis de course, je mets volontiers ce titre le temps d’un sprint.

5. Blick Bassy
Sans aucun doute l’artiste le plus connu de la liste. Je suppose qu’à trop chercher à écouter des groupes obscurs, j’en oublie de prêter attention aux autres. Cette chanson a résonné sous ma peau et embelli ma soirée un 28 novembre. Merci Victoire.

6. Bears on Parade
J’écoute ces confessions. Grandit cette sensation angoissante que quelque chose bascule et que ça se produit exactement au moment où je l’entends. Petit à petit le piano domine le reste. Là, j’en suis certaine, a lieu le dénouement à imaginer.

7. Vanessa’s Entire Heart
Ce n’est plus un secret et je n’en ai pas honte : j’ai un faible pour les chansons tristes des filles à belle voix qui jouent de la guitare, alors voilà.

8. Rainbow Danger Club
On ne sait jamais à quoi s’attendre avec ces Chinois là et leurs 7 albums (Ep et lives compris) parus en 3 ans. Morceaux interminables instrumentaux très rythmés (il y en a qui disent « épiques », « math rock » ou encore « rock progressif »), ballades douces chuchotés, sons électroniques… Alors, inévitablement peut-être, certains me plaisent et d’autres pas du tout. Malgré tout, j’aimerais être capable d’inventer un film qui aurait cet album pour bande-son.

Et une petite dernière, allez, parce que…
Space. Growing so lean. The land is infertile. And the air is so unclean. We’re searching for the new frontier. 
Room. Closing its doors. The kids are grown up. But the toys, still on the floor. Man, searching for the exit plan
To make our riches or to praise our gods. We’ll pack our belongings and we’ll jump into our pods set course for the nearest star.

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La robe blanche et le couteau

J’ai oublié l’origine de la dispute. Quelques minutes auparavant, il me prenait en photo en prétendant que j’étais belle. Nous avions déjà bu beaucoup d’alcool. Et puis soudain, nous étions chacun face à nos écrans d’ordinateur pour ne pas avoir à nous regarder. L’album de Matt Elliott s’était arrêté et j’avais envie de mettre un autre disque, sans oser déplacer de l’air entre nous. Un ami m’a appelée pour nous proposer de le rejoindre. « On s’est disputé alors je ne sais pas trop, là. » J’ai dû dire autre chose ensuite. J’ai raccroché. Les yeux bêtement fixés sur mon clavier, j’ai réfléchi. Je cherchais un moyen de mettre fin à cette situation, sans m’excuser parce que je ne regrettais pas mes propos, sans rien envenimer puisque je ne lui en voulais plus. Alors j’ai annoncé : « X. nous propose de le rejoindre faire la fête à tel endroit, chez ses amis que je ne connais pas. Si tu veux, on y va ensemble. Si tu préfères, tu restes bouder ici. » J’ai tourné la tête vers lui et perçu son soulagement. Il savait qu’ailleurs, nous ferions comme si rien ne s’était passé juste avant. En public, parfois, nous nous lançons des vannes sans méchanceté, mais jamais nous n’échangeons étreintes, baisers ou insultes. C’est pour cela que tant de nos proches ont été surpris par notre relation, par notre rupture, par nos retrouvailles puis par notre choix d’avoir un enfant ensemble. Il y a quelques années, un ex ami me confiait : « non mais ça fait plaisir de voir que dure un couple sur lequel on ne misait rien ». Je ne savais qu’en penser. En tout cas, nous sommes partis et le malaise entre nous s’évaporait au rythme de nos pas côte à côte.

J’avais une robe blanche avec une capuche bordée de fausse fourrure. Mon amoureux trouvait qu’elle m’allait bien. Elle n’était pas trop décolletée, à peine transparente, peut-être un peu courte – mi-cuisses – mais j’avais des collants noir opaques. La plupart du temps, quand je mets une robe ou une jupe bien au-dessus des genoux, je casse son aspect sexy avec une paire de Docs, pour éviter de m’entendre dire, dans la rue, que je suis une pute. Pourtant, ce jour là, j’avais des bottes à talons hauts en cuir noir. Nous étions le 31 décembre 2009 et j’étais avec mon amoureux, alors c’était permis, non ? Il m’avait répété de le faire, « franchement les grosses godasses ça gâche tout là ». Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu un manteau rouge. Je suppose que c’était le cas. Il devait faire froid en plein hiver et tous mes manteaux sont rouges. Je me souviens de la robe, du bracelet, des collants et des bottes que je portais, pas du manteau. C’est étrange comme certains détails s’oublient alors qu’ils ne sont ni plus ni moins importants que d’autres.

De l’appartement où nous sommes rentrés, il ne me reste pas grand chose. Ce n’était pas au rez-de-chaussée et il n’y avait ni balcon, ni terrasse. Outre l’alcool que j’ai continué à boire, on nous a proposé de la beuh et de la cocaïne. J’ai choisi cette dernière. Je crois qu’à un instant, X. m’a enlacée et que je me suis dérobée, mais je confonds peut-être avec une autre de nos soirées. Les visages sont flous et les conversations parasitées. En tout cas, la nouvelle année avait commencé depuis quelques heures quand nous sommes ressortis. J’avais envie de marcher dans le froid pour me dégriser. Je croyais que nous étions à proximité de la place Bellecour, donc à une distance raisonnable de chez moi. Devant la station de métro, j’ai annoncé : « on rentre à pieds » et je suis partie. Mon amoureux ne m’a pas prise au sérieux puisque dans la réalité, celle que j’avais quittée, nous étions loin de mon appartement. J’ai appris ensuite qu’il n’avait vu mon absence qu’après avoir validé son ticket TCL. Il est ressorti pour me retrouver. Ne me voyant plus, il a pris le métro. Il n’avait aucun téléphone portable en ce temps là. De toute façon, il savait que j’avais oublié le mien sur la table du salon.
J’ai fini par comprendre que je ne connaissais pas le quartier dans lequel j’errais. J’aurais pu revenir sur mes pas. Après avoir hésité, j’ai stupidement persévéré, imaginant que j’étais sans doute à plus ou moins égale distance de la station de métro et de mon appartement. Je cherchais quelqu’un à qui demander mon chemin dans des rue désertes. Les gens devaient être chez des amis ou dans leur lit. Alors quand j’ai fini par croiser un type, je me suis précipitée vers lui. Il m’a répondu qu’il voyait où j’habitais, il allait m’accompagner, il avait justement un pote à voir là-bas, ça tombait bien dis donc.

Nous avons marché. De manière classique, j’ai dit comment je m’appelais et ce que je faisais dans la vie. J’ai précisé que mon amoureux devait être très inquiet à mon sujet. « On est presque arrivé », m’a dit l’inconnu, qui m’a sans doute révélé son prénom et son métier, mis à part que j’étais trop anxieuse pour l’écouter attentivement. Je savais que nous n’arrivions pas du tout. J’aurais dû reconnaître quelque chose autour de moi sinon. Je lui ai proposé : « ce qui serait super sympa de ta part, ce serait de m’appeler un taxi. Je te rembourse le coût de l’appel ». Alors il a mis sa main sous ma robe. Il essayait de faire glisser mes collants et ma culotte tout en se collant contre moi. Je me suis débattue en criant « non ! » Le mec m’a dit : « mais t’es tellement sexy avec ta robe blanche. » Et, venue de nulle part, a surgi la lame d’un couteau, contre ma peau. Je me suis enfuie. J’ai couru droit devant moi. Or la seule chose qu’il y avait devant moi, c’était une route. « Une autoroute », disais-je à mon amoureux, puis à Mai, le lendemain. Mais ça ne pouvait pas être une autoroute, alors je suppose que c’était une route. En tout cas, elle était bordée de barrières de sécurité et les voitures allaient très vite. Je me suis placée dessus. Pas en plein milieu quand même, juste assez dedans pour que le type ne me suive pas. Il m’a crié : « arrête ! Reviens ! Tu vas te faire écraser, je ne te veux aucun mal ! » Je lui ai répondu que je préférais me faire écraser que de le rejoindre. Je ne sais pas s’il est reparti. Je regardais devant moi pour être capable de m’écarter si un véhicule me fonçait dessus. Par miracle, un conducteur a freiné brutalement. « Heureusement pour lui qu’il n’y a pas de verglas », j’ai bêtement pensé, quand j’aurais dû me dire : « heureusement pour moi qu’il ne m’a pas écrasée. » La portière s’est ouverte et je suis montée.

« Qu’est-ce que vous foutez au milieu de la route ? », il m’a demandé, sans utiliser l’imparfait et même si ce n’était pas le milieu. J’ai répondu en sanglotant et en mélangeant tout. « Je ne comprends pas, vous parlez trop vite. » J’ai dit que je m’étais perdue, et j’habite dans les pentes de la Croix Rousse, là, vous savez, à côté du restaurant, est-ce que vous pourriez me ramener ? Je n’ai pas mentionné l’homme auquel j’avais échappé, ni le couteau. Le conducteur m’a rapidement expliqué que ce n’était pas prudent de ma part, en pleine nuit, avec cette petite robe blanche, mais sans insister. Il devait sentir que j’étais déjà terrifiée. Lui aussi, j’ai oublié ses traits et à peu près tout de ce qu’il m’a confié. J’étais angoissée parce que je me demandais si je ne m’étais pas sortie de l’étreinte d’un loup pour me jeter dans la gueule d’un autre. Quand ça commence mal, souvent, ça ne va pas en s’améliorant. Sa radio était allumée mais le volume était si bas que nous ne percevions qu’un léger crépitement. Il m’a raconté qu’il avait dû travailler cette nuit là quand les autres faisaient la fête et que ce n’était pas rigolo. Faire la fête n’est pas forcément rigolo non plus, me suis-je dit. Je crois aussi qu’il a mentionné des enfants en bas âge, sans être certaine de ne pas lui avoir inventé une vie en rêve ensuite. En tout cas, il m’a déposée exactement devant chez moi. Si j’étais croyante, je ferais une prière pour qu’il aille bien toutes les nuits depuis.

Mon amoureux m’a accueillie avec des traits tirés par l’anxiété. « Je suis désolée, j’ai été vraiment conne », j’ai avoué, avec l’impression que je l’avais répété trop souvent (mais je crois que je n’ai plus eu à le dire depuis). J’ai résumé ce qui s’était passé sans parler de la main sous ma robe ni du couteau, simplement d’un gros lourd qui avait prétendu vouloir m’aider alors qu’il souhaitait plutôt me sauter. Le reste, il l’a appris après, quand, sous l’empire de l’alcool, j’en ai reparlé avec des détails. Il ne m’a pas engueulée parce que je pleurais déjà. Ensuite, j’ai mis la robe blanche dans le panier à linge sale. Elle y est restée pendant 6 ans et les mite l’ont dédaignée. Au printemps 2015, je l’ai lavée avant de la réessayer, pour voir si je rentrais toujours dedans. C’était le cas. Alors je l’ai soigneusement pliée puis je l’ai mise dans un carton, en attendant de la revendre un de ces jours. C’est que lorsque je la vois, j’entends cet inconnu me dire tu es tellement sexy avec cette robe blanche. Même si je tiens le discours inverse, si j’affirme que chaque femme a le droit de s’habiller comme elle veut, je reste convaincue que cette robe était trop transparente et trop courte, assez provocante pour qu’un manteau rouge ne suffise pas à la cacher.

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