Archives mensuelles : mars 2014

Du soleil, des parcs de jeux, des mamans, un mendiant, un orage et le printemps

Avec le soleil, des mamans, des nounous parfois aussi, reviennent passer leur journée dans le tout petit parc sur la place. C’est un rectangle de béton recouvert de sable. Il contient un toboggan, une balançoire multi-joueurs tape-fesses (je ne sais pas comment on appelle ce type de manège et je ne tiens pas particulièrement à le savoir), un éléphant et une moto montés sur des ressorts, ainsi que deux bancs. Elles sont assises là du matin au soir, ne s’absentant qu’au moment du repas. Collées les unes contre les autres, elle fument des cigarettes, elles boivent de l’eau minérale et elles parlent. Il y en a toujours une qui pousse d’avant en arrière un landeau dans lequel un bébé dort, sans doute depuis longtemps. Elles sont différentes les unes des autres, mais elles se rassemblent par origine socio-culturelle : les femmes voilées sur un banc, les trentenaires aux cheveux longs sur l’autre, les assistantes maternelles sur le muret… Seuls leurs gosses se mélangent. Ou plutôt, ils se poussent pour être le premier à escalader chacun des jeux. L’un d’eux, souvent le plus jeune, tombe et reste longuement allongé sur le sol, jusqu’à ce qu’il ait perdu l’espoir d’être consolé. Les plus petits lèchent leur morve avec la langue, les plus grands s’essuient d’un revers de poignet.

L’an dernier, sous un soleil déclinant de fin d’après-midi, j’ai amené Le Boutchou dans ce parc puis sur la place notamment. Il venait d’apprendre à marcher, alors mettre un pied devant l’autre était son principal centre d’intérêt. Une petite fille de six ou sept ans, avec un corps en forme de poire Abate Fetel et des cheveux noués par la transpiration, s’est approchée de lui. Elle était maladroite comme le sont parfois les enfants de cet âge là avec les bébés, ceux qui ont l’air plus grands que leur petit frère ou leur petite soeur, tout en n’ayant pas encore la possibilité de jouer avec eux. Elle voulait « l’aider à marcher ». Je lui ai expliqué : « il sait marcher, laisse-le faire s’il-te-plaît. Quand tu le pousses, tu lui fais perdre l’équilibre et ça lui fait peur ». J’essayais d’être gentille avec elle car ce n’était qu’une petite fille maladroite, mais le regard plein de détresse que me lançait Le Boutchou à chaque fois qu’elle le touchait me rendait anxieuse. J’ai cherché sa mère des yeux sans la trouver. Aucune des femmes présentes ne me voyait. La gamine m’a demandé : « est-ce qu’il va déjà à l’école ? » « Non, pas encore ! » Elle a admis : « c’est vrai qu’il est petit. En fait ». Puis elle a ajouté : « cette année je suis au CP. Je préférais quand j’étais à la maternelle. A la maternelle on jouait, au CP on travaille ». J’ai dû répondre une banalité, quelque chose du genre : « ah oui, c’est la grande école, c’est moins drôle ». Au moment où j’allais partir, elle m’a confié : « j’en ai marre. On était déjà là ce matin. Il fait trop chaud. Je m’ennuie ». « Pourquoi est-ce que vous êtes là depuis ce matin ? » Elle a récité : « maman dit qu’il faut profiter du soleil parce qu’on n’a pas de jardin ».

Cette explication ne m’a pas totalement convaincue. Non loin de ce petit rectangle, à deux minutes à pied à peine, il y a un grand parc. On y trouve davantage de jeux, mais aussi des arbres, de l’herbe et des plantes vertes pour pique-niquer, pour faire la sieste, pour jouer à la dînette ou pour observer des insectes. Là bas juste à côté d’ici, on pourrait s’imaginer dans un jardin. J’y suis souvent et je vois également des mamans et des nounous fumer des cigarettes, boire de l’eau minérale et parler. En revanche, Je ne sais pas si elles y restent durant des journées entières car je ne les aperçois pas depuis ma terrasse et que là bas ou ici, je ne fais que passer. Quoi qu’il en soit, je ne comprends pas très bien leur comportement. Peut-être n’est-ce qu’une question d’habitude… Elles se retrouvent ici depuis si longtemps qu’elles en oublient de se demander si c’est le meilleur lieu de rendez-vous. Ou alors elles se partagent les parcs de la ville comme les mendiants se répartissent les rues…

A quelques mètres du petit parc, sur un coin de trottoir, il y a un vieux Rom assis durant toute la journée. Il ne fume pas, il boit parfois de l’eau, il ne parle pas beaucoup. Il n’attend pas le soleil pour mendier. Il n’est pas trop mal aimé pour un Rom. Les passants lui donnent souvent quelques pièces, un paquet de biscuit, un sandwich… J’en ai même entendu certains prendre de ses nouvelles même s’il ne maîtrise pas un mot de français. Quand il voit Le Boutchou, il dit des choses que je ne comprends pas mais au ton de sa voix, je sais qu’il s’agit de douceurs. D’ailleurs quand je l’envoie lui donner de l’argent, il lève ses paumes vers le ciel, ému, comme s’il remerciait Dieu d’amener ce petit garçon souriant devant lui. Je suppose qu’il est bien accepté parce qu’il a toujours été là ou presque. Et puis il n’a pas l’air d’un ivrogne, or les gens n’aiment pas donner de l’argent aux pauvres pour qu’ils s’achètent de l’alcool. Son embonpoint contribue sans doute aussi à lui donner un air bienveillant. Avec le costume adéquat, il pourrait faire un excellent Père Noël dans les écoles maternelles ou dans les supermarchés. Quels que soient le temps et la saison, il porte un gros bonnet, un manteau et il recouvre ses jambes avec une couverture, y compris quand tout le monde est en short. Je ne pense pas qu’il puisse avoir toujours froid, alors je suppose qu’il a peur de se faire voler ses quelques possessions. Pourtant, en y repensant, il m’a prouvé le contraire par le passé.

Un matin, je suis sortie avec la poussette canne d’occasion, celle qui ne contient ni ombrelle ni capuche. En raison de la chaleur, j’avais mis un short et un t-shirt à mon fils. Certes, des orages étaient prévus dans la matinée, mais j’avais uniquement une gigoteuse à donner à un inconnu en échange d’un billet de banque. Je venais de recevoir le SMS de l’acheteur : “je vous attends sur la place”, soit juste en dessous de chez moi. Ce serait vraiment un gros manque de chance qu’il pleuve précisément à cet instant là, me suis-je dit… Donc, évidemment, il s’est mis à pleuvoir immédiatement après la transaction. Je me suis abritée sous un rebord de toit, mais le vent poussait les goûttes en direction des jambes et des bras nus de mon fils. Il y avait une supérette non loin de moi. J’ai envisagé de me précipiter à l’intérieur… Puis je me suis souvenue qu’en été, la climatisation excessive la rendait glaciale. Tandis que je me demandais s’il valait mieux mettre un bébé mouillé dans un congélateur ou attendre qu’il soit encore plus trempé, le vieux mendiant s’est précipité vers moi en parlant très vite et très fort. Comme d’habitude, je ne comprenais rien au roumain, mais à son ton, je sentais qu’il était aussi catastrophé que moi. Il m’a tendu sa couverture pour protéger mon fils. J’étais immensément touchée mais j’ai refusé son aide à cause de l’odeur et de la couleur du tissu. Par le passé, pour échapper aux taches ménagères, j’ai beaucoup utilisé l’argument du système immunitaire infantile qu’il faut développer en évitant les environnements aseptisés, mais là, quand même… Je pouvais presque visualiser les petits microbes qui se régalaient à l’avance à l’idée d’envahir un organisme jeune et fragile. Alors je l’ai simplement remercié en espérant ne pas le vexer, puis je me suis décidée à courir sous l’orage pour rentrer chez moi. Le Boutchou a été courageux d’ailleurs, il n’a pas pleuré pendant que la poussette dévalait la rue à grande vitesse… ce n’est qu’à l’instant où la pluie est devenue de la grêle qu’il s’est mis à hurler, de froid et surement de peur, heureusement nous franchissions la porte d’entrée. Bref, j’ignore la raison qui pousse ce vieil homme à porter autant d’épaisseurs quelle que soit la température. Mais au moins, je comprends pourquoi il reste assis durant toute la journée au même endroit.

Peu de temps avant la naissance de mon fils, une amie de mes parents avait voulu me rassurer en m’affirmant : « même si tu n’as pas de travail, que tu ne fréquentes pas de club de sport et que tu ne connais personne dans cette ville, tu feras des rencontres… Dans les parcs de jeux, puis à la sortie de l’école, tu discuteras avec d’autres mamans ». Je ricanais intérieurement… Youpi, n’avoir que des mamans pour amies afin de parler uniquement de nos enfants, le rêve quoi ! Maintenant, cette idée me paraît rectangulairement dangereuse qui plus est. Non mais sait-on jamais, je pourrais en arriver à passer mes journées assise dans un petit coin de béton sablé à parler, à fumer et à boire de l’eau minérale, sans m’intéresser aux souhaits de mon fils. Enfin, au moins, quand ces femmes commencent à revenir du matin au soir dans ce parc de jeu, je suis sure que le printemps arrive. Ainsi je peux constater, rassurée, que le gentil Rom qui mendie sur le trottoir a réussi à passer l’hiver.

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Si près, si loin

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D’habitude, lorsqu’il rentre à la maison après avoir passé la journée chez sa nounou, Le Boutchou commence par enlever son manteau et ses chaussures pour enfiler ses chaussons (puis s’applaudir après avoir réussi à les mettre seul, même s’il sait le faire depuis un an). Cette fois-ci, il s’est précipité vers le bureau de son père en criant « papa ! ». Puis il a constaté, dépité : « oh non ! Papa pati ». Je lui ai redit qu’il reviendrait dans quelques jours. Nous lui avions bien expliqué la situation le jour de son départ. Oui mais quelle notion a-t-on du temps à 27 mois ? Ma mère aussi m’avait rassurée avant de me quitter. Je ne m’en rappelle pas mais je suis certaine de n’avoir rien compris. Sinon je suppose que je n’aurais pas cessé de dormir ni de manger. Je ne me serais pas sentie responsable de sa gigantesque cicatrice pendant les vingt années suivantes non plus. Heureusement, le contexte n’était pas le même. On ne peut pas comparer un voyage professionnel en Europe et une hospitalisation à l’autre bout du globe terrestre, une absence d’une semaine et une séparation de six mois, y compris pour un tout petit… enfin j’espère. Et puis lui, au moins, il aura la chance de le voir et de lui parler sur Skype. Néanmoins, l’expression sur son visage en découvrant la chaise vide m’a attristée.

J’ai relativisé la situation car Le Boutchou exagère ses émotions ces derniers temps.  Il dit rarement « oui » ou « non », à part quand il s’agit de ses besoins naturels (tu veux aller sur le pot ? Tu as encore faim ?). Sinon, il s’exclame « oh oui ! » sur un ton enthousiaste comme si tous ses souhaits se réalisaient, ou « oh non ! » comme si un drame atroce se produisait sous ses yeux. Est-ce que tu veux jouer à la pâte à modeler ? « Oh oui ! » On va prendre un bain : « Oh oui ! » Boum le poupon est tombé. « Oh non ! » Il y a une crotte de chien sur la chaussée : « Oh non ! » (il n’avait pas marché dedans, pour lui un caca sur la route est hideux). C’est un petit peu exagéré. Si par hasard quelque chose cloche (le lapin blanc n’est pas à l’endroit prévu, les piles du jouet ne fonctionnent plus…) il répète : « ho ho ? Mais, mais, mais ! », sourcils légèrement froncés et moue concentrée. Quand il est en colère parce que je refuse de lui donner un biscuit un quart d’heure avant son repas par exemple, monsieur jette des objets par terre en gémissant avec une grandiloquence de tragédien… Et rigole cinq minutes après parce que Le Chat vient le chatouiller avec ses moustaches. J’en arrive à me demander : est-ce que les enfants surjouent leurs émotions ou est-ce l’habitude qui rend les adultes indifférents ? En tout cas, à travers cette maîtrise des tons de voix, des mimiques et des gestes, je vois apparaître le petit garçon derrière le bébé, progressivement, comme ces images qui contiennent deux formes différentes dans un même dessin.

J’ai compensé l’absence en jouant longuement avec lui, à la pate à modeler, aux petites voitures, aux gommettes à coller, et au cache cache sous les draps de notre lit puisque ce dernier jeu provoque toujours son fou rire. Après je lui ai demandé de choisir le livre à regarder ensemble avant de dormir. Depuis quelques semaines, le rituel est le même : d’abord, il part poser un à trois livres issus de sa bibliothèque sur son petit chariot roulant (j’ai bien écrit « un à trois livres » et nous parlons de livres pour tout petits, autrement dit, il serait tout à fait capable de les prendre entre ses mains… mais non, telle la bibliothécaire que j’étais quand j’avais cinquante livres à remettre en rayon, Le Boutchou a besoin d’un chariot… Enfin la paresse est le défaut partagé par l’ensemble de la famille de toute façon, je suis d’origine corse après tout). il prend son temps pour les sélectionner, le choix n’est clairement pas fait au hasard. Ensuite, il baisse les stores de notre chambre, puis il enclenche le ventilateur (que nous n’utilisons qu’en plein été habituellement, donc la dernière fois que nous l’avons mis en marche pour dormir c’était probablement en août dernier ; je lui ai signalé qu’il ne faisait pas particulièrement chaud dans la chambre mais il s’en moque). Enfin, il allume la lampe de chevet avant de se nicher dans mes bras. Il n’y reste pas longtemps car à chaque page, il tient à reproduire les images. Prenons Bonsoir lune : un nounours est assis sur une chaise ? Le Boutchou va chercher un nounours en peluche et le pose sur une chaise. Il y a un téléphone sur une table ? Il va prendre le téléphone (« ayo ayo ») et le poser sur la table qui ressemble le plus à l’image, et ainsi de suite. C’est à la fois attendrissant (il me montre qu’il comprend voire qu’il vit les images) et fatiguant (j’aimerais bien aller au bout de ma lecture sans être interrompue sans arrêt bordel !).

Enfin, je décrète qu’il est temps de dormir. Il crie « oh non ! » mais il se résigne rapidement. Nous choisissons le doudou préféré du moment (mon fils ne s’est pas trouvé un doudou exclusif malgré mes efforts, il a un jouet favori pour dormir pendant une durée indéterminée, six mois ayant été le maximum à ce jour avec un poupon qu’il a complètement abandonné depuis) et je les mets tous deux dans le lit à barreau… Lit qu’il va falloir changer maintenant que mon petit garçon l’escalade, et qu’il nous réveille parfois au milieu de la nuit parce qu’il a envie de faire pipi tout en refusant de mouiller sa couche. Je dois acheter un matelas de la bonne taille depuis plusieurs mois… mais l’imaginer se lever et se promener dans l’appartement à sa guise m’inquiète. « Il y aura bien un moment où tu devras lui faire confiance », commentait mon amoureux. Oui mais… C’est encore un bébé quand même, qui réclame mes bras, qui est capable de tourner le bouton de la plaque de cuisson afin de faire cuire des légumes en bois dans une mini casserole en plastique, qui monte le thermostat du chauffage quand j’ai le dos tourné… bref, un minot capable d’une multitude de bêtises dangereuses. En attendant, je l’entends me susurrer « bonne nuit mômman » tandis que je referme la porte.

Dans la salle à manger, seul résonne le grondement sifflant de mon ordinateur. Il vit sans doute ses derniers mois. Il aura surmonté des épreuves difficiles. Un matin, je m’étais réveillée sur mon canapé rouge, l’ordinateur encerclé de bouteilles vides. Quelque chose d’indéterminé recouvrait le clavier. Je ne me souvenais de rien. Je croyais avoir renversé mon repas dessus, jusqu’à ce que Monsieur le réparateur d’ordinateur me demande au téléphone : « honnêtement, qu’est-ce qu’il s’est passé ? (honnêtement je n’en sais rien) Ce ne serait pas du vomi sur le clavier ? » Ah maintenant que vous le dîtes, tout s’explique… Certaines des touches ont également été déformées après avoir été confondues avec un cendrier. C’était avant le retour de l’amoureux, avant l’enfant, si loin, si près, si glauque.

J’ai faim et comme souvent quand je suis seule, je n’ai aucune envie de cuisiner. Si Le Boutchou n’avait pas été fiévreux, si je ne l’avais pas couché aussi tôt, j’aurais fait l’effort de nous préparer un repas commun. Là, je fouille dans les placards à la recherche d’un truc prêt à être ingurgité. Je tombe sur un sachet de nouilles instantanées, plein de glutamate et de mots qui m’évoquent des formules chimiques. Etrangement il n’est pas périmé. Il y a pourtant longtemps que je n’ai pas mangé ce genre d’aliments. j’en ai tellement avalé durant quelques années que j’ai atteint la phase de saturation. Nous en consommions souvent aussi avec L. quand elle était ma colocataire. Je nous revois au dessus de la minuscule plaque de cuisson (impossible de cuisiner dans ce recoin de toute façon) faire chauffer l’eau à l’aide de la bouilloire électrique tout en découpant l’emballage au ciseau. En ce temps là, je ne lisais pas les étiquettes. Enfin si, je les déchiffrais comme les paquets de céréales sur la table de la cuisine lorsque j’étais gamine, machinalement, sans m’intéresser à ce qu’elles signifiaient. Ma santé m’indifférait de toute façon.

Un jour en début d’après-midi, sans doute au printemps (le soleil réchauffait les tomettes aixoises sous mes pieds nus), nous avons trouvé deux comprimés dans le frigo sous la plaque de cuisson et nous les avons avalés avec un verre d’eau, naturellement. Quelques heures plus tard, des amis nous ont rendu visite à l’improviste. Face à nos pupilles noires immenses, ils se sont exclamés : « mais vous êtes folles les filles, prendre des ecsta comme ça, à quatorze heures, toutes les deux, mais… pourquoi ? » Pour rien, ou pour alléger l’après-midi, je suppose après coup. C’est toujours dans le regard d’autrui que je comprends la gravité qu’une situation peut avoir pour « les gens ». Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai préféré les métamorphoser en morts-vivants, en individus irréels inatteignables à un moment donné finalement… pour ne pas percevoir leur inquiétude, leur malaise ou leur jugement. Si loin, si près, si glauque.

Sur la table basse, le livre contenant les photographies de mon fils est entrouvert. Il veut souvent le regarder. Il pointe du doigt les photos en commentant : « bébé dodo », « bébé repas », « bébé bain ». Comme il sait prononcer son prénom pour se désigner, j’en déduis qu’il ne se reconnaît pas, même si je lui répète que c’est lui quand il était encore plus petit que maintenant (que c’est lui quand il était plus petit ou que c’était lui quand il était plus petit…? J’hésite quant à la concordance des temps, « c’était lui » sonne mieux mais c’est toujours lui mine de rien). Je les regarde en buvant mon bouillon pimenté (en fait, dans les nouilles instantanées, ce que je préfère c’est le bouillon). Physiquement, il est de plus en plus beau. Mon fils est tellement beau. Combien de parents ont prononcé cette phrase ? Oh je sais, mais il y a une telle différence entre le fait de la lire, de l’entendre, et de la ressentir.

Même ses yeux me semblent magnifiques. Pourtant, ils sont toujours d’une couleur indéfinissable. A la naissance déjà, il n’avait pas les yeux bleus. Nous disions tour à tour : bleu marine ? Gris foncé ? Ardoise bleutée suggérais-je, sans être bien certaine de me (faire) comprendre. Je pensais à ce bout d’ardoise, débris d’une toiture cassée, que j’avais trouvé petite, et sur lequel la pluie et je ne sais quoi avaient fait apparaître un filet d’arc-en-ciel. Ils ont changé de couleur entre temps, comme prévu. Néanmoins, dans le couloir de la maternité, comme dans mon appartement la semaine dernière, ma mère, après les avoir scrutés intensément, me demandait mi perplexe, mi étrangement agacée : « bon mais finalement, ils sont de quelle couleur ses yeux ? » Quelque part entre le vert, le marron, le noisette et le bleu foncé…? Sur les photos, ils ont souvent l’air noir, à tort. De toute façon, ni son père ni moi, nous n’avons des yeux de couleur « franche ». Rien d’étonnant, donc, à ce que la couleur des yeux de notre enfant soit imprécise. Malgré tout, chez lui, elle est encore plus indéterminée, comme si un peintre indécis avait mal étalé plusieurs couleurs différentes sur chaque iris. A l’heure actuelle, nous ne saurions quoi écrire face à la ligne « couleur des yeux » dans un passeport. Quoi qu’il en soit, elle sera sans doute vite oubliée de la majorité de ses interlocuteurs. Son père peut en témoigner. C’est un phénomène que j’ai certainement déjà écrit ici, et un test que j’ai fait à plusieurs reprises. On peut mettre de nombreux interlocuteurs devant mon amoureux. Si, ensuite, alors qu’il a le dos tourné, on leur demande : « de quelle couleur sont ses yeux ? » Ils répondront « marron » pour ne pas avouer « je ne sais pas ». Ils sont pourtant bleus, d’un drôle de bleu certes, mais bleus quand même… avec des filaments oranges. C’est drôle car lors de notre première rencontre, seuls ses yeux me plaisaient. J’ai eu rapidement l’impression d’être une sorte d’élue, la seule qui voit la pierre précieuse là où les autres ne voient que des cailloux. J’aime l’idée de devoir les observer longuement pour en saisir toutes les nuances, ceux de mon amoureux comme ceux de mon fils. Mais ces derniers sont encore plus beaux de part leur forme légèrement en amande, outre les longs cils que nous lui avons tous deux transmis.

Ses bouclettes font l’unanimité en revanche. J’avais les mêmes à son âge. J’espère qu’il les conservera plus longtemps que moi. Sa bouche a longtemps été déformée par une lèvre gonflée à force d’être têtée assidument. Sa pédiatre lui avait dit : « tu es le deuxième bébé que je vois se téter la lèvre dans toute ma carrière, faudrait faire une étude à ce sujet ! » Pas besoin d’étude pour comprendre qu’il se sécurisait ainsi, comme d’autres utilisent leur pouce, une tétine ou un doudou à suçoter. Il le fait moins maintenant, alors sa lèvre reprend sa forme initiale. A sa naissance, la sage-femme prétendait : « il a la bouche de sa maman ». C’était faux, néanmoins elle est pulpeuse comme la mienne. Il a les oreilles légèrement décollées de son père, mais quelque part cette imperfection physique est rassurante… Non parce que sinon, tant de beauté, ce serait presque inhumain. Il a toujours ses joues rondes de bébé, celles que je n’ai jamais perdues. En revanche, il n’y a plus le moindre bourrelet sur son corps maigrichon qui n’en paraît que plus fragile. Les passants continuent à l’appeler « elle », « ma biquette », « petite chérie » et autres surnoms affectifs destinés aux filles, malgré ses cheveux courts, son jean, ses baskets et son manteau rouge vif. Lasse de leur préciser qu’il s’agit d’un garçon et de les entendre répondre, au choix : « il est gracieux pour un garçon », « il a les traits fins pour un garçon », « il est beau pour un garçon » (?!)… je les laisse se tromper, quelle importance au fond.

 Le 21 novembre 2010, ici, je me demandais : « à quoi penserai-je et quels souvenirs me reviendront à l’esprit, face au jour, face à la lune, quand je serai obligée de rester durant des années auprès de l’enfant qui partagera mon quotidien…? » Trois ans et trois mois et demi après, Je n’ai pas encore la réponse en intégralité. Les matinées avec lui sont différentes mois après mois. Récemment, alors qu’un ami me proposait de venir me voir, je me souvenais de sa dernière visite quand Le Boutchou se déplaçait en roulant sur lui-même sur son tapis d’éveil. Notons qu’à l’époque, je remarquais que c’était une méthode de locomotion sans doute fatiguante et parfois douloureuse mais néanmoins très efficace, il me suffisait de détourner les yeux quelques minutes pour le retrouver à l’autre bout du salon. Le mois dernier, je constatais qu’il refusait de dire « bonjour ». Maintenant chaque matin, j’entends « bonjour mômman ». Et je n’en finis pas de me réjouir à l’avance en pensant aux souvenirs qui me reviendront à l’esprit, face au jour, face à la lune, au fur et à mesure de sa croissance. Mon fils, mon bébé, mon petit garçon, mon futur adolescent, mon imprévisible adulte, mon Boutchou. Si loin, si près, si rassurant malgré tout.

* Le Boutchou, peinture à doigts, novembre 2013. (Comme j’ai décidé de ne pas mettre de photos de mon fils sur Internet, j’ai choisi de montrer ses dessins à la place).

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