Archives mensuelles : mars 2014

Il y a une dizaine d’années quelque part dans le Connemara

J’aurais dû faire ce voyage seule l’année d’avant. Pour pouvoir me l’offrir, j’avais passé une partie de l’été debout devant une balance à taper des chiffres et à coller des étiquettes sur des sachets en plastique. Et puis au moment de réserver les billets, j’avais eu peur. Ou plus précisément, ma mère avait paniqué. Comme la veille de ce voyage scolaire en Angleterre, quand elle était venue me réveiller au milieu de la nuit pour me supplier : « s’il te plait, n’y va pas, j’ai un mauvais pressentiment, il va y avoir un problème avec l’avion. » J’avais cédé. De toute façon, ma seule amie n’y allant pas, je savais que je serai seule dans les transports, à table et dans les chambres le soir venu, entourée de groupes de filles chuchotant et gloussant tour à tour. Je ne redoutais pas la solitude, mas l’isolement si. Il n’y avait eu aucun accident finalement. J’avais fait remarquer à ma mère que ma présence n’aurait sans doute pas suffit à provoquer un crash aérien. C’est alors qu’en toute mauvaise foi, elle m’avait parlé de l’effet papillon pour la première fois.

Pour ce voyage en Irlande, elle n’avait pas eu besoin de m’énumérer les risques d’accidents et les éventuelles agressions. Elle s’était contentée de soupirs, de nuits d’insomnie et de regards larmoyants. A la longue, son angoisse avait infusé en moi et je m’étais dégonflée. Comme je tenais quand même à y aller, je lui avais proposé de m’accompagner. J’ai su bien après que c’était exactement ce qu’elle espérait. Au bout du compte, je n’avais pas regretté sa présence. Elle râlait parce qu’elle ne pouvais pas prendre le petit déjeuner avant 7 heures du matin quand j’aurais préféré me lever à 9h, elle s’endormait tôt quand j’aurais aimé voir un concert jusqu’à minuit ou au delà, mais malgré tout… Ce Road trip sans mon père avait entrainé un émouvant déferlement de confidences. De ce jour où son père – mon grand-père pourtant tellement doux avec moi – l’avait battue si fort qu’elle avait été privée d’école, tout ça à cause d’un bouquet de jonquilles cueilli dans un repaire de “blousons noirs”, à sa tante qui crachait du sang à côté d’elle dans sa chambre d’enfant pendant que les adultes discutaient de l’héritage dans une pièce voisine, en passant par sa première véritable émotion musicale dans un concert de Janis Joplin… Beaucoup de ses fêlures s’étaient révélées. C’est grâce à elle aussi que nous sommes entrés dans ce magnifique cimetière abandonné. Portail rouillé, vierges éraflées, angelots aux mains cassées et tombes envahies d’herbe folles, il était trop romantique pour exister. Des années après, j’essaierai d’y aller avec mon amoureux pour le lui montrer, sans jamais le retrouver. Même les photos que j’avais prises ont disparu dans mes déménagements, à force d’être épinglées d’un mur à l’autre.

Un an après, je tenais à y retourner, seule cette fois-ci. J’avais passé deux mois à vendre des hamburgers et à vider des poubelles pour me payer ce voyage. Cette fois-ci, elle n’avait pas essayé de me retenir trop longtemps. Je suppose qu’elle sentait que c’était nécessaire pour moi. Je devais me prouver que je savais me débrouiller dans un pays où personne ne m’attendait. Et puis, ce n’était plus tout à fait un lieu étranger même si j’avais restreint le périmètre d’exploration au Connemara, remplaçant des villes familières par des villes inconnues plus accessibles à pied ou en car. Mal à l’aise au volant en France, je préférais éviter de conduire à l’envers, d’autant que ma mère, pourtant bonne conductrice, s’était pris quelques trottoirs au cours du séjour (par peur de rouler à droite machinalement, elle roulait excessivement à gauche). Désormais, je connaissais les éléments à prendre en compte : le peu de ponctualité des transports en commun, le stop à éviter à moins d’avoir la chance de tomber sur un mouton qui sache tenir un volant, la successions d’éclaircies d’averses et d’arcs-en-ciel, la gentillesse des Irlandais face aux touristes égarés… Mon sac à dos rempli en fonction du climat, mon guide du routard corné et surligné au crayon à papier, j’ai vaillamment pris l’avion.

Je ne m’attendais pas à ce que tout se déroule de manière aussi précise et nette que la trace du crayon à papier sur ma carte. Je n’y tenais même pas à dire vrai. Je ne partais pas à l’aventure pour m’ennuyer. J’ai revu les falaises étourdissantes et la couleur imprévisible du ciel… Comment décrire les paysages irlandais sans aligner les clichés que tout le monde a déjà vus ? Du haut de la colline tourbée, le guide nous a dit : « d’habitude, d’ici, on a une très belle vue ». J’ai photographié le brouillard opaque uniquement pour me rappeler de sa phrase. Dans un car, des Français disaient des conneries : “j’ai lu qu’il y avait beaucoup plus de viols en Irlande qu’ailleurs vu que les nanas sont toutes à poil le cul à l’air”, “il paraît qu’il y a presque autant d’alcooliques qu’en Russie à cause de la bière »… Je n’ai jamais compris pourquoi certains touristes semblent voyager uniquement dans l’objectif de prétendre que tout est mieux chez eux. En tout cas, mes compatriotes me mettaient en colère, mais en ce temps là je n’osais pas encore exprimer mon désaccord face à des inconnus.  Dans un Pub, j’ai fait connaissance avec un guitariste de musique traditionnelle irlandaise. Dans sa bouche, on aurait dit que la France était toute petite, si petite qu’il était possible de voir la Tour Effel de n’importe où. Ou alors il croyait que la Tour Effel était si grande qu’elle dominait l’ensemble du pays. Ou alors je n’ai pas saisi l’ensemble de ses propos à cause de son accent. Quoi qu’il en soit, j’ai fait quelques rencontres plus ou moins intéressantes. La plupart du temps, je déambulais au hasard dans les petites rues résonnantes de musique, entre disquaires, monuments à voir, et bars, sans ennuis particulier. Je gardais malgré tout ce petit noeud au creux du ventre, celui qui me poussait, par exemple, à demander mon chemin au cas où quand j’étais pourtant sur la bonne route. Je devais avoir l’air mal assurée d’ailleurs, car de nombreux passant décidaient de m’accompagner au lieu de me donner simplement une direction à suivre du bout du doigt.

Et puis il y a eu cette journée. Où étais-je précisément ? C’était un tout petit village quelque part dans le Connemara, mais lequel… En tout cas, je regrettais d’y être venue car il n’était pas particulièrement joli. Je suis allée rendre visite au seul disquaire du coin. J’y ai acheté l’album “Get Ready” de New Order. Je ne l’avais pas entendu préalablement. Je suppose que j’avais lu de bonnes critiques avant de partir, je ne sais plus. A l’époque, je choisissais de nombreux disques en fonction des chroniques de Magic et de Rock’n’Folk. Ensuite je suis entrée dans un Pub pour commander un verre de cidre. Et soudain, le silence. Pas de musique de fond, pas le moindre brouhaha. J’ai observé les gens autour de moi. De nombreuses personnes avaient la main sur la bouche, le souffle coupé, médusés. Les yeux écarquillés, ils regardaient en direction de la petite télévision en hauteur, calée sur une étagère du bar. L’écran était quadrillé en différentes images, des sous-titres défilaient. Mon cerveau n’arrivait pas à assimiler cette mosaïque et à lire le texte simultanément. Je n’en étais pas moins effrayée par le désespoir des personnes présentes autour de moi. Une femme pleurait silencieusement, les mains serrées autour de la poitrine de l’enfant sur ses genoux, si fort que ses ongles étaient blancs, comme si elle voulait empêcher le coeur de son fils de s’échapper. Je ne suis pas certaine d’avoir fini mon verre, mais le reste m’apparaît dans le désordre. Je suis allée acheter un journal, mais était-ce en sortant du Pub ou bien le lendemain matin…? Le B&B que j’avais réservé, était-il dans ce village, ou me suis-je déplacée entre temps…?

A un moment donné, quoi qu’il en soit, la ville était devenue inhospitalière. Bars, magasins, restaurants, rien n’était ouvert. Il pleuvait, de la bruine d’abord, vite remplacée par une averse. Quand j’ai rejoint le lieu où je devais dormir, une dame au visage crispé m’a accueillie sans faire de manières : « c’est fermé ». Mais j’ai réservé… « Nous sommes en deuil. » Mais… « Je suis désolée, dans ces circonstances, je ne peux pas faire autrement. » J’ai repris mon Guide du routard pour trouver un hôtel. Le choix était limité dans ce coin paumé. De toute façon, la conclusion était toujours la même : « fermé », « deuil », « solidarité », « désolé ». L’eau me dégoulinait dans les yeux malgré mon imperméable, j’avais froid, et je commençais à m’imaginer passant la nuit sur un trottoir. Alors, à défaut d’avoir une meilleure idée, j’ai fait du porte à porte pour réclamer un coin de canapé ou même de carrelage, je ne suis pas difficile, je me ferais discrète, aidez-moi… J’avais préparé tant bien que mal mon discours. Les portes restaient closes, jusqu’à cette dame – la combientième, je l’ignore – qui m’a ouvert, non sans méfiance. Au début, elle a balbutié : « je ne peux pas, si les voisins me voient… Nous avons tous un cousin là bas vous savez. » Mes larmes affleuraient, suffisamment intenses pour me noyer ou presque. Alors, comme si tout le village nous écoutait malgré les rues désertes, elle m’a chuchoté : « entrez vite ». Puis elle s’est empressée de fermer les rideaux. Je me sentais clandestine.

La maison était chaleureuse, malgré l’accumulation de bibelots et de bondieuseries. Elle m’a invitée à la suivre dans l’escalier, puis elle m’a désigné une pièce. « Ma fille n’est pas là, vous pouvez dormir ici. » Je m’apprêtais à la remercier durant toute la nuit quand le téléphone a sonné. « C’est sans doute ma soeur qui vit aux Etats-Unis ». J’ai posé mon sac à dos dans la pièce et je l’ai rejointe au rez-de-chaussée. Lorsqu’elle a raccroché, je lui ai demandé si elle savait où je pouvais manger puisque tout paraissait fermé. J’espérais sans doute vaguement qu’elle m’invite à partager son repas, ou à utiliser un sachet de pâtes dans son placard. Je n’étais pas consciente de l’effort qu’elle faisait en m’accueillant… Ce n’est que le lendemain que j’ai deviné qu’elle désirait être seule pour pleurer. « Il y a une petite épicerie ouverte tout au bout de la rue. » Je suis ressortie. De très loin, j’ai vu la file d’attente démesurée. J’ai supposé que les personnes qui ne m’avaient pas répondu tout à l’heure étaient ici. L’intérieur avait été dévalisé, sans exagération car des paquets éventrés laissaient à penser que de nombreux individus s’étaient servis sans payer. Dans la bousculade, j’ai attrapé ce qu’il restait : des Pringles et des tranches de cheddar enfermées dans du plastique. Il n’y avait absolument rien d’autre. Le caissier était dépassé. Et toujours ce silence, malgré la foule. Pas même un “bonjour” n’était prononcé.

Mon hôtesse m’a rouvert la porte, puis elle a disparu. J’ai rejoint la chambre au premier étage. C’était une chambre d’adolescente banale, tapissée de posters. Robert Smith, Prince et Kurt Kobain me fixaient tandis que j’avalais difficilement chips et fromage, trop salés dans ma gorge serrée. J’entendais le son du téléviseur en dessous, les mêmes bruits et probablement à peu près les mêmes images que tout à l’heure. J’ai voulu appeler ma mère, mais j’ai découvert que mon téléphone portable avait disparu, oublié ou volé je ne sais où dans la confusion. Je me suis allongée et j’ai mis le disque de New Order dans mon baladeur. Les titres ont défilé sans m’atteindre. Encore aujourd’hui, j’ignore s’il est très moyen ou s’il a eu la malchance d’être découvert dans un mauvais contexte. Je ne l’ai réécouté que par accident, en programmation aléatoire. En tout cas, plus d’une décennie après la tragédie, quand on parle des attentats du 11 septembre, les gens évoquent généralement ces images, devenues familières, d’avions et de tours en fumée. Pour ma part, je revois les visages des Irlandais autour de moi dans ce Pub, et cette femme qui a eu la générosité de m’héberger malgré tout. (A ce jour, Je n’ai jamais plus osé me rendre seule dans un pays étranger où personne ne m’attendait.)

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Où il est notamment question de rêves démoralisants, de visites médicales, de poussette vide dans les rues, de polycopié odorant, d’âge oublié, des jours heureux perdus pour ne pas être réinventés et d’un loup pianiste

leloupjouedupiano*

Durant la nuit, Jamie Stewart m’avait expliqué que je perdais trop de temps à écrire alors que je n’avais plus aucun talent. Il vendait aussi des barquettes de frites dans une camionnette pour cacher sa soeur en danger, mais je ne sais plus pourquoi. Il y avait des complots et une pieuvre bleue qui devenait rose quand la pluie la touchait… C’était compliqué. Je me souvenais surtout de cette conversation, dans laquelle je ne me rebellais qu’une seule fois, quand je lui demandais : « mais pourquoi tu gâches mon rêves comme ça ? » Le double sens ne m’a pas fait sourire au réveil. Au matin, encore un peu triste, j’ai écouté mon amoureux me décrire sa propre nuit. « Nous avions une fille d’un an environ qui parlait très bien. Et elle répétait : Boutchou beau mais bête ». C’est ton opinion, pas la sienne, ai-je pensé. (En fait, lorsque nous attendions la venue au monde du Boutchou, nous prévoyions, aux trois quarts sérieux : « comme nous deux, il sera moche et intelligent ». Face à la beauté de notre enfant ensuite, nous avons plaisanté à propos du fait qu’il serait peut-être très beau et très con. Sauf que, mon amoureux a beau apprécier le comique de répétition, il a fait cette pseudo blague particulièrement souvent depuis que le petit est en âge de parler et qu’il le fait assez mal).

Une heure après, nous avions un rendez-vous avec la pédiatre pour « faire le point sur le langage précisément ». Au sous-sol Le Boutchou a réclamé le petit boitier pour ouvrir la porte automatique (selon les jours, je considère que c’est un biper – mais ça ne bipe pas – un cliqueur – mais on ne clique pas dessus – ou une zappette mais il n’y qu’un seul endroit où appuyer. Le mot « télécommande » ne me vient jamais à l’esprit. Mon fils dit « le bouton », tout simplement.) Il est très fier de pouvoir contrôler l’entrée, ce pouvoir magique autrefois réservé aux grands. Dix minutes plus tard, lorsque la pédiatre lui a demandé de s’asseoir pour être examiné, il a répondu : “oh oui !” “Au moins je ne l’ai pas traumatisé avec les vaccins !” Elle a rigolé. Je l’aime bien notamment parce qu’elle se marre tout le temps. Comme s’il avait compris qu’il passait une sorte d’examen, Le Boutchou ne s’est jamais montré aussi bavard. Il répétait tous les mots qu’il entendait, et il nous a même fait l’honneur d’énoncer une phrase de quatre mots, même si je suis la seule à avoir compris ce que signifiait « lamainer mes mains dabo ». J’ai souligné ses problèmes de prononciation mais elle n’en a pas tenu compte. « Vous ne vous en rendez pas compte car vous n’avez pas mon expérience : votre fils est super curieux, super attentif à tout, et très observateur. Alors oui, il y a des enfants de son âge qui parlent très bien. A côté de ça, ils n’ont pas sa vivacité. C’est pour ça que moi, je ne m’inquièterais pas du tout à votre place tant qu’il progresse. J’ai résisté à l’envie de donner des coups de coude à mon amoureux en criant : je te l’avais bien dit !

Au premier croisement en sortant, il est parti à droite pour aller au boulot, moi à gauche pour amener Le Boutchou chez sa nounou avant de rentrer chez nous. Lui au travail, moi à la maison, retour à la normale quotidienne qui continue à me paraître irréelle. Après avoir résumé la visite médicale à la nounou, je me suis dirigée vers mon immeuble en poussant une poussette vide pour la première fois (depuis un an, je laisse quasiment toujours Le Boutchou utiliser ses pieds mais nous étions légèrement en retard avant de rejoindre la PMI). C’était bizarre. J’avais l’impression d’être la fille sur le paquet de cigarette (celle au-dessus du slogan « fumer nuit à la fertilité »), mis à part que je ne suis pas blonde, que je n’ai plus porté de tailleur depuis mon dernier entretien d’embauche dix ans plus tôt, et que je n’ai pas l’air d’avoir fait un voyage temporel depuis les années 50. Dans l’ascenseur, deux filles vociféraient. L’une d’elle était réellement furieuse, l’autre faisait semblant de l’être par sympathie. La première gueulait : « il pique mon portable pour lire mes messages et il croit que c’est normal ! » La seconde renchérissait : « C’est clair ! Il se croit au pays des bisounous ou quoi ?! » Ou au pays de la jalousie maladive, ai-je rectifié intérieurement, sans pour autant mettre mon pépin de citron dans la conversation. La plus en colère des deux était visiblement déçue de ne pas pouvoir claquer la porte automatique de l’ascenseur en sortant au troisième étage.

Ensuite, j’ai fait toutes sortes de choses sans intérêt, comme vérifier les annonces que Pôle Emploi m’avait envoyées (donner des cours de philo une heure par semaine, 10 € l’heure pendant 3 mois à l’autre bout de la ville… ça « correspond à votre profil » prétendent-ils), essayer de contacter ma conseillère que j’ai vue deux fois en deux ans (passer une demi-heure à écouter un répondeur avant d’apprendre qu’elle était injoignable), et autres petits désagréments. J’ai pris un thé chaud et de la nicotine pour me redonner du courage. Ensuite j’ai imprimé le formulaire pour demander à être écrivain public agréé. J’ai pris un stylo. Puis j’ai pensé à Jamie Stewart. Au formulaire. A Jamie Stewart. J’ai posé le stylo. J’ai remis cette tache au lendemain. Ce mois-ci, j’ai rayé « se débarrasser du sapin de Noël qui encombre la salle à manger » dans ma liste de tache, c’est déjà bien. (…) Puis, J’ai vérifié mes mails par automatisme. J’avais un message de « Copains d’avant ». La plupart du temps, ce qui provient de cet expéditeur finissait dans une corbeille virtuelle sans être ouvert. Je ne sais même pas pourquoi je suis toujours inscrite sur ce site… Les personnes que je souhaiterais éventuellement retrouver ne me cherchent pas, ou du moins pas par ce biais là. Elles ne sont pas nombreuses de toute façon. Bref. En fait, je m’apprêtais à sortir pour acheter un pack de bières à cause du soleil, et du paracetamol à cause du pack de bières, or j’avais la flemme de m’extraire de mon canapé, comme d’habitude. Ce mail arrivait au bon moment pour me permettre de perdre du temps.

On m’informait qu’une personne nouvellement inscrite était en petite section de maternelle avec moi au Sénégal, en 1982. Elle s’appelait Sabine quelque chose. J’ai cliqué sur le lien vers son profil, puis j’ai fixé cette jeune femme brune. Je l’ai détaillée soigneusement, à croire que j’espérais sincèrement reconnaître la petite fille de trois ans que j’avais vue à 2 ans. J’ai vaguement parcouru son profil, comme si ce point de départ commun allait entraîner d’autres similarités. Et puis, au bout d’un long moment – comment est-ce que j’ai pu mettre autant de temps à m’en rendre compte ? – j’ai admis l’évidence. Que je l’ai connue ou non, je n’en avais strictement rien à faire de sa vie. Par curiosité, par réflexe, ou pour retarder encore le moment de partir, j’ai cliqué sur la page consacrée à cette école. Elle avait un joli nom pour une maternelle : « Les Jours Heureux ». Mais je les ai oubliés, tous, y compris ceux vécus en grande section. Le seul moyen de les retrouver serait de les réinventer, démarche absurde…

Par association d’idées, je suis arrivée en CP, où j’ai vu mon institutrice poser une copie sur mon bureau. Son papier humide, son encre mauve légèrement trouble et cette odeur caractéristique de… de quoi ? D’amande ? De noisette ? De champignons ? De fleurs ? De banane ? De médicament ? Non c’était uniquement l’odeur des polycopiés en primaire pour moi. Celle-ci a ramené avec elle, la gourde bleue avec mon prénom en minuscules et mon nom en majuscules au feutre indélébile noir, les glaçons à l’ntérieur qui s’entrechoquaient le matin, l’endroit où je la posais sous un cintre avant d’entrer dans la classe, les crayons qui devenaient des avions avec Luc, les cheveux teints en noir et le serre-tête de l’institutrice… et ainsi de suite. “L’odeur caractéristique de ces copies en font une madeleine de Proust pour tous les écoliers” m’a informée Wikipedia. Pourtant, j’avais l’impression que ce souvenir me visitait pour la première fois en un peu plus de vingt ans. Ces feuilles existent encore dans une chemise en plastique à l’intérieur d’un carton chez mes parents, elles ne doivent pas sentir grand chose en dehors de la poussière. J’ai eu une envie délirante de les avoir toutes fraiches sous les yeux, sous les doigts et sous les narines. Un instant plus tard, de manière toute aussi farfelue, j’étais triste en pensant que Le Boutchou ne respirerait peut-être jamais cette odeur. Pourtant, j’ai toujours détesté l’école. Et puis, de toute façon, en quoi mon fils perdrait-il quoi que ce soit en n’ayant pas les mêmes souvenirs que moi…?

J’ai effectué mes achats, mis les bières au congélateur, sorti le paracetamol posé par inadvertance sur le bac à glaçons juste après, puis j’ai rejoint un cabinet médical. Je rencontrais ce médecin pour la première fois donc il a ouvert un dossier à mon nom. Il a voulu connaître mon métier. Sans profession, en recherche d’emploi. « Et avant ça ? » Bibliothécaire. « Comment vous avez pu vous retrouver au chômage alors ? » Euh…? J’ai résumé mon parcours. « Pourquoi ne pas passer le CAPES de philosophie ou de documentaliste ? » J’y ai déjà pensé… « Vous avez quel âge ? » Et soudain, imprévisible, stupéfiante : l’absence. Quel est mon âge !? J’étais tellement paniquée que j’ai renoncé à l’idée de calculer à partir de ma date de naissance, il fallait que je réponde quelque chose vite, très vite. « J’ai 32 ans ». Soulagée d’avoir brisé ce silence incongru, j’ai immédiatement su que j’étais plus proche des 34 ans que des 32. Il continuait à parler : « Ah oui vous êtes encore très jeune ! 32 ans c’est un bon âge pour les concours, car vous avez une maturité que la majorité des candidats ne possèdent pas (hum…), et à partir de 40 ans ça devient dur. » Vous pourriez utiliser ces cours par correspondance, comment ça s’appelle déjà… Le CNED ? « Voilà, le CNED. » J’y ai déjà pensé… J’ai redit. Je n’étais décidément pas très inspirée. « Faut se remettre dedans, c’est pas facile, mais ça fait du bien de faire travailler ses neurones… » Oui… je réfléchis à tout ça. En partant, J’avais de nombreux documents entre les mains, une demande de bilan sanguin, une ordonnance et deux enveloppes cachetées. Sur l’une il avait écrit « urgences » et sur l’autre « neurologue ». Je ne suis jamais allée aux urgences sur ordonnance, et je n’ai jamais rencontré de neurologue auparavant. J’étais suffisamment focalisée sur la conversation précédente pour ne pas m’en préoccupér, sur l’instant. Aujourd’hui, deux personnes m’avaient conseillé de m’orienter vers un concours. Deux personnes étrangères qui ne pouvaient pas savoir à quel point c’était compliqué pour moi. Enfin, mon inconscient devait en avoir une petite idée quand même…

Ils sont rentrés vers 18 heure pendant que j’ouvrais une bière glacée dans la cuisine, afin de la boire sur la terrasse avant la disparition du soleil. J’ai entendu mon amoureux chuchoter à notre fils : « va les donner à ta mère Boutchou, allez va les donner à ta mère… » J’ai jeté un coup d’oeil par dessus mon épaule : le petit avait un bouquet de paquerettes sans doute cueilli dans le grand parc. Pour lui laisser une chance, j’ai fait semblant de ne rien voir. « Allez s’il te plaît, va les offrir à ta mère », ça chuchotait toujours. Finalement, je me suis retournée, sinon mon attitude aurait commencé à être louche. Le gosse était très occupée à jouer avec les pétales et avec les tiges. Quand il n’a plus su quoi en faire, il me les a tendus comme il me transmet ses mouchoirs en papier usagés. Je me suis exclamée : “oh les belles fleurs ! Tu les as cueillies pour moi ! Merci Boutchou !” Mon amoureux soupirait, déçu d’avoir raté sa surprise. Et puis j’ai décidé que les Urgences attendraient, afin de pouvoir passer une soirée sans parler de moi et sans soucis. D’ailleurs, elle était assez réussie.

* J’ai déjà parlé de la passion de mon fils pour mon piano électronique, raison pour laquelle mes parents lui ont offert un piano miniature pour son dernier anniversaire. Il est très beau, même s’il sonne comme un clavecin désaccordé. Mais en réalité, entre temps, mon fils est devenu obsédé par ma guitare (« guita ! »). Heureusement, le loup empêche le mini piano de s’empoussiérer. Quant aux « musiques » qu’il crée, mieux vaut les imaginer.

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