Où il est notamment question de rêves démoralisants, de visites médicales, de poussette vide dans les rues, de polycopié odorant, d’âge oublié, des jours heureux perdus pour ne pas être réinventés et d’un loup pianiste

leloupjouedupiano*

Durant la nuit, Jamie Stewart m’avait expliqué que je perdais trop de temps à écrire alors que je n’avais plus aucun talent. Il vendait aussi des barquettes de frites dans une camionnette pour cacher sa soeur en danger, mais je ne sais plus pourquoi. Il y avait des complots et une pieuvre bleue qui devenait rose quand la pluie la touchait… C’était compliqué. Je me souvenais surtout de cette conversation, dans laquelle je ne me rebellais qu’une seule fois, quand je lui demandais : « mais pourquoi tu gâches mon rêves comme ça ? » Le double sens ne m’a pas fait sourire au réveil. Au matin, encore un peu triste, j’ai écouté mon amoureux me décrire sa propre nuit. « Nous avions une fille d’un an environ qui parlait très bien. Et elle répétait : Boutchou beau mais bête ». C’est ton opinion, pas la sienne, ai-je pensé. (En fait, lorsque nous attendions la venue au monde du Boutchou, nous prévoyions, aux trois quarts sérieux : « comme nous deux, il sera moche et intelligent ». Face à la beauté de notre enfant ensuite, nous avons plaisanté à propos du fait qu’il serait peut-être très beau et très con. Sauf que, mon amoureux a beau apprécier le comique de répétition, il a fait cette pseudo blague particulièrement souvent depuis que le petit est en âge de parler et qu’il le fait assez mal).

Une heure après, nous avions un rendez-vous avec la pédiatre pour « faire le point sur le langage précisément ». Au sous-sol Le Boutchou a réclamé le petit boitier pour ouvrir la porte automatique (selon les jours, je considère que c’est un biper – mais ça ne bipe pas – un cliqueur – mais on ne clique pas dessus – ou une zappette mais il n’y qu’un seul endroit où appuyer. Le mot « télécommande » ne me vient jamais à l’esprit. Mon fils dit « le bouton », tout simplement.) Il est très fier de pouvoir contrôler l’entrée, ce pouvoir magique autrefois réservé aux grands. Dix minutes plus tard, lorsque la pédiatre lui a demandé de s’asseoir pour être examiné, il a répondu : “oh oui !” “Au moins je ne l’ai pas traumatisé avec les vaccins !” Elle a rigolé. Je l’aime bien notamment parce qu’elle se marre tout le temps. Comme s’il avait compris qu’il passait une sorte d’examen, Le Boutchou ne s’est jamais montré aussi bavard. Il répétait tous les mots qu’il entendait, et il nous a même fait l’honneur d’énoncer une phrase de quatre mots, même si je suis la seule à avoir compris ce que signifiait « lamainer mes mains dabo ». J’ai souligné ses problèmes de prononciation mais elle n’en a pas tenu compte. « Vous ne vous en rendez pas compte car vous n’avez pas mon expérience : votre fils est super curieux, super attentif à tout, et très observateur. Alors oui, il y a des enfants de son âge qui parlent très bien. A côté de ça, ils n’ont pas sa vivacité. C’est pour ça que moi, je ne m’inquièterais pas du tout à votre place tant qu’il progresse. J’ai résisté à l’envie de donner des coups de coude à mon amoureux en criant : je te l’avais bien dit !

Au premier croisement en sortant, il est parti à droite pour aller au boulot, moi à gauche pour amener Le Boutchou chez sa nounou avant de rentrer chez nous. Lui au travail, moi à la maison, retour à la normale quotidienne qui continue à me paraître irréelle. Après avoir résumé la visite médicale à la nounou, je me suis dirigée vers mon immeuble en poussant une poussette vide pour la première fois (depuis un an, je laisse quasiment toujours Le Boutchou utiliser ses pieds mais nous étions légèrement en retard avant de rejoindre la PMI). C’était bizarre. J’avais l’impression d’être la fille sur le paquet de cigarette (celle au-dessus du slogan « fumer nuit à la fertilité »), mis à part que je ne suis pas blonde, que je n’ai plus porté de tailleur depuis mon dernier entretien d’embauche dix ans plus tôt, et que je n’ai pas l’air d’avoir fait un voyage temporel depuis les années 50. Dans l’ascenseur, deux filles vociféraient. L’une d’elle était réellement furieuse, l’autre faisait semblant de l’être par sympathie. La première gueulait : « il pique mon portable pour lire mes messages et il croit que c’est normal ! » La seconde renchérissait : « C’est clair ! Il se croit au pays des bisounous ou quoi ?! » Ou au pays de la jalousie maladive, ai-je rectifié intérieurement, sans pour autant mettre mon pépin de citron dans la conversation. La plus en colère des deux était visiblement déçue de ne pas pouvoir claquer la porte automatique de l’ascenseur en sortant au troisième étage.

Ensuite, j’ai fait toutes sortes de choses sans intérêt, comme vérifier les annonces que Pôle Emploi m’avait envoyées (donner des cours de philo une heure par semaine, 10 € l’heure pendant 3 mois à l’autre bout de la ville… ça « correspond à votre profil » prétendent-ils), essayer de contacter ma conseillère que j’ai vue deux fois en deux ans (passer une demi-heure à écouter un répondeur avant d’apprendre qu’elle était injoignable), et autres petits désagréments. J’ai pris un thé chaud et de la nicotine pour me redonner du courage. Ensuite j’ai imprimé le formulaire pour demander à être écrivain public agréé. J’ai pris un stylo. Puis j’ai pensé à Jamie Stewart. Au formulaire. A Jamie Stewart. J’ai posé le stylo. J’ai remis cette tache au lendemain. Ce mois-ci, j’ai rayé « se débarrasser du sapin de Noël qui encombre la salle à manger » dans ma liste de tache, c’est déjà bien. (…) Puis, J’ai vérifié mes mails par automatisme. J’avais un message de « Copains d’avant ». La plupart du temps, ce qui provient de cet expéditeur finissait dans une corbeille virtuelle sans être ouvert. Je ne sais même pas pourquoi je suis toujours inscrite sur ce site… Les personnes que je souhaiterais éventuellement retrouver ne me cherchent pas, ou du moins pas par ce biais là. Elles ne sont pas nombreuses de toute façon. Bref. En fait, je m’apprêtais à sortir pour acheter un pack de bières à cause du soleil, et du paracetamol à cause du pack de bières, or j’avais la flemme de m’extraire de mon canapé, comme d’habitude. Ce mail arrivait au bon moment pour me permettre de perdre du temps.

On m’informait qu’une personne nouvellement inscrite était en petite section de maternelle avec moi au Sénégal, en 1982. Elle s’appelait Sabine quelque chose. J’ai cliqué sur le lien vers son profil, puis j’ai fixé cette jeune femme brune. Je l’ai détaillée soigneusement, à croire que j’espérais sincèrement reconnaître la petite fille de trois ans que j’avais vue à 2 ans. J’ai vaguement parcouru son profil, comme si ce point de départ commun allait entraîner d’autres similarités. Et puis, au bout d’un long moment – comment est-ce que j’ai pu mettre autant de temps à m’en rendre compte ? – j’ai admis l’évidence. Que je l’ai connue ou non, je n’en avais strictement rien à faire de sa vie. Par curiosité, par réflexe, ou pour retarder encore le moment de partir, j’ai cliqué sur la page consacrée à cette école. Elle avait un joli nom pour une maternelle : « Les Jours Heureux ». Mais je les ai oubliés, tous, y compris ceux vécus en grande section. Le seul moyen de les retrouver serait de les réinventer, démarche absurde…

Par association d’idées, je suis arrivée en CP, où j’ai vu mon institutrice poser une copie sur mon bureau. Son papier humide, son encre mauve légèrement trouble et cette odeur caractéristique de… de quoi ? D’amande ? De noisette ? De champignons ? De fleurs ? De banane ? De médicament ? Non c’était uniquement l’odeur des polycopiés en primaire pour moi. Celle-ci a ramené avec elle, la gourde bleue avec mon prénom en minuscules et mon nom en majuscules au feutre indélébile noir, les glaçons à l’ntérieur qui s’entrechoquaient le matin, l’endroit où je la posais sous un cintre avant d’entrer dans la classe, les crayons qui devenaient des avions avec Luc, les cheveux teints en noir et le serre-tête de l’institutrice… et ainsi de suite. “L’odeur caractéristique de ces copies en font une madeleine de Proust pour tous les écoliers” m’a informée Wikipedia. Pourtant, j’avais l’impression que ce souvenir me visitait pour la première fois en un peu plus de vingt ans. Ces feuilles existent encore dans une chemise en plastique à l’intérieur d’un carton chez mes parents, elles ne doivent pas sentir grand chose en dehors de la poussière. J’ai eu une envie délirante de les avoir toutes fraiches sous les yeux, sous les doigts et sous les narines. Un instant plus tard, de manière toute aussi farfelue, j’étais triste en pensant que Le Boutchou ne respirerait peut-être jamais cette odeur. Pourtant, j’ai toujours détesté l’école. Et puis, de toute façon, en quoi mon fils perdrait-il quoi que ce soit en n’ayant pas les mêmes souvenirs que moi…?

J’ai effectué mes achats, mis les bières au congélateur, sorti le paracetamol posé par inadvertance sur le bac à glaçons juste après, puis j’ai rejoint un cabinet médical. Je rencontrais ce médecin pour la première fois donc il a ouvert un dossier à mon nom. Il a voulu connaître mon métier. Sans profession, en recherche d’emploi. « Et avant ça ? » Bibliothécaire. « Comment vous avez pu vous retrouver au chômage alors ? » Euh…? J’ai résumé mon parcours. « Pourquoi ne pas passer le CAPES de philosophie ou de documentaliste ? » J’y ai déjà pensé… « Vous avez quel âge ? » Et soudain, imprévisible, stupéfiante : l’absence. Quel est mon âge !? J’étais tellement paniquée que j’ai renoncé à l’idée de calculer à partir de ma date de naissance, il fallait que je réponde quelque chose vite, très vite. « J’ai 32 ans ». Soulagée d’avoir brisé ce silence incongru, j’ai immédiatement su que j’étais plus proche des 34 ans que des 32. Il continuait à parler : « Ah oui vous êtes encore très jeune ! 32 ans c’est un bon âge pour les concours, car vous avez une maturité que la majorité des candidats ne possèdent pas (hum…), et à partir de 40 ans ça devient dur. » Vous pourriez utiliser ces cours par correspondance, comment ça s’appelle déjà… Le CNED ? « Voilà, le CNED. » J’y ai déjà pensé… J’ai redit. Je n’étais décidément pas très inspirée. « Faut se remettre dedans, c’est pas facile, mais ça fait du bien de faire travailler ses neurones… » Oui… je réfléchis à tout ça. En partant, J’avais de nombreux documents entre les mains, une demande de bilan sanguin, une ordonnance et deux enveloppes cachetées. Sur l’une il avait écrit « urgences » et sur l’autre « neurologue ». Je ne suis jamais allée aux urgences sur ordonnance, et je n’ai jamais rencontré de neurologue auparavant. J’étais suffisamment focalisée sur la conversation précédente pour ne pas m’en préoccupér, sur l’instant. Aujourd’hui, deux personnes m’avaient conseillé de m’orienter vers un concours. Deux personnes étrangères qui ne pouvaient pas savoir à quel point c’était compliqué pour moi. Enfin, mon inconscient devait en avoir une petite idée quand même…

Ils sont rentrés vers 18 heure pendant que j’ouvrais une bière glacée dans la cuisine, afin de la boire sur la terrasse avant la disparition du soleil. J’ai entendu mon amoureux chuchoter à notre fils : « va les donner à ta mère Boutchou, allez va les donner à ta mère… » J’ai jeté un coup d’oeil par dessus mon épaule : le petit avait un bouquet de paquerettes sans doute cueilli dans le grand parc. Pour lui laisser une chance, j’ai fait semblant de ne rien voir. « Allez s’il te plaît, va les offrir à ta mère », ça chuchotait toujours. Finalement, je me suis retournée, sinon mon attitude aurait commencé à être louche. Le gosse était très occupée à jouer avec les pétales et avec les tiges. Quand il n’a plus su quoi en faire, il me les a tendus comme il me transmet ses mouchoirs en papier usagés. Je me suis exclamée : “oh les belles fleurs ! Tu les as cueillies pour moi ! Merci Boutchou !” Mon amoureux soupirait, déçu d’avoir raté sa surprise. Et puis j’ai décidé que les Urgences attendraient, afin de pouvoir passer une soirée sans parler de moi et sans soucis. D’ailleurs, elle était assez réussie.

* J’ai déjà parlé de la passion de mon fils pour mon piano électronique, raison pour laquelle mes parents lui ont offert un piano miniature pour son dernier anniversaire. Il est très beau, même s’il sonne comme un clavecin désaccordé. Mais en réalité, entre temps, mon fils est devenu obsédé par ma guitare (« guita ! »). Heureusement, le loup empêche le mini piano de s’empoussiérer. Quant aux « musiques » qu’il crée, mieux vaut les imaginer.

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6 réflexions au sujet de « Où il est notamment question de rêves démoralisants, de visites médicales, de poussette vide dans les rues, de polycopié odorant, d’âge oublié, des jours heureux perdus pour ne pas être réinventés et d’un loup pianiste »

  1. alexandra

    Jamie Stewart, oui !
    Les concours…

    Dis toi que ton médecin ne devra jamais préparer l’épreuve « agir en fonctionnaire de l’état de manière éthique et responsable ».

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  2. junko Auteur de l’article

    Je préfèrerais que Jamie Stewart me susurre des mots doux durant la nuit, mais au moins il a bavardé avec moi.
    L’intitulé n’est pas très affriolant, certes…
    Les années durant lesquelles j’ai présenté des concours font partie des plus désagréables pour moi, mais je sais que ce n’était pas à cause des concours en réalité, c’était tout un contexte. Dans le même temps, je j’ai été admissible aux concours que j’ai présentés et j’ai, maintenant, une assurance à l’oral que je n’avais pas il y a dix ans. Au fond, le vrai problème, c’est que je n’ai pas particulièrement envie d’enseigner quoi que ce soit. Et puis je connais 5 personnes qui ont réussi un Capes et qui détestent leur métier de prof, deux d’entre elles ont d’ailleurs démissionné dans les années qui ont suivi. Alors s’il faut bosser dur pour réussir un concours difficile et finalement changer de voie… Pour un documentaliste, à la limite, la part d’enseignement est assez réduite, mais bon, le métier ne m’intéresse pas spécialement, et les épreuves du concours encore moins. Tandis que j’aime toujours lire des bouquins de philosophie. Bref, je ne sais pas quoi faire et je change d’avis toutes les semaines.

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  3. Sacrip'Anne

    Boutchou ne connaîtra sans doute pas l’odeur des polycopiés, mais de la colle Cléopâtre, oui !! C’est déjà ça :)

    Je pense à cette injonction aux concours. Il y a des tas de métiers dans lesquels je pourrais avoir envie de me reconvertir… mais aucune envie de passer par des concours. Une validation des connaissances et compétences requises, pourquoi pas, mais ce système de concours est déprimant, un peu paralysant, aussi…

    Bref.

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    1. junko Auteur de l’article

      Tiens, je l’avais oubliée celle-là aussi !

      Quels seraient ces métiers ? (Sait-on jamais, ça pourrait me donner des idées.)
      J’ai fait un master 2 professionnel pour ne pas avoir à présenter des concours. Mais si j’avais réussi un concours, j’aurais sans doute encore un travail.
      Enfin bon, de toute façon, à l’heure actuelle, étant donné l’âge de mon fils et l’emploi du temps de son père, je vois mal comment je m’en sortirais si j’avais un boulot. Et puis réussir un concours c’est aussi avoir un poste n’importe où en France quand mon amoureux est obligé de travailler ici. Bref, je n’ai pas encore trouvé la meilleure solution.

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  4. Sacrip'Anne

    Ça dépend des jours ! Il y a des jours où je me verrais bien enseigner à des petits à peine plus grands que le tien, d’autres de vivre dans les bouquins, et puis et puis et puis… !

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  5. junko Auteur de l’article

    La première reconversion ne me tente pas tellement. En revanche, vivre dans des bouquins oui, ça peut être bien… :p
    En tout cas ce ton enthousiaste (tant de choix possibles tout ça) me rassure un peu.

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