Archives mensuelles : septembre 2007

27

“C’est incroyable : j’ai 27 ans”. J’ai chuchoté cette phrase lundi 24 septembre, à 5 h 52, chaudement blottie contre l’Amant, dans l’irréalité voluptueuse procurée par ses caresses… Le froid picotait ma peau dés que j’éloignais mon corps du sien. Tout en sirotant mon café au lait – trop fort, comme à chaque fois que je n’ai pas envie d’entamer une journée – j’ai regardé la nuit s’estomper, les ombres s’éclaircir de part et d’autre du lit. J’aime bien ces matinées un peu vaseuses à ses côtés, le fait de s’introduire dans la réalité avec celui qui partageait aussi ma nuit. Autrefois je supportais mal ce rituel du lundi matin quand, en silence, il rassemblait ses affaires dans sa valise… Les événements négatifs du week-end me laissaient un mauvais goût dans la bouche, que j’aurais voulu effacer avant que l’Amant ne franchisse la porte, par crainte de ne pas le revoir. Maintenant, nos moments ensemble sont doux… Je sais que dans quatre jours nous nous rejoindrons sur un quai. De toute façon, j’ai également besoin de ces soirées en solitaire, et puis les semaines passent vite…

Il y avait déjà de la lumière malgré ma demi-heure d’avance, Mon Ptit Vieux Préféré s’est exclamé “depuis samedi j’ai retrouvé mes pieds” en sautillant d’une façon démonstrative (comme souvent, je me suis demandée s’il agissait ainsi spontanément, ou si ses mimiques étaient préméditées : conçues pour me faire sourire). Il était pressé de me souhaiter un joyeux anniversaire. “Il y a quelques bricoles pour elle, près de son bureau”. Mon regard se porte d’abord sur une brochette d’éventails multicolores, “il faut souffler dessus et ça tourne”… Comme on souffle sur les soucis : j’ignore d’où m’est venue cette idée idiote en l’entendant présenter son cadeau… Comme si, en soufflant sur les soucis, ceux-ci allaient se coloriser et tourbillonner mais sans s’éloigner, en restant accrochés sur le fil, contrairement aux feuilles et aux nuages dispersés par le vent… C’était stupide, et j’ai soufflé de toutes mes maigres forces d’essoufflée chronique, déclenchant des farandoles de rouge, de vert, de jaune et de bleu. Un bouquet, des cartes et d’autres petites choses étaient cachées un peu partout. Dans un petit mot il avait notamment écrit “merci pour le travail accompli dans la persévérance, la patience… et la monotonie !” Tristement, je me suis souvenue de son départ l’année prochaine… Personne ne viendra m’extraire de mon travail monotone avec quelques pas de danse, des feuilles de papier colorées, des tasses de chocolat chaud, un vieux morceau de musique celtique ou quelques souvenirs d’une époque inconnue.

J’ai regardé cet ami équilibrer les deux lignes, méticuleusement, durant dix minutes, un quart d’heure, peut-être plus. Ses gestes appliqués m’ont parue grotesques, sans que je ne puisse expliquer pourquoi. Et puis j’ai aspiré ma grosse portion de coke, parce que je ne sais pas refuser ce type de proposition. Je n’avais plus touché à cette catégorie de poudre depuis trois ans. Comme par hasard, je venais de commencer à transférer le journal de l’année 2004, alors il y avait un peu d’elle en moi. Tandis que cette merde me faisait renifler, coulait dans ma gorge et accélérait mon rythme cardiaque, je l’entendais dire “tout l’été je n’ai pas arrêté de me droguer”… Comme en transparence, d’autres visages défilaient… L’un d’eux me ressemblait, du temps où ma chevelure était courte et violette, quand mes os tentaient de crever ma chair. “Pourquoi t’as pas de cheveux ici…?” Tu devrais renouveler ton stock de vannes, crétin, tu me fais le coup depuis des années… Oui, certaines conneries sont irréparables. Mes cheveux seront toujours moins épais qu’avant ma vingt-deuxième année ; aucun anti-cerne ne pourra venir à bout de ces marques encrées, tatouées à vie autour de mes yeux ; j’étale du font de teint épais sur mes coupures et autres cicatrices certains jours. Mais si tu savais à quelle point je suis heureuse d’être à ma place et non à la tienne… En sécurité sur la rive, je regarde ceux qui se noient. Même si, à défaut de pouvoir les aider, je préfèrerais ne plus les entendre et, peut-être, devenir incapable de distinguer celle que j’étais, laquelle rôde encore dans ma mémoire… Néanmoins je l’aime bien, malgré tout.

Entre un délicieux resto coréen, quelques livres de Borgès, beaucoup de musique, et des jeux amoureux, il y a eu ce passage dans le “Vertige XXX, strip tease, enterrement de vie de garçon…” Ne me demandez pas comment je suis arrivée là dedans… Cette question m’a traversée l’esprit alors que j’écartais les lourds rideaux pourpre et je n’ai pas su y répondre clairement. Je suppose que j’étais curieuse de savoir ce qu’il se passait précisément derrière ces pancartes tapageuses. Ensuite, imbibée d’alcool donc déshinibée, je me suis approchée de l’entrée.. C’était amusant de voir comment les filles dénudées regardaient l’Amant, un regard qui signifiait “quel porc ! il emmène sa copine dans un endroit pareil !”… Alors qu’en l’occurence, nous étions aussi pervers l’un que l’autre. Cette expérience serait certainement bloguable, tout en ne présentant aucun intérêt.
Au fond, l’intérieur, comme l’extérieur, n’était qu’une façade, une seconde vitrine. A peine ai-je pu écailler le vernis face à cette femme, qui nous expliquait avec un sérieux perturbant : “je détestais les blondasses et les strip-teaseuse… Et je suis devenue une blondasse strip-teaseuse”. “Mais je sais que c’est provisoire, mon rêve c’est d’être chorégraphe, j’y arriverai, je travaille là en attendant”. Tu ne seras sans doute jamais chorégraphe ma cocotte, et ce provisoire pourrait durer l’essentiel de ta vie, d’ailleurs tu n’es plus toute jeune… Je l’écoute et pense à d’autres personnes : aux clochards qui se prétendent artistes, aux serveuses qui se voient en actrices célèbres, aux blogueurs qui s’imaginent écrivains… [Mais non, même si j’ai spontanément terminé cette énumération ainsi, je ne les mets évidemment pas tous sur le même plan : les clochards, les serveuses les strip-teaseuses ont en commun d’avoir plus ou moins honte de leur situation ; au contraire, le blogueur est fier de ses “créations” qui ne sont qu’un loisir]… Est-ce qu’elle croit réellement à un avenir de chorégraphe ? En l’observant j’ai l’impression que ce rêve n’est qu’une façon pudique d’excuser sa présence en ce lieu, à cette heure, dans cet accoutrement. Quand son visage se plisse, la peau semble avoir été flagellée, tant les rides sont profondes et douloureuses…

“C’est incroyable : j’ai 27 ans.” “Pourquoi c’est incroyable ?” C’est difficile à expliquer… Adolescente, il me semblait que je n’aurais jamais le courage d’aller aussi loin, ce qui avait été vécu me paraissait tellement long et éprouvant… Dans le journal intime de ma dixième année, je n’avais noté que trois expériences à accomplir avant de mourir : faire l’amour, le tour du monde, et me droguer. Un peu plus tard, il ne me restait plus qu’une raison de ne pas me suicider : ma mère en mourrait. Aujourd’hui, je n’arrive plus à concevoir cet état d’esprit. J’ai honte d’avoir été aussi bête, enfin j’en ris aussi, le plus souvent. Ceci dit, en réalité, je n’avais pas ces souvenirs en tête en trouvant l’événement incroyable. Je n’étais pas remontée aussi loin dans ma jeunesse. 4 ans plus tôt – ce n’est pourtant pas lointain – à l’approche de mon vingt-troisième anniversaire, j’écrivais : “Autour de moi, certains se marient, certaines ont des enfants, beaucoup vivent en couple, ont déjà un travail… Je n’arrive pas à les envier, pourtant je crois que je devrais.” Je ne suis pas mariée, et pas prête de l’être, mais le jour de mes vingt-sept ans, j’ai été heureuse de me réveiller avec lui, de fêter mon anniversaire en couple, et de me diriger vers mon travail monotone… Ma situation actuelle, je la trouve tout à fait enviable. L’adjectif “incroyable” est donc le seul qui me paraisse approprié.
Par conséquent, il est normal que cet anniversaire soit encore célébré la semaine prochaine et le mois suivant… En tout je l’aurais fêté quatre fois : en amoureux, entre collègues, en famille, et entre amis. Diverses personnes, comme autant de couches protectrices, plus ou moins proches de mon coeur, qui gravitent cordialement, affectueusement, ou amoureusement autour de moi. Malgré l’aphasie qui m’étreint dés que j’aimerais dire quelque chose d’affectueux, je suis infiniment touchée. A l’intérieur de ces souhaits prononcés sur tous les tons, des bise polies aux baisers tendres, je suis consciente d’avoir énormément de chance…

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every sad story has a funny side

[Je ne cesse d’écrire des notes destinées à disparaître… Ironiquement, je passe beaucoup de temps à rédiger ces futurs déchets, car chaque mot est laborieux en ce moment. Dans la rue, le bus, mon bain, ma tête se remplit de textes potentiels que je voudrais pouvoir écrire immédiatement… Plus tard, devant mon clavier, il n’y a plus que du vide, du creux, et de la platitude. C’est comme si j’ouvrais un énorme dictionnaire qui ne contiendrait que des feuilles blanches, avec quelques signes incompréhensibles par endroit. La surface est prometteuse, effervescente, alors qu’à l’intérieur mes pensées stagnent. J’insiste, je creuse, à la recherche du déclic ou, simplement, du plaisir d’écrire… Parfois, j’ai l’impression d’essayer de retrouver des fêlures, des zones nauséabondes de ma mémoire… Et puis je lâche le fil en cours de route…. A quoi bon raconter une vieille dispute amoureuse alors que l’Amant me rend globalement très heureuse ? Autant s’attacher à critiquer le cadre d’un tableau sans regarder ce qu’il représente… C’est aussi inutile qu’absurde. Peut-être est-ce un problème d’attache, de liens entre les événements… Je passe subitement d’une situation à une autre, et les visages se substituent sans le moindre sens apparent… En fait j’ai l’impression de décrire mes journées comme j’essaie de compléter et d’interpréter des fragments de rêves…]

Encore dans les brumes d’un sommeil profond, je me recroquevillais en pensant : “je dois me placer tout au centre”. La dernière image derrière mes paupières closes m’a accompagnée longtemps après mon réveil. Il s’agissait d’un dessin fait de cercles, du plus grand au plus petit. Il y avait aussi des pointillés et une légende. A l’intérieur, un être humain en position foetale était grossièrement représenté, celui que je tentais apparemment d’imiter. J’ai essayé de retrouver les détails du schéma, mais l’ensemble restait flou… J’étais étonnée d’avoir fait un tel rêve, dans le sens où je suis généralement incapable de comprendre un schéma. Je préfère un mode d’emploi de 200 pages en petits caractères, plutôt que 20 pages faites de figures, de flèches et de numéros… Enfin ce n’est pas comme si, en temps normal, je comprenais le langage de mon inconscient de toute façon…
Hier le ciel était indécis : orages nocturnes, averses serrées qui hachurent le paysages de diagonales, bruine imperceptible au soleil… Cette inconstance m’arrangeait car j’aime bien rendre mon environnement responsable de mes variations d’humeur, sans y croire. Aujourd’hui je n’aurais pas cette excuse, une journée froidement ensoleillée s’annonce. Le métro, ces temps-ci, surchauffé et humide, ressemble à un bain de vapeur. J’en ai tellement marre de macérer dans les odeurs corporelles de mon voisin que je descends involontairement à l’arrêt précédent, et me sens bien bête en restant sur le quai pour attendre le métro suivant. J’aurais presque envie de faire semblant de sortir pour revenir par l’autre entrée, à cause du regard gentiment moqueur des gens.

Mon Ptit Vieux Préféré claudique péniblement avec ses béquilles… Lundi, il trottinait comme à son habitude, du bureau aux étagères… Mardi, son pied gauche était devenu inutile. Aujourd’hui, son état semble s’être aggravé. “Bah… Je vais moins bien qu’hier et mieux que demain… Je crois que c’est un problème de circulation sanguine, faut que je me force à remuer la patte”, dit-il, boitillant et grimaçant. Je l’accompagne à l’extérieur. Histoire de dire quelque chose, je remarque “vous devez connaître ce parc par coeur…” “Ah ça oui, depuis le temps… Avant on peut dire que c’était le mien : je m’en occupais, je coupais les lianes, le bois, je jardinais… Je l’ai abandonné il y a trois ans…” Je complète sa phrase “et personne ne vous a remplacé”. “Non… Les arbres sont malades, les mauvaises herbes sont en train d’engloutir nos rosiers, ça dépérit…” Pourtant, je le trouve encore joli et agréable… “Il fait frais, j’ai peur de m’enrhumer. Je vous rejoins tout à l’heure”. Il s’éloigne, frêle, les bras serrés autour de sa poitrine. C’est pénible à voir… De même que les fous ont des accès de lucidité par instant, les vieux ont des moments où ils semblent rajeunir…Ce phénomène rend leurs rechutes encore plus poignantes.
Quelqu’un a placé une chaise au milieu du bois, un peu de guinguois, je m’y assois sans réfléchir avant de réaliser que je préfère marcher. Finalement j’y reste quelques minutes, elle est placée à un endroit tellement saugrenu qu’elle en devient attirante. Je m’attends à entendre “coupez !” ou à voir se refermer un rideau tant cette situation ressemble à une mise en scène…
Ensuite, “mon directeur” m’a posé cette question stressante “après son départ vous serez toute seule pour gérer plus de 80 000 livres et des milliers de revue… Est-ce que vous en êtes capable ? Vous aurez d’énormes responsabilités… Vous vous sentez les épaules pour les assumer ?” Evidemment je veux dire “oui” d’un ton assuré qui inspire une confiance absolue, mais c’est un son hésitant, pitoyablement tremblotant, qui sort de ma gorge. Je n’avais pas peur tant que personne ne doutait de mes compétences, pourtant. Plus tard, un visiteur émerveillé s’est exclamé avec lyrisme : “vous rendez-vous compte, Mademoiselle, que vous êtes la gardienne d’une infime mais non négligeable portion du patrimoine de l’humanité ?” Dîtes-donc, je me sens presque importante Monsieur ! Mais pour tout vous dire, personne ne s’intéresse à ce patrimoine… De toute façon, je garde un lieu dont tout le monde a la clé, et dans lequel chacun entre et sort aussi facilement que dans un endroit désaffecté. Ce dernier point n’est pas très grave ceci dit, puisque je passe souvent des journées entières sans voir le moindre être humain dans ce trou. Ici, il y a surtout des cartons, des rats, des araignés, et accessoirement des livres…

En fin d’après-midi, j’ai inventé un conte pour une petite fille… Il commençait par “il était une fois” car je ne suis pas originale, et puis la gamine aime cette introduction. Si je l’oublie, elle la réclame. Cette forme d’attente m’évoque les génériques de séries ou d’animés… Je me précipitais devant l’écran en les entendant. Comme l’odeur du chocolat chaud et des tartines grillées quand j’étais petite, celle des mangues mures dans le jardin africain, le bruit des pas de l’Amant dans le couloir… Ces quelques mots doivent annoncer, pour elle, un moment de plaisir. Il était une fois un prince, à sa naissance des fées lui avaient jeté un sort (pour des raisons que je vous épargnerais, abrégeons)… Ma jeune auditrice, attentive, a objecté “les princes aussi, on peut leur jeter un sort ? Je croyais que ça arrivait qu’aux princesses”. “Oui les princes aussi, et même que des fois ce sont les princesses qui doivent délivrer les princes” “Oooh !” (Aucune association de princes mécontents ne portera plainte contre moi, je suppose). […] Bref, je ne vais pas tout raconter ici, ce n’est pas comme si c’était intéressant. Quelque part dans mon histoire, il y avait un artisan auteur d’une oeuvre très étrange qui se transformait jour après jour. Selon les angles, elle était belle et suscitait l’admiration ; ou vilaine à en avoir honte […] La petite a adoré… Je suis sure qu’elle n’a rien compris. Moi non plus. Elle vient rarement donc je ne peux prévoir ses visites. A chaque fois que je la vois arriver, j’ai une bouffée d’angoisse : comment vais-je faire pour inventer quelque chose ? J’improvise, en découvrant mes propres phrases à l’instant où elles sont prononcées, et pourtant j’ai toujours droit au même regard passionné, malgré les incohérences de mes pseudo-contes… Parfois je me demande si ces récits improvisés révèlent quelque chose de mon état d’esprit… Mais je n’y réfléchis pas réellement, à ça comme au reste, en ce moment surtout. Je catalogue les histoires, les événements, les journées… Un jour, peut-être, je les comprendrais un peu plus que pas du tout…

[Vous l’avez ou non remarqué : mes archives s’agrandissent. Suite à la fermeture d’ublog, j’ai décidé de sauvegarder mes notes d’autrefois. Je les publie ici car c’est la démarche la plus logique… Cette ancienne Junko est lointaine, mais elle fait partie de la famille, je reconnais certains de ses traits. L’Amant s’en est chargé parce qu’il possédait l’outil adéquat, puis il a appelé le fichier “Little ugly beauty”. L’expression m’a, à la fois, agacée, attendrie, et amusée. Finalement j’en ai fait la catégorie de ces archives. J’aurais pu les ranger dans un tiroir “Monoprix drogues et concours”, ou “Chroniques d’une paumée”, mais “Little ugly beauty” sonne mieux. Je vais les rapatrier lentement, petit à petit, et puis celles d’Indécise suivront, voire celles d’ailleurs si j’ai le courage de m’en occuper… Ce sera aussi un bon prétexte pour faire une pause (au lieu d’innonder ce blog de textes qui me font honte juste après leur publication), il y aura déjà tant de mots ici…]

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