Archives mensuelles : septembre 2007

Des gélules, du papier buvard… Des madeleines sucrées ou rances

“Après les poumons et l’intestin, on vient de lui trouver des problèmes au foie, il n’en a plus pour longtemps…” “Pourtant, extérieurement, il avait l’air en forme” “L’enveloppe a encore belle allure, mais à l’intérieur tout est pourri…” Je me rappelle des dizaines de petites gélules colorées qu’il avalait avant chaque repas… Comme cet autre, beaucoup plus jeune, qui passait ses nuits dans les toilettes des boîtes gays ; il me disait “de toute façon je vais crever bientôt. Qu’est-ce qu’il me reste à part la défonce et le cul ?” “Alors pourquoi tu prends ces médicaments ? Quel est l’intérêt de te soigner si tu pars déjà vaincu ?” “Tu ne comprends rien… Les médicaments ne me servent pas à guérir, ils m’empêchent seulement de souffrir.” Je l’ai perdu de vue…. Et des autres sens, perdu tout simplement. En pensant à lui, pour me rassurer, j’espère “s’il était mort, on m’aurait avertie”. Qu’est-ce que j’en sais ? D’ailleurs, qu’est-ce que ça change ? […] Sur un siège voisin, une petite fille dessinait en se servant d’un papier buvard. Je me suis dit “oh ! le papier buvard existe encore…!” Comme si cette gamine ne pouvait pas posséder des objets de “mon époque”… Qu’entre mon enfance et la sienne, il s’était écoulé plusieurs siècles… Ce papier buvard tâché, grâce auquel elle étalait un ciel bleu sur sa feuille blanche, m’a rendue joyeuse. La petite était fière, elle croyait que j’admirais son dessin. Elle a écarté ses mains potelées pour mieux me le montrer. En fait, amusée, je remarquais : à son âge aussi, je créais des maisons minuscules et des bonshommes qui allaient jusqu’aux nuages. Un jour mon père, moqueur, a commenté : “et s’ils veulent entrer dans la maison, comment est-ce qu’ils font ? Ils doivent ramper pour ouvrir la porte !” Alors j’ai compris et arrêté de dessiner des gens ; pour leur préférer les fleurs, toutes aussi disproportionnées mais elles vivent dans la terre, donc ce n’était pas gênant. […] Par crainte des projets inaboutis, je m’attarde sur des visages qui m’en rappellent d’autres, des phrases passées plus ou moins bien reconstituées, et je m’évapore très loin, dans des archives trop fragiles pour être consultées…

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le contour

“Et puis si tu savais ma chérie, le silence qu’il y a la nuit… Tu te souviens comme ses ronflements m’empêchaient de dormir ? Ah je priais pour qu’il arrête de respirer ! Maintenant c’est le silence qui me donne des insomnies… Je donnerais n’importe quoi pour me réveiller et l’entendre ronfler à côté de moi…” Samedi, pendant plus d’une heure, ma grand-mère a psalmodié sa complainte habituelle de veuve qui n’a plus personne en dehors de la télévision… J’ai déjà remarqué ce paradoxe auparavant : le défunt lui manque à cause de tout ce qu’elle ne supportait pas de son vivant… Mes grands-parents faisaient partie de ces couples improbables, ceux dont on se dit que ça ne peut pas durer. Tous les opposait, et ils passaient leur temps à se disputer. Mais finalement, ils avaient fêté leurs noces d’or quelques années avant la mort de mon grand-père. D’ailleurs, même au cours de cette cérémonie, ils avaient réussi à s’engueuler, sous le regard attendri – par l’habitude – des amis et des parents. Désormais, ma grand-mère dit des choses curieuses comme : ses ronflements ne m’empêchent plus de dormir, l’appartement est trop rangé depuis qu’il n’est plus là pour tout désordonner, la maison est trop propre sans les traces de ses chaussures qu’il oubliait d’enlever, je ne peux plus l’entendre se plaindre… L’apothéose a été atteinte quand elle m’a confié “il ne vient plus m’encaguer toute la sainte journée”. Deux fois par semaine, elle se rend sur sa tombe pour parler avec lui. Ensuite elle vient me raconter ce qu’il lui a dit. “Il m’a disputée, je lui ai fait : tu me fais suer va ! et je suis sortie du cimetière énervée. A peine à la maison, il me manquait déjà”…

Il est facile de mentir à quelqu’un, consciemment (pour séduire l’autre) ou non (personne ne peut être totalement objectif, y compris vis à vis de son propre vécu). En revanche, s’il est possible de maîtriser ses gestes, ses attitudes voire son timbre de voix afin de se mettre en valeur, tôt ou tard ces caractéristiques échappent au contrôle…
Je connais l’Amant par coeur. Les yeux fermés, je peux reconnaître son pas, son parfum, sa voix, la texture de sa peau, l’épaisseur de son corps… Si je le vois fourrager dans ses cheveux, je sais qu’il est nerveux. Je suis capable d’annoncer le moment où il va s’endormir, souvent dans des positions improbables : assis bien droit sur une chaise ou adossé à un mur, comme les enfants qu’il faut porter jusqu’au lit… En fait, je suis attachée à des comportements qu’il n’aime pas, ou dont il n’est même pas conscient…
Parfois il m’agace, par exemple en me faisant remarquer mes tics langagiers : “tu commences toutes tes phrases par “non mais” en ce moment, il y en a autant que des “mais bon” ». Ou bien lorsqu’il annonce : “ça y est, tu es bourrée ; dans quelques minutes, tu vas me dire : y a tout qui touuuuurne”. Je proteste et contredis le verdict, mais je sais qu’il a raison. En entendant “tu tires la langue donc tu caches quelque chose”, j’étais stupéfaite car, en réalité, je ne sais pas moi-même pourquoi je tire la langue… Si j’en étais consciente, je m’abstiendrais de le faire… C’est une manie puérile. Néanmoins, il dit “j’aime bien quand tu fais ça”. Alors on se prend à supporter davantage ses propres maladresses grâce aux sentiments affectueux qu’elles suscitent chez l’autre…

Chaque matin, je n’ai pas besoin de lever les yeux de mon ordinateur pour savoir que Mon Ptit Vieux Préféré arrive. Du fond du couloir obscur, ou de la plus lointaine salle de la bibliothèque, je reconnais son pas trainant, comme si ses pieds devenaient chaque jour plus lourds à déplacer. Après son départ, je regretterai la douceur de son sourire, son regard perdu certains jours, sa façon de lever les bras en riant quand une phrase l’amuse, l’usure de ses doigts qui ont tourné tant de pages et gratté tellement de papier, son ton grandiloquent en déclamant les passages de certains livres, ses claquements de langue lorsqu’il se concentre, sa manière de parler de moi à la troisième personne pour me protéger sans en avoir l’air (”elle ne boit pas assez d’eau”, “elle doit se reposer”, “elle a besoin d’un bonbon pour chasser les chats dans la gorge”…)…

Je pourrais rédiger de longues listes de ce genre, à propos de toutes les personnes qui comptent pour moi… Et puis les autres aussi, celles que je côtoie sans vraiment les connaître. Malheureusement – c’est injuste – elles sont cataloguées en fonction de leurs attitudes, avantagées ou non selon l’impression qu’elles me donnent.[…]
Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai parlé à la nouvelle, arrivée sur mon lieu de travail quinze jours auparavant. Je l’avais déjà croisée plusieurs fois. J’ai été frappée, d’abord, par son sourire radieux et son optimisme. Elle semble toujours heureuse de s’être levée pour venir travailler, joyeuse en portant son matériel encombrant, etc. La conversation d’aujourd’hui n’a pas été très longue. Elle m’a expliqué qu’elle était étrangère, résidant en France depuis seulement un an. Son travail est pénible et mal rémunéré. Elle m’a montré, du doigt, la monstrueuse tour métallique dans laquelle se situait son appartement. La première fois que je suis passée devant ce bloc d’acier, je me souviens encore d’avoir pensé “je n’aimerais pas vivre ici”, réflexion qui me traverse systématiquement l’esprit en croisant ces gigantesques clapiers aussi moches que prématurément décatis. Elle réside au 16e étage “et l’ascenseur est toujours en panne”. En bref, son existence me paraît infernale. D’ailleurs dans ces moments là, je me sens honteuse… Moi, petite privilégiée qui décrit longuement sa mélancolie… Mais finalement, lui avoir parlé me la rend encore plus sympathique, car l’admiration s’ajoute à ma première bonne impression. Elle est gentille et souriante, en dépit de ses difficultés…

Le contenu de cette note n’a rien d’original. Néanmoins j’avais envie d’écrire à ce sujet parce qu’il me fascine. C’est, en quelque sorte, le contour d’une personnalité, la présence. Tous ses gestes nous sont familiers, nous les reconnaissons et, dans le même temps, ils sont différents parce qu’un individu se les approprie… Cet amas de tics peut susciter toute la gamme des sentiments, de l’affection à la répulsion, sans oublier le désir. Souvent, avec le temps, on ne ressent plus vis à vis d’eux que de la tendresse ou de l’aversion, parfois les deux en alternance. Si je perds définitivement l’Amant, je ne pense toutefois pas agir comme ma grand-mère… Je serais hantée par d’autres manques, il me semble, mais je la comprends…

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