Ennui et chat, rituels et angoisse, chocolats et lanterne [parce qu’une note chasse l’autre]

Je me suis retournée à cause de cette sensation d’être observée, pour croiser ce drôle de regard, perturbant. […]

Dans l’après-midi, Mon Ptit Vieux Préféré s’est exclamé : “je ne comprends pas pourquoi la porte du fond est toujours ouverte !” Il ne s’adressait pas à moi, donc je me suis abstenue de répondre. De lui dire que c’est moi qui l’ouvre cette porte, pour aller fumer derrière l’établissement. Elle est toujours ouverte parce que j’y vais de plus en plus souvent. Pendant un an, je n’ai pas pris de pause… Maintenant j’en prends, beaucoup, trop peut-être. Je n’en ai pas réellement besoin, ce n’est qu’une façon de tuer le temps, comme la majorité de mes cigarettes d’ailleurs. Comment l’expliquer, cette lassitude… Il a beau me mettre une “boîte d’antidépresseurs” (comme il dit en désignant le chocolat), et des cerises sur mon bureau, un canard en plastique sur mon ordinateur, un Père Noël miniature sur mon clavier… donnant ainsi à mon environnement professionnel quelque chose de surréaliste… Malgré tout ses efforts, la routine grignote toute mon énergie…

Je laisse fondre le chocolat sur ma langue, parce que les minutes semblent s’écouler plus rapidement ; quand il a totalement fondu, je vérifie la petite horloge de l’ordinateur, donc je sais que la fonte d’un chocolat dans une bouche prend entre 2 et 6 minutes en fonction de son épaisseur, et de la façon dont il est fourré (praliné, ganache, etc.). C’est passionnant, n’est-ce pas ? Les rares visiteurs ont remarqué l’omniprésence du chocolat, et ils commencent à m’en donner aussi, pour se faire pardonner un retard notamment, tout le monde dit “elle aime le chocolat”. Les gens aiment bien me résumer avec simplicité : elle aime le chocolat, elle aime le rouge et le noir, elle fume trop. Toutes ces choses n’ont aucune importance en fait, mais personne n’a envie d’en savoir davantage, ce serait aussi déplacé que de répondre “non” aux quarante “ça va ?” que j’entends tous les jours. Je côtoie certaines personnes depuis plus d’un an, et notre conversation se résume à “ça va ?”… Pas de quoi se plaindre, au moins nous communiquons. Donc, disais-je avant de m’égarer, je prends beaucoup de pauses, ce qui bizarrement n’affecte en rien mon travail : entre 150 et 300 bouquins indexés tous les jours, dont personne ne connaît l’existence, mais je crois que cette histoire a déjà été racontée.

Donc, je prends beaucoup de pauses, et parfois je m’aventure même dans le petit bois au fond du parc. Il serait fier d’être désigné en ces termes, car en réalité il est trop minuscule pour être appelé “bois”. Ce ne sont que quelques arbres, des sentiers qui ne se terminent pas, et une végétation hébergeant une multitude d’insecte. Mais malgré tout, dans ce presque rien, on se sent bizarre. Le ciel disparaît totalement par endroit, tant les herbes folles grimpent, les feuilles s’étendent. Il y fait extrêmement humide, moucherons et moustiques y dansent dans des rondes zigzagantes. On entend toutes sortes de bruits, crépitements, bruissements et autres frottements… Ce sont les lapins, les écureuils, et les chats sauvages. En fait, ce petit coin d’arbres est pire que les pires appartements des cités, ceux de 10 m2 dans lesquels vivent 15 personnes. L’étendue de pelouse du parc est gigantesque pourtant, mais apparemment les animaux préfèrent vivre étroitement et cachés, ça se comprend… Enfin, je suppose que si j’étais un écureuil ou un lapin, mon comportement serait le même qu’eux. Bref, dans cet endroit, on ne se sent pas très bien. Il y fait chaud et froid à la fois, étouffant malgré l’espace qui l’encercle et que je peux apercevoir de l’intérieur. Néanmoins j’y suis souvent, peut-être parce que personne n’y va. En l’occurrence, mon objectif était de capturer un écureuil. Comme d’habitude, ma tentative a échoué. Je scrutais intensément le moindre centimètre autour de moi, l’écureuil est passé en trombe, à une proximité insultante de mes pieds, venu de nulle part vers nulle part. A chaque fois, ce scénario se répète. A croire qu’ils naissent de la terre pour apparaître avec la rapidité d’un éclair. D’ailleurs, le tonnerre a grondé, la lumière est devenue toute blanche, le vent s’est levé, de grosses gouttes ont déferlé d’entre les feuilles, et mon malaise dans ce trou feuillu est devenu insupportable, alors je suis retournée d’où je venais…
J’ai mangé un chocolat et puis un autre, et puis un autre… Et, défiant mon incrédulité, le temps ne s’est pas arrêté.

Je ne sais où ni quand, une phrase a capté mon attention : “Les ritualisations sont une façon de charmer l’angoisse”. Je m’y suis arrêtée, un petit peu. Le verbe “charmer” me paraissait étrange, spontanément j’aurais écrit : les ritualisations sont une façon d’étouffer l’angoisse, ou : d’apprivoiser l’angoisse, voire : d’oublier l’angoisse… Charmer m’évoque simultanément le joueur de flûte devant les serpents et la sorcière, bref le pouvoir magique qui séduit… Et là j’en ai conclu que finalement ce mot était parfaitement adéquat. J’ai aussi appris que whisky venait, étymologiquement de l’expression “eau de vie”. Enfin, quelque part au hasard d’une page, il était écrit “mieux vaut allumer une minuscule lanterne que de maudire les ténèbres (proverbe chinois)”. Des choses fondamentales pour vivre agréablement, en somme.

Vraisemblablement, j’ai pris le bus en sortant, et pourtant mes 45 minutes de trajet ne m’ont laissée aucun souvenir… Ah si, le monsieur qui sentait mauvais à côté de moi m’a demandé : “on est le 24 ? Je dois aller à la clinique le 24.” J’ai réfléchi quelques instants avant d’avouer : je ne sais pas du tout. “Vous ne savez vraiment pas !?” Bin… Non, je sais qu’on est un jeudi, au mois de mai de l’année 2007. Et là j’étais presque fière, en ces temps d’horloges dégoulinantes de lenteur, de savoir repérer le jour, le mois et l’année. Il a conclu, apparemment soulagé : “ah mais alors ça va, c’est le 24 juin que j’ai rendez-vous”.

En rentrant chez moi, j’ai été agressée d’abord par l’odeur des poubelles et du tabac froid, puis par la vision des bouteilles vides – mon Dieu toutes ces bouteilles – dont beaucoup étaient cassées. C’est de ma faute : j’avais encore oublié que mon chat adore jouer aux quilles (avec les bouteilles, les disques, et tout ce qui s’empile quelque part en règle générale, autrement dit l’essentiel des objets de mon appartement). Je me suis fait mordre en vérifiant qu’il n’y avait pas de verre niché dans ses coussinets délicats, cela va de soi. 1 appel téléphonique “tiens, tu te souviens que j’existe” (dit l’interlocutrice), 5 mails de plus qui s’ajoutent à mes 45 mails en retard [je vous réponds avant l’année prochaine, juré] et une courte pulsion de défenestration, qui s’est dissipée avec une bière fraiche, quelques clopes et des pensées tendres envers lui qui arrivera demain…
Mais si, je l’aime au bout du compte. Peut-être est-ce la seule chose que j’aime dans ma vie en ce moment, ou plutôt : la seule qui soit palpitante. Parce que je peux le sentir, le voir, le toucher, le goûter et l’entendre avec plaisir, sans être écrasée par la lourdeur des heures.

[Cette chanson tourne dans ma tête depuis plus de 24 heures]

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