L’inutile, l’incommunicable et l’inexplicable

[Calme moite, et orages venteux se succèdent, avalanche d’aiguilles sous le lampadaire. Je me tourne vers la fenêtre aux premiers éclairs, regarde à travers elle, et oublie de revenir… De toute façon, quand j’ai senti la raréfaction de l’air inspiré, les abeilles dans mes oreilles et la fièvre sous mes temps, je me suis dit qu’il ne me manquait plus que la maladie pour m’isoler davantage du monde environnant, le rendre encore plus intangible. Après avoir longuement essayé de construire des phrases qui s’enchaînent dans un texte ordonné, je renonce et me contente donc d’un bric-à-brac incohérent, avant d’oublier…]

* Je ferme les yeux pendant le concert de Do Make Say Think, lorsque les vagues de guitares, violons, batterie, alcool, fumée, chaleur, lumières me font tituber, tanguer, pour finalement me laisser ivre et épuisée.

* Je vois cet homme dont la bouche est nécessairement inhumaine, précéder puis accompagner le concert de Cocorosie. Quant à ce dernier, j’aimerais bien en parler mais ce sera pour un autre jour, donc sans doute jamais, parce que je ne sais pas transmettre ces sentiments là… Si j’analyse, je n’y suis plus, et après c’est déjà trop tard…

* Je regarde l’amant détruire mon appartement, “le lit est trop près du plafond” m’explique-t-il calmement, en envoyant des coups de couteau dans les poutres. Murs et plafonds se trouent comme s’ils n’étaient faits que de plastique et, avec une déception enfantine risible, je constate “en réalité rien n’est solide ici”. […]

* Un jeune homme, dans la station de bus d’une banlieue glauque, panique en voyant un policier au loin, et pose son bouquet de fleurs à côté de moi en me suppliant “s’il vous plaît madame, vous me sauvez la vie, vous dîtes qu’il est à vous le bouquet, s’il vous plaît, vous jurez de dire qu’il est à vous”. En partant, je le vois se diriger vers d’autres hommes, plus loin, qui ont tous un bouquet dans les mains, ce qui les rend étrangement suspects, mais tiens en fait je ne sais même pas à quelle station il me faut descendre, alors j’oublie l’armée de fleurs au bord du HLM.

* Un individu, plus âgé, hurle “laissez-moi sortir ! Je veux sortir !” alors que personne ne gêne l’accès à la sortie. Il traverse les portes automatiques comme si sa vie en dépendait, à la façon d’un James Bond s’élançant en rouler-bouler hors d’une voiture en feu… Je vérifie que la guerre n’a pas encore éclaté autour de moi, qu’aucun élément dangereux ne me menace… Non, je suis toujours entourée d’êtres au regard vide, tassés sur eux-mêmes, comme à chacun de mes trajets quotidiens… En dévisageant mes voisins, j’envie un peu la panique de ce passager, parce qu’il me paraît plus vivant que nous tous…

* Quand Monsieur Passager s’est demandé “mais où il va ?” en regardant le chauffeur, juste avant de remarquer “l’inquiétude des gens, tout le monde s’affole, et si le bus avait été détourné par Al-Quaïda”, j’étais apparemment la seule à être indifférente face à ce changement de direction. Parce que je pressentais que rien ne m’empêcherait d’arriver là où je n’avais pas envie d’aller, quel que soit le chemin utilisé… […]

* En décrochant mon téléphone, j’entends : “je vous appelle parce que j’ai trouvé ce numéro dans mon portable, c’était une voix de petite fille sur mon répondeur”. Il n’y a que moi ici et je ne connais pas votre numéro, monsieur. Je perçois son incrédulité. Ma réponse ne doit pas être convaincante car plus rien ne me surprend : récemment, trois personnes m’ont remémorée ce que je ne me rappelais pas avoir dit ou fait… “Tu bois trop Junko”. Certainement, mais quand même… Aucune petite fille n’est jamais venue chez moi et mon chat ne dispose pas des cordes vocales adéquates, alors… Est-ce que je suis folle et amnésique, ou est-ce que cet appartement est hanté ?

* Mes parents décrètent : “tu as changé d’ordinateur, tu n’as pas indiqué ton changement d’adresse, et tu as perdu le papier des impôts dans le déménagement, alors tu appelles le Centre des Impôts pour te renseigner sur la démarche à suivre.” Je m’exécute donc. La dame qui me répond n’est ni charmante ni déplaisante, simplement impitoyablement neutre. Je lui demande s’il est possible d’avoir une copie du papier. “Nous ne délivrons pas de copie”. Mais je ne dois pas être la seule à l’avoir perdu ? “En cas de perte nous délivrons des duplicatas”. Depuis, saisie d’un doute, j’ai vérifé le sens de ces mots : Copie = reproduction exacte d’un document ; Duplicata = double d’un document ; synonymes de ces mots = double, reproduction. Donc nous sommes bien d’accord : une copie et un duplicata sont deux choses très différentes ! Ensuite je lui demande ce que je dois faire, madame m’explique : “dans ce cas le plus simple est de faire une déclaration-papier et pas Internet”. Heureusement, au lieu de m’en tenir là, j’insiste : mais ce n’est pas trop tard pour la déclaration-papier ? Imperturbable : “oui c’est trop tard”. Autrement dit, c’est plus simple sauf que c’est impossible. Elle ajoute “on peut vous envoyer le duplicata à votre nouvelle adresse”. Méfiante, je vérifie : très bien, mais est-ce que je recevrai le document à temps pour faire la déclaration ? Et sa réponse arrive, magnifique : “non !”. La discussion sera longue et déroutante. Au bout du compte, j’arrive à lui faire dire qu’il faut que je vienne en personne si je veux avoir mon duplicata et envoyer ma déclaration dans les temps. Elle me précise qu’ils sont ouverts du lundi au vendredi jusqu’à 15 heures 30. Je raccroche en me disant qu’elle m’aura transmis au moins une information utile, et comme je ne travaille pas le vendredi après-midi, autant y aller ce jour là. Mais en cherchant l’adresse exacte de ce centre, je découvre que le service qui me concerne n’est ouvert que le jeudi après-midi. Sans cette vérification, j’aurais trouvé porte close.
Cette conversation m’ayant passablement énervée, et étant donné toutes les difficultés qu’elle annonce, je prends une grande décision : vider tous mes tiroirs pour vérifier que j’ai réellement perdu ce papier. Après avoir passé une heure à tout étaler par terre, je le retrouve, entre un tiquet de caisse d’il y a 5 ans, le bail d’un appartement que j’occupais il y a 7 ans, et autres archives inutiles. Parce qu’en fait le problème est le suivant : je ne jette rien donc je perds tout. Ceci dit, désormais, mes avis d’impôts seront soigneusement conservés, mis en vitrine s’il le faut, car je ne veux plus jamais avoir à téléphoner à ces gens là.

[J’aurais bien aimé trouver une chute, une conclusion… Mais que peut-on sérieusement conclure de tout ça ?]

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