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Au monsieur vieux et fatigué de la ligne T4 en direction de Solaure le 7 janvier entre 14 heures 30 et 15 heures

Monsieur,

Je vous ai rencontré le jeudi 7 janvier 2016, dans la ligne de tramway T4, en provenance de l’Hôpital Nord et en direction de Solaure, entre 14 heures 30 et 15 heures. Je m’en souviens avec autant de précision car cet après-midi était particulier pour moi avant d’avoir la malchance de vous parler. La veille, déjà, j’étais anxieuse. Mon sommeil avait été perturbé par les situations hypothétiques auxquelles je pouvais être confrontée le lendemain. Mon amoureux et moi, nous amenions notre fils à l’hôpital pour une consultation ORL. Nous y allions pour la troisième fois, toujours pour la même raison. Cette fois-ci, en fonction des résultats de son bilan auditif, le docteur nous conseillerait, ou non, de procéder à une opération sous anesthésie générale. L’intervention a beau être bénigne, une anesthésie générale sur un enfant de 4 ans qui pèse 15 kilos avec son camion de pompier dans les mains, ce n’est pas rassurant. Nous en avions discuté son père et moi. Nous avions des arguments : il y a un pic de la maladie à 4 ans donc c’est banal, la plupart du temps ça guérit tout seul, son langage progresse c’est que ce n’est pas un gros handicap, etc. Sans être certains d’oser contredire un expert pour autant, sans être certains d’avoir raison.

Nous étions impatients d’avoir une réponse or nous avons passé une heure de file d’attente en file d’attente dans un environnement surchauffé, puis 40 minutes dans une salle d’attente presque dépourvue de jouets. En arrivant le docteur s’est excusé : « à cause de patients en retard je n’avais pas eu le temps de prendre ma pause repas. Or quand je ne mange pas, je suis de très mauvaise humeur. » Nous sommes deux donc je la comprenais aisément.
A l’issue de l’examen, la dame en blanc nous a dit qu’il entendait très bien et qu’il n’avait pas besoin d’opération pour l’instant. Soulagement de courte durée, car ensuite elle nous a annoncé qu’il fallait qu’il voit un psychologue qui puisse comprendre « comment il fonctionne ». Elle nous a posé des questions et en tant que mère informée, j’ai vite compris les pistes qu’elle explorait : « a-t-il des intérêts restreints ou obsessionnels ? Est-ce qu’il a des difficultés d’interactions sociales ? Peut-être qu’il s’ennuie parce que ce qu’on lui demande de faire est trop facile pour lui ? » Nous avions pris rendez-vous avec un psychologue (à contrecœur) avant qu’elle soit la quatrième professionnelle à nous le conseiller.

Quand je suis montée, à l’arrêt Hôpital Nord, le tramway était vide. L’enfant a choisi sa place, je me suis assise face à lui. Mon amoureux était séparé de moi par un couloir. Mon fils, fatigué, somnolait en contemplant le paysage. J’ai vu qu’il était calme alors, moi aussi, j’ai regardé les rues défiler. Je pensais à l’ORL, à la maîtresse, à l’orthophoniste, à la pédiatre, à ce que je dirais à la psychologue, aux progrès de mon fils, à ce qui reste peut-être étrange chez lui, je me demandais si c’était vraiment étrange ou non, pourquoi nos parents et nos amis le trouvaient parfaitement normal ce petit garçon alors, pourquoi ils me reprochaient même d’accepter de voir un psychologue, est-ce que ce rendez-vous changerait positivement ou négativement notre vision de lui, ou alors il ne changerait rien et ce ne serait qu’une perte d’argent sachant que de l’argent on en a peu et que les psychologues ne sont pas remboursés, etc. J’avais sommeil aussi, bercée par le roulement du tram.

Dans un coin de mon champ de vision, j’ai vu mon fils debout et vous assis. Je n’ai su qu’après votre départ que vous l’aviez poussé en avant pour prendre sa place. Sur un ton ironique, vous avez dit à mon petit garçon : « merci, toi au moins tu es gentil. » J’ai bien compris que c’était à moi que vous parliez à travers lui. Au passage – sans avoir la moindre intention de vous flatter – vous n’aviez pas l’air âgé. Enfin, je vous donnais cinquante ans. Dans ma tête de femme de 35 ans, je n’ai pas cette image des personnes âgées. Cependant, je n’ai pas vu votre carte d’identité et de toute façon, je ne vous aurais sans doute pas remarqué non plus si vous aviez été un senior. Je me suis excusée avec sincérité : « pardon, je ne vous avais pas vu. » Alors, avec une voix forte, vous m’avez lancé : « vous ne m’aviez pas vu, bien sûr. Je ne suis pas assez gros peut-être ? » Il est vrai que vous étiez, non pas obèse, mais bedonnant et que vous bombiez le torse à en faire tomber votre bouton de chemise. Bêtement (me suis-je dit trop tard), je suis restée honnête : « Je regardais par la fenêtre, j’étais ailleurs, j’en suis désolée. Je pensais à autre chose. » Alors, à plein poumons, après avoir jeté des regards en coin aux autres passagers, vous avez déclamé : « Ah parce que vous pensez, vous ? » Ébahie, je me suis contentée de constater calmement : « ce n’est pas la peine d’être insultant ». Vous avez eu le dernier mot : « je ne suis pas insultant, ma-de-moi-selle, je suis vieux et fatigué. » J’ai mis les mains autour de la taille de mon fils qui s’était réfugié contre moi. S’il n’avait sans doute pas compris le fond du problème, il avait perçu votre violence verbale et physique. J’ai posé ma joue sur ses cheveux. J’ai regardé les nuages derrière la vitre. J’étais assez fatiguée pour être blessée par votre méchanceté gratuite, trop fatiguée pour répliquer. Vous êtes descendu deux arrêts plus tard, soit moins de 5 minutes après.

Mon fils voulait se rasseoir face à moi mais je l’ai pris sur mes genoux, tout en jetant des coups d’œil autour de moi pour ne pas refaire la même erreur. C’est seulement alors que j’ai commencé à prendre conscience de votre mauvaise foi. Nous étions assis au milieu de la rame de tram. Autour de nous, il n’y avait que des passagers plus jeunes que vous et plus âgés que mon enfant. Mon amoureux, attentif, lui, m’a raconté le reste : « il est entré. Il a balayé les sièges du regard et il s’est dirigé droit vers le petit qu’il a poussé dans le dos. Il aurait pu me demander ma place, ou celle d’une personne située devant nous, ou jeter un regard insistant à quelqu’un. Il n’a rien fait de tout ça. J’étais stupéfait. C’est là qu’il t’a parlé. » J’en déduis que vous l’avez choisi, le petit garçon distrait et vulnérable, ou que vous m’avez choisie, sa mère qui ne pouvait pas vous voir débouler. Peut-être vous êtes-vous dit qu’un enfant sur une place assise, c’était un scandale ? Le pousser dans le dos par surprise dans un tram en marche n’en est pas moins dangereux.

Soyez-en sûr, ce n’était pas par politesse que je m’excusais d’être ailleurs. En général, qu’ils soient plongés dans un livre, dans un journal, dans la musique diffusée à travers leur casque, ou dans le contenu de leur téléphone mobile, les gens sont rarement vigilants dans les transports en commun. J’en ai fait la mauvaise expérience également, y compris quand je n’avais pas l’air d’avoir besoin d’une place assise. Voyez-vous, dés mon deuxième mois de grossesse, j’étais sujette à des malaises dus à de l’hypotension. Debout, dans un environnement trop chaud, je m’évanouissais, or j’avais un ventre trop plat pour oser réclamer une place assise. Je me souviens de matinées où je partais en avance parce que je savais qu’à un moment donné, je risquais de descendre avant ma destination pour m’asseoir sur le trottoir, attendre que les bouffées de chaleur passent, que le monde cesse de tourner trop vite et que mes jambes puissent de nouveau me soutenir. Vous n’aviez pas l’air âgé, mais je n’avais pas l’air enceinte.
Plus tard, lorsque l’existence d’un bébé dans mon ventre est devenu évidente pour autrui, je n’avais plus ce problème, je craignais plutôt de tomber (je prenais surtout le bus) car la notion de gravité change au bout de quelques mois de grossesse. Là encore, je n’avais pas le courage de demander et je me contentais de lancer des regards insistants. Cela dit, compte-tenu de votre verve, je n’ai pas l’impression que vous soyez de tempérament timide.
Être distraite dans les transports en commun n’est peut-être pas une bonne excuse pour être impolie. Etre vieux et fatigué ne justifie pas votre comportement non plus.

Je ne prends quasiment jamais les transports en commun depuis que mon fils a passé l’âge d’avoir une assistante maternelle. Je ne vous reverrai sans doute pas. Sinon, je ne sais si je saurais éviter de vous humilier à mon tour. Ce serait me mettre presque à votre niveau de bassesse. Peut-être même cherchiez vous le conflit et vous ai-je déçu lorsque je me suis tue ? En tout cas, si votre intention était de gâcher l’après-midi déjà pénible de quelqu’un d’autre, je suis désolée d’admettre que vous y êtes parvenu. Dans un bon jour, en fonction de mon humeur, j’aurais ressenti du mépris, de la colère, ou de l’indifférence. En ce 7 janviers vers 15 heures, vous ne m’avez pas fait pleurer, non quand même pas. Mais, durant plusieurs minutes, vous avez provoqué cette sensation désagréable dans ma gorge, comme un corps étranger, celle qui accompagne l’angoisse et précède parfois les larmes. Pas longtemps, non. J’ai rapidement compris que la victime, c’était aussi vous. Par votre comportement, vous vous êtes tourné en ridicule. Ce que je pense maintenant, monsieur, c’est que vieux ou non, fatigué ou pas, vous êtes un connard très malheureux.

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« Vous savez que vous avez beaucoup de chance ? Il est tellement beau cet enfant. »

Je me dirigeais avec Le Boutchou vers le marché sur la petite place. Choisir les fruits et les légumes qu’il souhaite manger, voir le marchand les poser sur la balance et tendre la monnaie que je lui donne sont des gestes qui l’amusent. J’étais partie juste après son goûter car les sorties durent longtemps avec lui. D’une part, il doit impérativement ramasser des cailloux, des feuilles, des glands, des bâtons, etc. (qui finissent dans mes mains, dans mes poches, puis parfois dans sa « boîte aux trésors »). D’autre part, quelque soit le lieu, chaque passant(e) croisé(e) aura deux à trois comportements successifs : s’extasier devant lui (« qu’il est mignon ! »), lui sourire niaisement et, si possible, lui donner quelque chose à manger (barre chocolatée, croissant, biscuit…) à n’importe quelle heure de la journée. Au début, j’étais simplement étonnée de découvrir que tant d’individus emportaient toujours une sucrerie avec eux. Est-ce qu’ils se baladent avec des friandises à donner aux enfants dans les rues, comme d’autres trimballent du pain à envoyer aux pigeons dans les parcs ? En tout cas, malgré l’habitude, cette derniere attitude m’agace souvent. Elle me donne envie de préciser que je ne laisse pas mon fils crever de faim. Mais bon, je les autorise à se faire plaisir (le gamin ne manifeste aucune reconnaissance sincère, il est sans doute trop intimidé pour apprécier le don).

Nous nous dirigions lentement vers une vendeuse de courges quand une vieille dame s’est exclamée ; « oh qu’il est beau cet enfant ! Et qu’il est beau son chien ! » Le Boutchou tirait en fait une vache en bois montée sur des roulettes. J’admets qu’elle n’est pas réaliste avec ses couleurs psychédéliques et son chapeau sur la tête, mais de là à y voir un chien… Par ailleurs, ledit « beau jouet » est tout éraflé d’avoir tapé contre de nombreux objets depuis son arrivée dans notre appartement deux ans auparavant. Peu convaincue, je l’ai quand même remerciée machinalement. C’est alors qu’elle a arraché la ficelle du jouet des mains de mon fils avant de se se livrer à une danse étrange. Légèrement courbée, elle tirait le jouet vers elle puis le ramenait vers lui, en scrutant le gosse avec une intensité bizarre, la mine sévère, en silence. Mon minot n’est déjà pas très rassuré en présence d’inconnus en général. Quand en prime l’étrangère en question lui vole son jouet et a une conduite incompréhensible… Il se réfugie contre moi. Collé à mes jambes, il me montrait, d’un geste à peine esquissé, qu’il aurait aimé reprendre son jouet. Derrière moi, un marchand de saucisson essayait de me tendre des morceaux de tous les saucissons qu’il possédait car « les enfants aiment ça » puis il précisait : « ils ne sont pas chers, si vous en prenez deux le deuxième est à moitié prix ». Il insistait tellement que je me suis brièvement demandé si la vieille dame n’était pas payée pour lui permettre de vendre des saucissons (que je n’avais pas l’intention d’acheter).

En attendant, le manège de cette personne continuait à l’identique. Elle attendait probablement que mon fils dise ou fasse quelque chose en réaction à son drôle de jeu… mais quoi donc ? La lumière du jour baissait. Je craignais que mon bonhomme n’ait plus le temps d’aller faire du toboggan ensuite, or je lui avais promis de passer par le parc au retour. J’en avais également assez d’être harcelée de publicités pour des saucissons. Timidement, je lui ai signalé que mon fils n’était pas très rassuré… « Il  n’est pas le seul, moi non plus je ne suis pas rassurée » m’’a-t-elle répondu. (Serait-elle intimidée par un gamin de 3 ans ? Dans ce cas, qu’essaie-t-elle de faire ?) Mais ses simagrés persistaient et la vache à roulette faisait toujours des allers-retours. Ultérieurement, en essayant de décrire cette rencontre à mon amoureux, j’ai pensé à la manière dont on apprivoise un animal. On lui jette quelque chose à manger, de moins en moins loin, pour l’obliger à se rapprocher et finalement, à se sentir en confiance. Au bout du compte, elle tirait la ficelle de plus en plus près d’elle, sauf que l’enfant restait immobile. Cette tactique fonctionne peut-être avec un chat, mais pas avec un gosse de 3 ans. A la longue, le mien pourrait ếventuellement se mettre à pleurnicher de frayeur ou simplement d’ennui. Rien de positif ne se produirait de toute façon. Après avoir tenté plusieurs formules maladroites par politesse, je me suis résolue à être directe : « Nous avons des choses à faire tous les deux, il va falloir qu’on y aille… » Elle lui a rendu sa vache (ouf ! Fuyons !)

Tandis que je m’éloignais d’elle, elle est revenue vers moi. « Vous savez que vous avez beaucoup de chance ? Il est tellement beau cet enfant ». La phrase était banale, je l’avais déjà entendue. En revanche, le ton était agressif, comme si elle me reprochait la beauté de mon fils. Etonnée, j’ai mis quelques secondes avant de dire « oui, merci » comme d’habitude (Que dire d’autre ? Ah oui, étant donné ma gueule et celle de son père, ce n’était pas gagné, c’est miraculeux la génétique…? Non, j’aurais tellement aimé avoir un enfant hideux…?). Elle m’a posé la main sur l’épaule puis, avec une expression de jalousie ou de colère dans les yeux, elle m’a confié : « moi, je n’ai pas d’enfant. Comme je n’ai pas d’enfant, je n’ai pas non plus de petits enfants. Or je suis en âge d’être grand-mère… C’est très dur ». (Long silence car j’étais soudain aphone et en manque de mots). « Il est tellement beau cet enfant, et son jouet est aussi tellement beau… » J’ai cru que Marguerite la vache cabossée allait la faire pleurer. Elle a de nouveau répété : « Vous comprenez ? » Je comprenais surtout que j’étais très mal à l’aise. J’ai balbutié je-ne-sais-quoi, rien de très intelligent. Elle m’a suffisamment perturbée pour que dans la foulée, j’oublie la moitié des courses que j’avais notées sur le papier resté sur la table du salon. Pendant ce temps, Le gosse était anormalement calme. Pensif, il ne prêtait aucune attention aux sourires niais sur son passage, du moins jusqu’au parc. Ensuite il s’est comporté de manière habituelle.

Comme je l’ai compris un peu tard, il n’avait jamais été question de la beauté de mon enfant, raison pour laquelle cette phrase banale était exprimée de manière inhabituelle dans sa bouche. Elle trouvait beau le fait d’avoir un enfant. Elle n’admirait pas son jouet mais la possibilité de l’utiliser pour jouer avec sa progéniture. Elle me trouvait chanceuse de pouvoir materner. Est-ce que je sais que j’ai beaucoup de chance d’avoir un enfant…? Sans doute pas complètement. Je devine les regrets que peut avoir une vieille dame lorsqu’il est trop tard pour que ce que ce qui n’a jamais eu lieu se produise, comme pour n’importe quel regret éprouvé à la fin d’une vie, pas plus, pas avec cette intensité là. [...]

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