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Où il est question de prières pour contrer un licenciement, de l’utilité de la littérature, de mon existence en tant que personne prénommée Nathalie durant trois minutes, de pain qui rend heureux et amoureux, et autres rencontres du lever au coucher du soleil.

J’ai fermé la lourde porte de mon immeuble alors que les couleurs du lever de soleil commençaient à s’étaler en bas du ciel, au bout de la route. A cet instant là, j’ai su qu’il ferait beau aujourd’hui, même s’il faisait encore nuit. Sur le chemin que je suis en automate, mes yeux fatigués ne voient que des halos lumineux autour des phares, des feux, des arcs-en-ciels miniatures sur la chaussée humide, des visages sous les néons de la station de métro…

Soudain, je découvre Monsieur Passager Numéro 3 sur l’escalator à côté de moi. Après un salut courtois, il me souhaite une bonne année puis lance : “toujours fidèle au poste ? Vous avez bien redémarré le boulot ?” “Oui et vous, comment ça se passe ?” L’air résigné, il se contente de dire : “ça se passe, ça se passe… Ce n’est pas comme si c’était une vocation mais bon, c’est la vie. J’attends la retraite maintenant.” Je compatis et, en tant que bibliothécaire qui va travailler sans déplaisir, je savoure ma chance au passage, une fois de plus.

En voyant la foule remplir le bus au-delà de sa contenance, je décrète : “le prochain va arriver, je vais l’attendre”. Trois minutes plus tard, je monte donc dans un bus quasiment vide qui démarre avant le précédent puisque le conducteur de ce dernier ne parvient pas à fermer les portes entravées par les corps humains entassés. Selon les jours, consternée, j’oscille entre tristesse et fou rire face à cette scène de bêtise humaine qui se renouvelle inéluctablement tous les matins.

Mollement assise sur le siège, mes perceptions restent brusques et fragmentées : la larme scintillante sur la joue d’un petit garçon au visage impassible (quelle était la cause de ce chagrin récent ?), le sourire d’une jeune femme au regard vague, plongée dans une rêverie délicieuse de toute évidence (quelles sont les pensées qui l’emportent ailleurs ? Quel est l’univers agréable qu’elle se construit loin de ce trajet monotone ?). Entre la musique éthérée que j’écoute au casque et mes déambulations visuelles, je me laisse hypnotiser et manque rater mon arrêt. J’appuie sur le bouton rouge d’ouverture de la porte de justesse, mais la fraîcheur de l’air me revigore assez pour me ramener à la réalité. Je dépose des bises sur des joues et je serre des mains machinalement avant de rejoindre mon sous-sol habité de livres.

Une femme d’âge mur frappe à la porte, puis l’ouvre timidement. Elle me demande sur un ton très doux : “j’ai rendez-vous avec mon patron dans une demi-heure. Je crois qu’il va m’annoncer mon licenciement, alors j’aimerais savoir si vous avez des livres de prières que je puisse lire avant…?” Je suis touchée par sa question mais je n’en laisse probablement rien paraître en lui répondant : “De quelle religion ? J’ai des livres de prières juives, catholiques, musulmanes…” “Il y en a tant que ça ?” “Oui… Il y a beaucoup de religions et beaucoup de prières”. “Ce n’est pas important, c’est toujours le même Dieu…”. Je l’emmène dans des rayons qu’elle parcourt, visiblement indécise. Finalement, je l’aide en lui proposant un gros livre de “Prières de toutes les religions et de toutes les époques”. Elle le saisit timidement, comme s’il s’agissait de son seul espoir, fragile et à manier précautionneusement. Ensuite je lui souhaite bonne chance pour son rendez-vous malgré tout. Elle me remercie distraitement, avant de sortir en serrant l’ouvrage contre elle.

Ma deuxième visiteuse est une dame assez âgée. Elle m’explique qu’elle est couturière. Au sein d’une association, elle fabrique des vêtements de poupées et de jouets pour les enfants malades victimes de handicaps. Elle veut consulter une revue féminine parue entre 1920 et 1950 dans laquelle il y avait, toutes les semaines, des patrons de couture. Elle est la première personne à vouloir la lire depuis que je travaille ici (plus de cinq ans) et sans doute depuis plusieurs décennies d’après la couche de poussière accumulée sur cette étagère. J’ai déjà feuilleté un ou deux numéros de ce périodique lors de mon arrivée, par curiosité. On y explique aux jeunes filles à jupe au-dessous des genoux comment devenir de bonnes mères et des épouses disciplinées. Le contenu aurait de quoi rendre féministes les femmes les plus indifférentes au féminisme. Bref, je place des piles sur une table. Deux heures plus tard, je m’enquiers poliment des résultats : “vous trouvez ce que vous cherchez ?” L’œil brillant, elle m’explique avec enthousiasme : “oui et je trouve même des recettes de cuisine !” Je m’aperçois alors qu’en réalité, elle lit chaque exemplaire en intégralité, en revivant une bonne partie de son adolescence comme elle me le confirmera ensuite. Je songe, amusée, que je n’aurais jamais pensé qu’une femme puisse actuellement être nostalgique en lisant cette revue dans laquelle les filles sont des esclaves sans cervelle… La nostalgie emprunte décidément de curieux chemins.

Cette dame fait partie de ces individus qui ont une opinion sur tout et la communiquent très volontiers. Par conséquent, à la fin de la journée, j’aurais toutes sortes d’informations à son sujet, de son enfance à ses petits enfants, en passant par sa vision de la politique. A un moment donné, elle me confie : “quand je pense aux inondations en Australie, à ces gens qui ont tout perdu… C’est horrible non ?” “Si” (dis-je sans la moindre originalité) “A Lyon, il faut qu’ils se méfient aussi. La Saône et le Rhône ont déjà débordé par le passé” “Ah ? C’était il y a longtemps alors…” “Pas tant que ça, ma mère me racontait que petite fille, elle avait vu les gens circuler en barque en plein centre-ville” (étant donné son âge approximatif, et si c’est sa mère petite fille qui l’a vécu, c’était plus de cent ans plus tôt). Elle reprend : “ils construisent plein d’immeubles dans des zones marécageuses à Lyon en ce moment, or l’eau est comme la mémoire : elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Je ne sais pourquoi je me répète sans dire un mot “l’eau est comme la mémoire, elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Puis, je remarque intérieurement que décidément, les gens croient systématiquement qu’une situation qui s’est produite se reproduiraquelle que soit l’évolution de la société. En tout cas, prochaine inondation ou non, guerre à venir ou pas, je quitte la bibliothèque en fin d’après-midi sans avoir vu le temps passer, comme d’habitude.

Depuis qu’une longue grève des TCL m’a obligé à me déplacer à pieds pour ne pas perdre mon travail, j’ai pris l’habitude d’effectuer cinq kilomètres et demi de marche pour rentrer chez moi tous les jours (sauf averse de pluie ou de neige glaciale quand je n’ai pas de parapluie). Au dessus des quais, le ciel est aussi rose et suave qu’une fraise tagada. Je m’arrête pour déguster sa couleur de toutes mes prunelles, accoudée au pont. Je vois venir vers moi un homme barbu couvert de tatouages, en débardeur malgré la température automnale, au visage bouffi d’alcoolique et à la barbe épaisse. Il s’adresse à moi : “do you have a lighter please?” J’ai suffisamment prononcé cette phrase par le passé en Angleterre ou en Irlande pour la comprendre immédiatement donc je lui tends mon briquet. Lorsqu’il s’exclame : “oh you speak english!”, je comprends qu’il a dû poser cette question plusieurs fois en pensant : “idiots de Français qui ne comprennent pas que je veux un briquet pour allumer la cigarette plantée entre mes lèvres”. Je lui avoue modestement “a little bit but I am not fluent in english”. Puis, il me demande (en anglais) si je suis de Lyon. “No, I’m from Marseille” (c’est faux mais lui donner le nom du patelin d’où je viens m’obligerait à le situer plus précisément or cette idée m’épuise d’avance). Il a l’air très content de l’apprendre car il connaît Marseille, “le wieux porte and la cainnebier”, il jouait dans un groupe de rock qui faisait des tournées en France et notamment au Poste à Galène (que j’ai fréquenté durant mes années estudiantines). Ensuite il veut savoir : “What are you doing in Lyon ?” “I’m a librairian”. “Oh you’re a well educated girl!” Euh… “I hope so”.

”And what are you reading ?” Euh… “novels” dis-je pour simplifier. Il me raconte alors qu’il a lu beaucoup de romans dans son enfance et durant son adolescence, mais il n’en lit plus parce qu’il veut apprendre quelque chose quand il lit, donc il lit de la philosophie, de l’économie, des livres de sciences humaines… car un roman, ce n’est que du divertissement (“you know Stephen King ? Absolute Shit!” s’exclame-t-il vigoureusement). Si je n’avais pas la flemme de m’exprimer en anglais et si je n’étais pas fatiguée par ma journée de travail, je lui expliquerais qu’à mon avis, on peut aussi apprendre quelque chose d’un roman, en particulier s’il est bon. Et même si j’ai cessé de lire Stephen King à la fin de l’adolescence, ses bouquins en disent long sur les moeurs dans le Maine, l’alimentation des Américains (j’ai découvert l’existence des sandwichs salami-mayonnaise en lisant ce romancier, ce n’est certes pas vital mais ce n’est pas complètement inutile) et les principales angoisses humaines, mais bref, je n’ai pas le courage de me lancer dans ce débat. Je réagis donc à propos des livres de philosophie en lui annonçant que c’était mon domaine d’études à l’université. Nous énumérons quelques philosophes, Nietzsche en particulier (forcément), mais le soleil s’est couché entre temps alors je lui fais comprendre poliment qu’il faut que je rentre chez moi. “Be lucky!” m’ordonne-t-il en me tapant le dos d’une manière qui se veut certainement affectueuse (même si ma colonne vertébrale apprécie moyennement le geste). En continuant ma route, je constate que je n’aurais jamais imaginé que cet homme était aussi cultivé quand il s’est avancé vers moi… Foutues fausses impressions hâtives liées au physique et au look.

Dans la petite ruelle qui précède la longue montée pour rentrer chez moi, je pousse la porte de la boulangerie au propriétaire imprévisible. En fait, je fréquente peu les boulangeries depuis que nous sommes deux à vivre dans mon appartement puisque mon amoureux se charge souvent d’acheter du pain en quittant son lieu de travail. D’ailleurs, je n’avais pas besoin de pain lorsque je suis entrée dans la boulangerie de la petite ruelle pour la première fois. Je ne saurais jamais exactement pourquoi j’y suis allée. En tout cas, ce jour là, j’ai vu un boulanger pittoresque s’avancer vers moi. Son accoutrement lui donnait l’air de sortir d’un roman de Pagnol, un mégot faiblement incandescent entre les lèvres amplifiait son étrangeté (de nos jours, on ne fume pas dans une boulangerie). Il m’a apostrophé joyeusement : “bonjour Nathalie, une florentine comme d’habitude ?” Je ne me suis jamais appelée Nathalie et j’ignorais ce qu’était une florentine. Néanmoins, sans comprendre pourquoi, j’ai répondu : “oui bien sûr, merci”. “Y a pas de quoi, à bientôt Nathalie”. Je suis ressortie, un tantinet troublée.

Sans raison non plus, j’y suis retournée ce jour là. Cette fois-ci, il n’était pas visible lorsque je suis entrée. Néanmoins, j’ai entendu de loin : “bonjour, ça va comment aujourd’hui ?” “Bien.” En s’avançant vers moi, il a insisté : “vraiment bien ?” “Euh ouais…” Alors, l’air satisfait de son idée, il m’a conseillé : “je vous propose un pain des bois ma grande, ça rend heureux et amoureux.” Personne ne m’avait appelé “ma grande” depuis une quinzaine d’années environ, mais il était difficile de résister à un pain qui rend “heureux et amoureux” donc j’ai accepté sa proposition.” “Merci ma grande et bonne soirée !” m’a-t-il lancé alors que je sortais, perplexe et néanmoins amusée.

La nuit avait englouti la ville dans le brouillard et dans des halos de lumière assez semblables à ceux que je voyais au petit matin. Tout en gravissant ma jolie colline croix-roussiènne, je songeais avec reconnaissance à ces rencontres et à ces dialogues, intéressants ou futiles, qui colorent mon petit quotidien d’un léger nuage de singularité.

Boy Friend – D’Arrest

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Où il est question de descriptions maladroites, de vide et de rien, de feuilles mortes et de fleurs fanées à ressusciter

Ces dernières semaines, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journées (les semaines duraient environ quarante-huit heures). Quand je sortais de chez moi, la nuit était encore présente, à peine grisée par l’approche de l’aube. Je distinguais uniquement l’asphalte anthracite sous mes pieds. Devant et au-dessus de moi, le décor était incertain. Le soleil apparaissait plus tard, en même temps que le pont au dessus de la Saône, à travers la vitre du bus ou au depuis la rambarde. C’était un soleil étonnamment doux et chaleureux malgré la fraîcheur du petit matin, notamment grâce aux feuilles des arbres jaunis ou rougis par l’automne, aux couples de cygnes sur la rivière, dans laquelle se reflétaient, ondulantes, les façades colorées des maisons… A cet instant là, le paysage, dans son intégralité, n’était que courbes, rondeurs, et couleurs flamboyantes. C’était beau à donner envie d’être peintre ou photographe, pour pouvoir immortaliser une vision sans lui faire perdre son intensité ni sa fulgurance. D’ailleurs, j’ai voulu prendre une photographie des quais tous les jours, mais j’ai perdu mon appareil photo quelque part dans l’ombre de mon appartement, sous les objets entassés et les poubelles pleines, sous les seules preuves matérielles de mon existence.

Le long du chemin, j’ai foulé des feuilles mortes de plus en plus nombreuses, en longeant un mur envahi par la plante grimpante qui me fascine chaque année à cette saison : sa couleur est indéfinissable, quelque part entre le rose bonbon et le pourpre. Je n’y connais rien en végétation mais le reste de l’année, ce mur est invisible, même si je le suis matin et soir pour rejoindre la bibliothèque sans m’en apercevoir. En entrant dans mon antre à livres, je suis systématiquement surprise par la joie ressentie, d’autant qu’elle dure depuis plus de quatre années. Certains lieux nous ensorcellent puis nous hantent, à la manière d’un coup de foudre, qu’il soit amoureux, littéraire, musical… Soudain on ne peut plus s’en passer, sans être nécessairement capable de justifier cette passion, voire en trouvant de nombreuses raisons de s’y soustraire. Parmi elle, il y a ce stress inexistant autrefois… J’ai la désagréable impression d’être à la lisière de la perte de contrôle. Cette crainte prend la forme d’une certitude : je n’en fais jamais assez. Je sais que je ne fais rien d’autre (non, je n’appartiens plus à ces employés qui passent leurs heures de boulot entre Twitter et Facebook) et je n’ai provoqué aucune catastrophe pour l’instant. Néanmoins, il me semble que le retard s’installe imperceptiblement, comme la fissure qui précède le gouffre, comme un premier symptôme anodin avant la découverte d’une maladie. Lorsque le mal sera fait il sera trop tard, me dis-je alors, tandis que le découragement m’envahit à la fin de la journée… A la fin de la journée uniquement, car chaque matin l’espoir ressurgit, y compris quand il a fait semblant de me quitter définitivement la veille.

Les stores grincent un peu en dévoilant le parc constellé de rosée. J’ouvre la fenêtre afin d’aérer ce sous-sol. A l’odeur des livres s’ajoutent celle des rosiers et de l’humidité. J’allume tous les ordinateurs, puis lance selon les jours et les envies : Spotify, Deezer, Last.fm ou HypeMachine pour travailler en musique. Assez souvent, je me sers une tasse de thé. J’ai amené une bouilloire, une tasse et différents sachets de thé vert ; je n’en suis pas encore à garder mon matériel de toilette à proximité de mon bureau comme le faisait Mon Petit Vieux Préféré mais, incontestablement, je m’approprie cet espace. D’une certaine manière, je m’y installe comme on s’installe dans un nouvel appartement : tout est encore dans les cartons, il y a tant à faire, alors on s’arrange pour avoir l’indispensable : la musique tout le temps – celle que je choisis – et le thé à volonté. Cependant si, chez moi, je passe des heures à me demander ce que j’ai envie de faire, ce que je dois faire, dans quel ordre le faire, puis à culpabiliser de ne rien faire, ici je suis prise dans un mouvement perpétuel : le courrier, les commandes de nouveaux livres, le journal des comptes, la réparation de certains vieux bouquins, le dossier pour une réunion, le classement, l’indexation, les cartons remplis de dons… Je ne peux pas me permettre d’être immobile. Éventuellement, j’interromps mon activité afin de griffonner le nom d’un artiste intéressant entendu sur une radio Last.fm ou sur HypeMachine, ou pour faire chauffer de l’eau, mais ce faisant je pense toujours à l’action qui suivra. Ainsi, les heures et les jours s’écoulent à une vitesse inconcevable, d’autant que ces activités me passionnent : je veux être efficace ! D’ailleurs je me demande si je possède la moindre volonté en dehors de ce contexte professionnel.

Malgré tout, je ne suis pas mécontente de quitter la bibliothèque à la fin de l’après-midi, notamment parce que c’est l’occasion de marcher une heure en écoutant de la musique. La marche est une étrange activité quand on ne la pratique pas pour se rendre quelque part. Enfin, certes, en l’occurrence, je me rends chez moi… car je n’ai nulle part où aller sinon. Je me rends chez moi par habitude ou par facilité, mais je m’autorise des détours, des rues prises au hasard, pour être surprise rester attentive à ce qui m’entoure, par exemple aux couchers de soleil. Les couchers de soleil m’ont rattrapé. Jour après jour, ils sont survenus un peu plus tôt dans mon parcours. Il y a quelques semaines, après environ trois kilomètres de marche, je traversais le pont sous un ciel si clair que la lune était visible, diaphane mais indubitable dans le ciel bleu. Maintenant, au moment précis où je sors de la bibliothèque, je vois les nuées tremblantes d’oiseaux, celles qui précèdent la tombée de la nuit… Ce n’est pas désagréable non plus.
Dans tous les cas, marcher longuement sans véritable objectif est une expérience curieuse. La marche sépare et rassemble tout à la fois. Je suis consciente de ce qui m’entoure, du sourire béat et absent d’une passante, d’un homme qui pêche sous le panneau “pêche interdite”, d’un ivrogne affalé sur le rebord du trottoir, de la surface écaillée d’une péniche, des yeux ronds curieux d’un bébé dans une poussette, mais aussi de ma respiration, de mes foulées, des scénarios imaginaires que je construis, des phrases que j’écrirai, des notes de musique transmises par mon baladeur… Je peux à la fois rêvasser comme si je m’absentais intégralement de la réalité, et me sentir appartenir à ladite réalité de tous mes sens. Je suis incapable de vivre un tel flux de sensations internes et externes simultanément le reste du temps, quoi que je fasse. Petit à petit, je deviens dépendante de cet état : malgré une dernière montée difficile, j’arrive toujours trop tôt chez moi, rendue moite par l’effort, essoufflée par les dernières marches, et pourtant prête à faire de nombreuses foulées.

En fait, je ne souhaite pas réellement arriver chez moi à la tombée de la nuit, de toute façon. C’est toujours le soir que je m’adonne à la mélancolie. Je referme la porte d’entrée, tâtonne à la recherche d’une lampe qui ne soit pas grillée (il n’y en a qu’une mais je garde le réflexe d’appuyer sur les autres interrupteurs), enlève mes chaussures, puis enfile des vêtements confortables. Ensuite je me sers une bière fraiche pour me rafraîchir après ma longue marche, éventuellement suivie d’un verre de vin, ou deux, ou bien trop. Le verre à remplir et les mouvements de ma bouche pour le boire seront désormais mes principales activités, en dehors de celles-ci je ne bougerai plus avant le lendemain. Il n’est que 17h30, il pourrait être minuit. D’ailleurs, si je croise un voisin ou si je fais une course juste avant de rentrer chez moi, je dis machinalement “bonne soirée”. Mes interlocuteurs me répondent “bonne fin d’après-midi”, voire “bonne journée” pour les plus optimistes (la majorité d’entre eux, bizarrement) alors je prends conscience du décalage : ah oui il ne fait même pas encore nuit ! Je récidive le lendemain. Je le sais par avance : en rentrant chez moi, je ne fais rien de précis, rien de général non plus, rien. Parfois je bavarde avec mon amoureux sur Gtalk avec le son et l’image ; s’il ne se connecte pas, je reste bien souvent “invisible”, comme si rien d’autre ne m’intéressait, comme si je pensais trop à lui pour pouvoir m’intéresser à qui ou à quoi que ce soit d’autre, plutôt. Et puis la nuit passe. Je la fais durer pourtant… Je décide d’aller me coucher à 23h et rejoins mon lit à 1 heure du matin, sans raison, comme si j’attendais un événement, une fois de plus. De toute façon, le sommeil me fuit durant plusieurs heures. Quand il accepte enfin de me saisir, il m’envahit de rêves psychédéliques, troublants, incompréhensibles, souvent angoissants. J’accuse l’alcool fréquemment, quand le réveil me surprend encore étourdie par l’ivresse. A 6 heures et quarante cinq minutes du matin, les paupières faites de braise, le cœur en proie à une violente tachycardie tandis que ma chambre virevolte, je me promets d’être très raisonnable la nuit suivante, et puis le cycle se reproduit d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre.

Le samedi soir, cette difficulté à sortir de la bibliothèque est encore plus flagrante car j’accueille le week-end avec une indifférence inédite. C’est un fait, c’est tout : je travaille cinq jour sur sept donc au bout du cinquième jour je suis en congé, c’est nécessaire comme les levers et les couchers de soleils, le vent la pluie, les repas trois fois par jour, etc., on n’y peut rien, c’est agréable ou non peu importe, mais c’est surtout dans l’ordre des choses. Auparavant j’avais toujours hâte de quitter mon travail, soit parce qu’il était pénible (caissière, employée chez McDo, etc.), soit parce que je souhaitais retrouver mon amoureux rapidement (durant plusieurs années, le week-end était le seul moment où j’étais avec lui, à Lyon ou à Grenoble). Maintenant, je redoute l’appartement vide et mal éclairé, le canapé taché par les verres qui glissent de mes mains après minuit, et surtout l’inactivité.
Dés que le week-end commence, j’ai de nombreux projets bien définis ; je n’ai rien accompli quand il se termine, j’ignore l’origine de cette apathie. Au fond je me demande si je n’attends pas le lundi, assise à écouter des disques du matin à l’aube, entre deux nuits téléphoniques. Je refuse les invitations de mes amis car je suis épuisée à l’idée de me déplacer et puis, de toute façon, je me sens incapable d’être présente autrement que physiquement tant ma tête est faite d’inaccompli, d’inachevé, de stress inutile de son absence. J’ai mauvaise conscience d’agir ainsi. Je sais qu’il est malsain de s’isoler, d’autant qu’à la bibliothèque, il m’arrive de passer une journée entière sans prononcer un seul mot, mais je ne ressens aucun manque. J’aime toujours voir les personnes qui me sont chères, mais je n’ai pas la force d’aller à elles. Je dois aussi m’obliger à décrocher le téléphone ou à répondre à un mail, y compris s’il est très bref. Je me fige, irrésistiblement, entre ces murs. Je suppose qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi où que j’habite, mais la situation s’aggrave jusqu’à blesser mes proches. Si par hasard je leur réponds en prenant sur moi, je ne parle que d’eux. Ils s’en rendent compte puisqu’il me disent malicieusement “la prochaine fois tu me parleras de toi d’accord ?”, ou “j’aimerais avoir de tes nouvelles aussi”. Il n’y a pas de nouvelles à donner, je ne saurais même pas dire si je vais bien ou mal, je crois que ça m’est complètement égal. Enfin, je ne suis pas malheureuse, j’apprécie ma solitude et ces disques qui défilent sinon je parviendrai à remuer, j’imagine. Pour autant, je suis consciente de cette perte de communication, cette perte de souvenirs, cette perte de vécu en somme. Je m’adonne au vide, comme je m’adonne à la mélancolie, consciemment mais non sans culpabilité.

Ces dernières semaines, donc, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journée… les derniers levers et couchers de soleil car l’hiver approche. L’heure à laquelle tombe ou s’efface la nuit n’est pas l’unique preuve du passage des saisons. La brume matinale envahit déjà la colline que je contemple depuis le parc. Elle rend désormais indistincte le trafic des voitures sur la route en dessous, elle entoure la basilique d’une fumée inodore. Les oiseaux noirs reviennent tournoyer au dessus des pins, les écureuils s’affairent sous leurs branches. La semaine dernière, j’ai entraperçu – durant une journée, donc pendant quelques secondes – ce ciel blanc laiteux, des briques de nuages tellement lourdes qu’elles anéantissent l’espace. J’ai souvent écrit que j’aimais cette lividité céleste car son intemporalité était rassurante : à dix heure du matin comme à quinze heures, la lumière est la même. Cette année, je crains de la détester. Elle assombrit même les arbres… Pour l’instant, ceux-ci se libèrent de leurs feuilles rousses dans le vent. Bientôt, il n’y aura plus que des branches inébranlables sous les rafales hivernales, des arbres absolument immobiles. La pelouse, sans ses “fleurs roses des vents à souffler” et sans ses pissenlits cessera de ressembler à une marée colorée à la moindre brise. Les flaques d’eaux deviendront des patinoires miniatures, gelant tout ce qu’elles contiennent. Pour peu que la neige s’en mêle, les perspectives disparaîtront, alors le parc sera semblable à une photographie en noir et blanc, un instantané infini. Il ne restera plus que les volutes de nos souffle, la buée sur les vitres, les glaçons qui fondent sur les cheveux, le verglas sous les pas, pour se sentir vivre dans un espace-temps. Jeudi matin, déjà, je regardais des gouttes de pluie accrochées aux bancs à travers la fenêtre, et j’avais cette envie absurde de prendre un chiffon pour accélérer leur disparition à défaut de pouvoir leur infliger un mouvement.

Enfin, je ne suis pas désespérée non plus. Au contraire, j’espère jusqu’à l’absurde… La semaine dernière, mon amoureux m’avait fait parvenir un beau bouquet de fleurs inattendu à la bibliothèque. C’était amusant car tous mes collègues – invisibles le reste du temps puisqu’ils travaillent dans les étages de l’établissement – voulaient impérativement savoir qui m’envoyait des fleurs et pourquoi (le livreur s’étant perdu dans les couloirs avant de trouver la bibliothèque, comme tout le monde). J’ai regretté d’avoir dit la vérité : “c’est mon amoureux, et non ce n’est ni ma fête ni mon anniversaire, mais j’ai un amoureux romantique qui aime faire des surprises”. J’aurais dû prendre un air énigmatique et laisser courir des histoires rocambolesques… Bref. Les fleurs étaient fanées mardi. Je les ai sorties du vase que j’ai rempli d’eau avant de les remettre dedans, comme si elles pouvaient encore avoir soif. Je savais que ce geste était insensé : elles étaient mortes, ternes, racornies au point d’effleurer la table du bureau, leur parfum avait l’odeur de la décomposition… Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher d’agir ainsi… De la même manière, quand il me dit depuis l’Irlande : “je suis sûr qu’on ne regrettera pas cette séparation d’un an et demi”, je lui réponds “certainement, un an et demi ça passe assez vite” sans comprendre moi-même ce que je raconte. Comment pourrais-je ne pas regretter ce temps perdu ? Pour lui, bien sûr, c’est l’occasion de découvrir un pays, une culture, d’avancer professionnellement, d’avoir des maîtresses mais moi, qu’est-ce que cet éloignement m’apporte ? Le plus invraisemblable étant que je ne lui mens pas pour le rassurer, je crois à ces mots en les prononçant, comme je crois à un refleurissement de mon bouquet fané… Mais dans l’intervalle, je perds mes forces doucement, paisiblement. Le bouquet est toujours sur ma table, l’eau ne diminue pas, et je murmure comme une prière : “allez, avec ou sans ces fleurs, avec ou sans lui, il va bien falloir essayer de passer l’hiver”.

Cabinet of Natural CuriositiesGlass
(Aucun rapport avec le texte, comme souvent, mais ce morceau est magnifique, c’est déjà ça.)

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