Archives mensuelles : mai 2007

Ennui et chat, rituels et angoisse, chocolats et lanterne [parce qu’une note chasse l’autre]

Je me suis retournée à cause de cette sensation d’être observée, pour croiser ce drôle de regard, perturbant. […]

Dans l’après-midi, Mon Ptit Vieux Préféré s’est exclamé : “je ne comprends pas pourquoi la porte du fond est toujours ouverte !” Il ne s’adressait pas à moi, donc je me suis abstenue de répondre. De lui dire que c’est moi qui l’ouvre cette porte, pour aller fumer derrière l’établissement. Elle est toujours ouverte parce que j’y vais de plus en plus souvent. Pendant un an, je n’ai pas pris de pause… Maintenant j’en prends, beaucoup, trop peut-être. Je n’en ai pas réellement besoin, ce n’est qu’une façon de tuer le temps, comme la majorité de mes cigarettes d’ailleurs. Comment l’expliquer, cette lassitude… Il a beau me mettre une “boîte d’antidépresseurs” (comme il dit en désignant le chocolat), et des cerises sur mon bureau, un canard en plastique sur mon ordinateur, un Père Noël miniature sur mon clavier… donnant ainsi à mon environnement professionnel quelque chose de surréaliste… Malgré tout ses efforts, la routine grignote toute mon énergie…

Je laisse fondre le chocolat sur ma langue, parce que les minutes semblent s’écouler plus rapidement ; quand il a totalement fondu, je vérifie la petite horloge de l’ordinateur, donc je sais que la fonte d’un chocolat dans une bouche prend entre 2 et 6 minutes en fonction de son épaisseur, et de la façon dont il est fourré (praliné, ganache, etc.). C’est passionnant, n’est-ce pas ? Les rares visiteurs ont remarqué l’omniprésence du chocolat, et ils commencent à m’en donner aussi, pour se faire pardonner un retard notamment, tout le monde dit “elle aime le chocolat”. Les gens aiment bien me résumer avec simplicité : elle aime le chocolat, elle aime le rouge et le noir, elle fume trop. Toutes ces choses n’ont aucune importance en fait, mais personne n’a envie d’en savoir davantage, ce serait aussi déplacé que de répondre “non” aux quarante “ça va ?” que j’entends tous les jours. Je côtoie certaines personnes depuis plus d’un an, et notre conversation se résume à “ça va ?”… Pas de quoi se plaindre, au moins nous communiquons. Donc, disais-je avant de m’égarer, je prends beaucoup de pauses, ce qui bizarrement n’affecte en rien mon travail : entre 150 et 300 bouquins indexés tous les jours, dont personne ne connaît l’existence, mais je crois que cette histoire a déjà été racontée.

Donc, je prends beaucoup de pauses, et parfois je m’aventure même dans le petit bois au fond du parc. Il serait fier d’être désigné en ces termes, car en réalité il est trop minuscule pour être appelé “bois”. Ce ne sont que quelques arbres, des sentiers qui ne se terminent pas, et une végétation hébergeant une multitude d’insecte. Mais malgré tout, dans ce presque rien, on se sent bizarre. Le ciel disparaît totalement par endroit, tant les herbes folles grimpent, les feuilles s’étendent. Il y fait extrêmement humide, moucherons et moustiques y dansent dans des rondes zigzagantes. On entend toutes sortes de bruits, crépitements, bruissements et autres frottements… Ce sont les lapins, les écureuils, et les chats sauvages. En fait, ce petit coin d’arbres est pire que les pires appartements des cités, ceux de 10 m2 dans lesquels vivent 15 personnes. L’étendue de pelouse du parc est gigantesque pourtant, mais apparemment les animaux préfèrent vivre étroitement et cachés, ça se comprend… Enfin, je suppose que si j’étais un écureuil ou un lapin, mon comportement serait le même qu’eux. Bref, dans cet endroit, on ne se sent pas très bien. Il y fait chaud et froid à la fois, étouffant malgré l’espace qui l’encercle et que je peux apercevoir de l’intérieur. Néanmoins j’y suis souvent, peut-être parce que personne n’y va. En l’occurrence, mon objectif était de capturer un écureuil. Comme d’habitude, ma tentative a échoué. Je scrutais intensément le moindre centimètre autour de moi, l’écureuil est passé en trombe, à une proximité insultante de mes pieds, venu de nulle part vers nulle part. A chaque fois, ce scénario se répète. A croire qu’ils naissent de la terre pour apparaître avec la rapidité d’un éclair. D’ailleurs, le tonnerre a grondé, la lumière est devenue toute blanche, le vent s’est levé, de grosses gouttes ont déferlé d’entre les feuilles, et mon malaise dans ce trou feuillu est devenu insupportable, alors je suis retournée d’où je venais…
J’ai mangé un chocolat et puis un autre, et puis un autre… Et, défiant mon incrédulité, le temps ne s’est pas arrêté.

Je ne sais où ni quand, une phrase a capté mon attention : “Les ritualisations sont une façon de charmer l’angoisse”. Je m’y suis arrêtée, un petit peu. Le verbe “charmer” me paraissait étrange, spontanément j’aurais écrit : les ritualisations sont une façon d’étouffer l’angoisse, ou : d’apprivoiser l’angoisse, voire : d’oublier l’angoisse… Charmer m’évoque simultanément le joueur de flûte devant les serpents et la sorcière, bref le pouvoir magique qui séduit… Et là j’en ai conclu que finalement ce mot était parfaitement adéquat. J’ai aussi appris que whisky venait, étymologiquement de l’expression “eau de vie”. Enfin, quelque part au hasard d’une page, il était écrit “mieux vaut allumer une minuscule lanterne que de maudire les ténèbres (proverbe chinois)”. Des choses fondamentales pour vivre agréablement, en somme.

Vraisemblablement, j’ai pris le bus en sortant, et pourtant mes 45 minutes de trajet ne m’ont laissée aucun souvenir… Ah si, le monsieur qui sentait mauvais à côté de moi m’a demandé : “on est le 24 ? Je dois aller à la clinique le 24.” J’ai réfléchi quelques instants avant d’avouer : je ne sais pas du tout. “Vous ne savez vraiment pas !?” Bin… Non, je sais qu’on est un jeudi, au mois de mai de l’année 2007. Et là j’étais presque fière, en ces temps d’horloges dégoulinantes de lenteur, de savoir repérer le jour, le mois et l’année. Il a conclu, apparemment soulagé : “ah mais alors ça va, c’est le 24 juin que j’ai rendez-vous”.

En rentrant chez moi, j’ai été agressée d’abord par l’odeur des poubelles et du tabac froid, puis par la vision des bouteilles vides – mon Dieu toutes ces bouteilles – dont beaucoup étaient cassées. C’est de ma faute : j’avais encore oublié que mon chat adore jouer aux quilles (avec les bouteilles, les disques, et tout ce qui s’empile quelque part en règle générale, autrement dit l’essentiel des objets de mon appartement). Je me suis fait mordre en vérifiant qu’il n’y avait pas de verre niché dans ses coussinets délicats, cela va de soi. 1 appel téléphonique “tiens, tu te souviens que j’existe” (dit l’interlocutrice), 5 mails de plus qui s’ajoutent à mes 45 mails en retard [je vous réponds avant l’année prochaine, juré] et une courte pulsion de défenestration, qui s’est dissipée avec une bière fraiche, quelques clopes et des pensées tendres envers lui qui arrivera demain…
Mais si, je l’aime au bout du compte. Peut-être est-ce la seule chose que j’aime dans ma vie en ce moment, ou plutôt : la seule qui soit palpitante. Parce que je peux le sentir, le voir, le toucher, le goûter et l’entendre avec plaisir, sans être écrasée par la lourdeur des heures.

[Cette chanson tourne dans ma tête depuis plus de 24 heures]

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Quand on est en retard, mieux vaut ralentir un peu le pas…*

5H50 my love
Sur le polaroïd, il écrit au stylo “5 H 50 my love”. “My love” a le sommeil dans les yeux, la fumée dans la gorge et du liquide plein le ventre. Bonbonne d’alcool, je me déplace mollement entre les vêtements éparpillés, en disant “pardon” aux bouteilles vides que je renverse de mes pieds nus et sales. The sin and This mess we’re in and The city Sun sets over me… Entre deux rasades de whisky, il met du fard bleu vif sur ses paupières, et étale mon fond de teint sur son visage mal rasé. Je le regarde faire, fascinée. Sous la table, il y a un polaroïd d’un autre garçon : vêtu d’un caleçon bleu, il prend une pose aguicheuse, juchée sur mes talons hauts ; je suis frappée par la similitude de leurs comportements… Tous les hommes auxquels je m’attache sont des camarades de défonces jeux. A croire que c’est ainsi que je les aime ? Pourtant, tout en suppliant les murs d’arrêter de tourner, je me demande avec inquiétude si nous sommes capable d’être ensemble sans nous enivrer, sans nous perdre, sans déconner…

[ATTENTION : la photo ci-dessous peut choquer les âmes vertueuses - Mais elle illustre parfaitement mon propos, donc j’assume (enfin j’essaie)]

jeux

Juste pour voir…
Pourquoi les ciels des lendemains de nuit blanches sont-ils toujours les mêmes ? Froid, laiteux, pluvieux. Engloutie par ma capuche, je ne distingue qu’un coin de trottoir gris pâle, le tissu étouffe sa voix… Malgré tout, j’y entends toute sa tendresse, pendant qu’une tristesse diffuse me rend silencieuse. Non, nous ne sommes pas toujours en phase … Du moins si tu ne fais pas semblant de m’aimer, car il m’arrive encore d’en douter. J’ai tant de difficultés à te reconnaître… Peut-être parce qu’à la fin d’avant le début, j’avais l’impression de ne jamais t’avoir réellement connu…
Des remarques rancunières m’échappent… Ses compliments perdent leur impact émotionnel parce qu’ils ne pansent pas les blessures passées, ils me les remémorent au contraire, par contraste. J’aimerais cesser de le regarder avec la sévérité d’un juré hargneux face à un candidat injustement désavantagé. D’avoir la langue sifflante et le regard ironique alors qu’il n’est qu’amour et gentillesse jusqu’à présent.
Assise au coin de la fenêtre, dans la cachette derrière les rideaux, j’observe le vieil homme d’en face qui donne à manger aux pigeons. Ce sont toujours les mêmes qui engraissent, les plus rapides, les plus méchants aussi, ceux qui envoient des coups de becs dans les plumes de leur congénères… J’ignore pourquoi ces volatiles me rappellent un vieux fait divers, des gamins qui avaient fait dérailler un train en posant un objet sur la voie… A la question “pourquoi ?”, ils avaient répondu “juste pour voir ce que ça faisait”. Il y a un peu de ça aussi, dans mon venin rancunier, une forme de curiosité malsaine, l’envie de faire une connerie aux conséquences imprévisibles, ou celle de le tester, palper les limites…

Les racines invisibles
Les billets pour les Nuits Sonores resteront dans mon sac. Ce n’est pas le premier concert que j’annule sous prétexte qu’ici, je me sens bien, et là bas je ne sais pas si… Comme les coups d’œil furtifs aux vitrines des agences de voyage, dans lesquelles je n’entrerai sans doute jamais. Ma carte d’identité perdue avant chaque départ. Le problème que je peux avoir, certains jours, à sortir de chez moi. S’enfermer pour prolonger, le plus longtemps possible, chaque moment de plaisir, ou pour le calme, la sécurité. Je n’ose pas faire l’inventaire de toutes les occasions perdues ainsi ; si seulement je n’avais pas la mémoire des endroits où je n’aurais jamais dû aller…

Love will tear us apart again
Je lui lance : “ok, on va y aller, tu peux arrêter la chaîne ?” “T’es sure que tu ne veux pas écouter cette chanson une sixième fois de suite ?” “Euh si en fait je veux bien, je n’osais pas continuer à te l’infliger…” Et encore une fois, ce morceau :

Je me berce avec cette reprise parce que je la comprends tellement bien, au passé et par peur de l’avenir. En fait, sa lenteur me permet de saisir parfaitement la justesse de chacune des phrases, et puis j’y ressens une résignation qui me rend mélancolique, mais m’apaise aussi…

Same old shit
“Hé ! On a passé quasiment une semaine ensemble et il n’y a eu aucun problème”. Je réplique “le fait qu’on ne se dispute pas ne signifie pas que tout va très bien, la question c’est de savoir si on préfère passer ces journées ensemble ou seuls chacun chez soi”, et j’ai envie de rembobiner le dialogue et de me scotcher la bouche. “Moi je préfère les passer avec toi…” Cette réponse ne me fait aucun effet particulier, je suis seulement soulagée de ne pas entendre un “pas toi ?” assez prévisible. Je commence à argumenter sur le thème de la relation amicale, mais je m’interromps lâchement pour me nicher au creux de son épaule… Par peur de perdre l’ami en éloignant l’amant. Et l’amant me manquerait sans doute. Et puis en effet il n’y a eu aucun problème, j’en crée des imaginaires, c’est tout. Et il paraît qu’il faut se laisser du temps. Et je ne sais toujours pas ce que je veux. Et je suis incapable de me laisser vivre sans m’enliser dans les hésitations….

[”Une constatation, les notes et brouillons s’accumulent, mais je n’arrive plus à trouver ce ciment qui donne un rythme, une trame, un sens à tous ces mots“, car entre ce que je ne peux pas écrire, ce que je ne veux pas révéler et ce que je ne sais pas expliquer, il ne reste que des phrases tronçonnées… Ainsi qu’une violente envie d’appuyer sur la touche Suppr : j’en ai vraiment assez de me répéter.]

*André Siniavski, Pensées impromptues

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