Archives mensuelles : mai 2007

L’ombre au tableau

Lorsque ma mère s’éloignait de mon père après une dispute, j’avais peur de ne jamais la voir revenir, tout en évitant de formuler cette pensée. Comme le froid et l’obscurité de la cave, les nuits à guetter le retour de la voiture parentale, l’hospitalisation de J., et beaucoup d’autres choses dont certaines moins graves : un mensonge deviné, une trahison supposée… Quand le voile commence à se lever indépendamment de ma volonté, j’en referme bien vite les bords tant que c’est encore faisable, je camoufle craintivement une vérité possible… Nous sommes sur les quais et le voile se lève. Une bouteille de Heineken pêche dans la rivière, cul vers le ciel gris et tête dans l’eau verte comme les canards ; “ce serait intéressant de la suivre jusqu’au moment où le courant devient plus fort” ; mais non, c’est inutile, elle finira par se noyer, d’ailleurs le sol sous l’eau doit être un vrai cimetière de verre, j’en ai vu passer tant avant elle suivant la même trajectoire…
Son visage est réjoui, satisfait, donc je dois m’étourdir encore pour éviter cette sensation bien connue, le soupçon qui se promène dans un coin de ma tête. Ce n’est qu’une ombre, partiellement éclairée, j’évite de la mettre en lumière… Mais elle est là en arrière-plan, cette phrase tentatrice : désormais il me semble qu’une rupture ne me ferait pas souffrir. Sous mes yeux, il a écrit “nous sommes retombés éperdument amoureux” ; je n’ai pas osé dire que ce “nous” méritait quelques nuances, un “peut-être”, un “on dirait que” ou un “apparemment”… J’aime sa présence, il n’y ni heurts ni cris, nos émotions sont en phase…. L’équipage se complète très bien donc le bateau vogue paisiblement pour l’instant. Mais je me sens trop libre (avec ou sans lui) pour mériter le qualificatif “éperdu”. Par hasard le courant me maintient près de lui et tant que le trajet est agréable, nul besoin de le modifier ; par hasard aussi, quelque chose pourrait m’attirer ailleurs : un autre rivage opposé ou un simple mirage, et je me laisserais dériver loin de lui sans hésiter. A se demander si, au fond, il n’est pas qu’un “en attendant”. En attendant quoi ?…
La nuit s’étend, je mords dans le fruit ; Son amour m’enveloppe et j’oublie le doute qui n’est qu’une ombre parmi tellement d’autres ; Celle-ci réapparaît quand il n’est que tendresse dégoulinante, à cause du décalage ; Je remercie sans dire “moi aussi”. Ce soupçon rend ma situation confortable parce qu’il s’ensuit un drôle de sentiment d’invincibilité, de force… Pourtant c’est agaçant. Après cette dépendance amoureuse, longue et étouffante, il est insensé de s’apercevoir, au moment où il revient, que finalement… Je préfère ne pas terminer cette phrase, ignorer son aboutissement, pour ne pas regretter une conclusion hâtive…
Je n’ai vraiment aucune raison d’en vouloir à celui qu’il est aujourd’hui… Ce n’est peut-être qu’une histoire “d’antérieur à”, “d’avant que”, etc., et alors ça passera quand les bons souvenirs récents feront oublier les détritus passés… (J’essaie d’espérer). Il y a eu ces deux phrases dans notre discussion, totalement anodines, surtout qu’il y avait mis des conditionnels. Mais malgré tout, il donnait des orientations à ma vie alors que je n’avais pas sollicité son avis et ça m’a laissé comme un sale relent d’autrefois. Ce ne sont que des détails, je ne les aurais pas remarqués s’ils venaient d’un autre, oui je sais… Je répète : les associations d’idées sont incontrôlables. Autant que mon appréhension à l’idée de prendre ce train pour rejoindre son appartement ce soir. Je vois déjà les montagnes qui défilent, les noms des gares, la route sur laquelle j’ai déjà marché dans tous mes états ; l’escalier et sa fenêtre habitée par des araignées qui m’ont vue fumer en pyjama le matin où il m’avait mise dehors ; la sonnette pressée par mes doigts hésitants ; le couloir et mes valises à l’entrée… J’y suis allée pour la dernière fois la veille du départ en Irlande. J’y étais la nuit des cris et des objets projetés, de mes affaires rassemblées au bord de la porte de sortie. C’est débile : ce n’est qu’une ville, un immeuble, des murs, donc il n’y a pas de quoi avoir la trouille au ventre, bordel. Et pourtant…
Par le passé, j’ai successivement comparé cette histoire à une peinture recouverte d’une mauvaise croute faite de déceptions mutuelles, qu’il fallait gratter pour redessiner le nous, puis à l’effondrement d’une construction et “il ne reste presque rien de ce qui était”. J’avais tort, l’image était fausse. En réalité, il en reste toujours trop, des fragments, des ruines encore fumantes… L’anéantissement n’est que partiel, en dépit de notre capacité à nous détruire mutuellement. Dans les débris, je trouve les raisons de l’aimer de nouveau, et celles de le quitter. Ma faculté de juger n’en est que plus inconsistante… Mercredi matin, à l’aube, devant son bol de café, il a essayé de se souvenir de son rêve, avant de dire “c’est quand même incroyable de ne pas se rappeler des images qui ont été vues deux minutes plus tôt”. J’ai ajouté silencieusement : “surtout quand on se souvient aussi bien d’images qui ont été vues un an plus tôt”.

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La visibilité est réduite dans ce tunnel

Je ne sais pas pourquoi…
… j’aime tellement cette langueur euphorique qui suit les ébats amoureux.
… après son départ, je reste assise au bord du vide dans la pénombre.
… cet homme monte les escaliers en ramassant des mégots jetés qu’il met dans ses poches.
… quelque chose luit mystérieusement sur l’une des marches.
… le ciel paraît indécis depuis quelques jours.
… le vent se retient puis souffle très fort à travers la fenêtre entrouverte avant de s’interrompre encore, comme quelqu’un d’essouflé qui se cache pour reprendre sa respiration.
… le tonnerre se déplace sans cesse.
… je reste inerte alors qu’autour et en moi, il n’y a que mouvements, grondements, saccades.
… de la chair aux mots, la fusion est parfaite et notre relation semble évidente… en sa présence.
… en son absence au contraire, mes doutes s’enchaînent et font des noeuds dans mes sentiments.
… le fait de prévoir le danger n’atténue pas ma peur.
… l’”avant” remonte dans ma gorge et déteriore le goût des douceurs présentes.
… il reste des fissures quand je recolle la confiance, des failles qui s’amenuisent ou s’élargissent selon les moments.
… tu veux m’épouser.
… il y a quelques mois, tu m’avouais “à ce moment là je t’ai regardée et je me suis dit : “je ne pourrais plus jamais aimer cette fille” », or cette fille n’a pas changé.
… tu adores ce que tu as détesté ou vice-versa.
… je fluctue ainsi dans ton regard.
… mes yeux picotent et mon coeur palpite quand, impulsivement, j’ai envie de rompre.
… j’éprouve un “amour réticent”, mais l’assemblage de ces deux termes est contradictoire, alors l’un des deux finira par absorber l’autre, sans doute. (Lequel ?)
… j’ai peur de faire remonter la vase à la surface, jeter de la boue dans l’eau claire.
… tu es parti ni pourquoi tu es revenu, au bout du compte.
… je joue avec les ombres zébrées des feuilles sur ma peau, mes doigts fourragent dans l’herbe fraiche, mi-ombre mi-soleil.
… cette passante a un visage serein.
… après m’avoir saluée, elle s’est exclamée : “une autre chercheuse de solitude !”
… je déambule au fond du parc, loin des voix et des bancs, au creux des broussailles.
… je ferme les yeux et m’absorbe dans la contemplation du voile orange enflammé sous mes paupières.
… j’aimerais conclure en écrivant “quand je les ai rouverts, ma décision était irrémédiablement prise”.
… il y a un arc-en-ciel sur l’asphalte brillant, au bord du caniveau.
… ce chien noir marche sur trois pattes, la quatrième est coupée à la limite du poitrail sans même un moignon, comme si elle n’avait jamais existé.
… la gamine joue à cache-cache avec moi derrière son siège, dans le bus, en me faisant de grands sourires.
… je suis émue par une goutte suspendue à l’extrêmité d’une feuille.
… les roses rouges restent fières sous la pluie mais les roses blanches et dorées se flétrissent dans l’averse.
… “on peut le faire plusieurs fois par jour, on ne s’en lasse jamais”.
… j’ai envie de le satisfaire lui, et personne d’autre.
… j’espère encore tomber amoureuse d’un autre.

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