Archives mensuelles : novembre 2006

Ice age, heat wave, can’t complain If the world’s at large why should I remain ?

J’espère qu’un jour toi aussi tu recevras ta dose de mots doux enrobés de sucre, parce que je n’aime pas recevoir sans donner, mais je n’aime pas faire semblant non plus, enfin pas avec ces choses là. Tu essaies de mettre ta main sur la mienne depuis environ dix minutes, je m’en aperçois à la façon dont tes yeux font des allers-retours entre nos doigts sur la table. Prise de pitié, j’ai presque envie de t’aider un petit peu. Comme ce jour où il cherchait à m’embrasser, je m’étais rapprochée d’un centième de millimètres presque rien, juste assez pour lui permettre d’oser… Ne pas regretter. Et cesser de penser à lui avec toi parce que c’est incorrect. J’enlève mes mains de la table en imitation marbre, au chaud derrière mes jambes elles seront mieux, j’ai un peu froid de toute façon. Ce doit être ce décor, blanc et acier, je n’ai pas envie d’être là, je crois bien l’avoir choisi pourtant, si tant est que je choisisse quoi que ce soit. Tu me demandes comment était ma journée, je ne sais jamais comment répondre à ces questions toutes faites. Tous les soirs, mon père m’agaçait en me demandant : “comment c’était à l’école ?”. En fait je commençais à me sentir de mauvaise humeur dans le bus à l’idée qu’il me poserait cette question, et dés qu’elle sortait effectivement de sa bouche, j’étais énervée, il y avait comme une irritation dans ma gorge, une envie d’être agressive. Ce n’était pas sa question qui posait problème en réalité, mais seulement le fait qu’il ne me dise rien d’autre ni avant ni après. Ma journée donc…
Sans réfléchir, la première image que j’en ai est ma peau indemne dans la glace. Un moustique me persécutait la nuit dernière. J’ai rêvé que ce moustique me dévorait pendant que j’essayais de m’endormir. Je sentais l’humidité du sang sur mes épaules, des parcelles de peau se détachaient et dans un fond brumeux je songeais que je n’aurais plus de corps du tout le lendemain matin. En ouvrant les yeux, je me suis précipitée devant le miroir, malgré le froid autour du lit et mes membres engourdis. Il n’y avait même pas la plus petite trace de piqures, mon enveloppe corporelle était intacte. Ce moustique a peut-être été purement imaginaire. Ensuite je me souviens des autocollants sur l’engin qui sert à composter son ticket dans le bus : un crocodile avec un œil gigantesque me tirait la langue et je n’ai pas identifié la race des deux autres animaux, des jolis monstres, l’un était rose et l’autre bleu. Dans mon baladeur, j’avais mis Cocorosie, ça allait très bien avec mes yeux endormis, la chaleur près du siège, les lumières trop vertes au dessus du conducteur, et le brouillard à l’extérieur. A la station suivante, un homme avec un cartable en cuir marron s’est assis à côté de moi, il m’a demandée où je travaillais car il m’avait déjà vue avant. J’ai enlevé le casque pour entendre la question et y répondre rapidement, puis je l’ai vite remis en fixant la vitre parce que je n’avais pas envie de parler. Je ne voulais pas sortir de ma musique. Dans la bibliothèque, j’ai lu un poème, d’un auteur déjà oublié, il était notamment écrit : “celui qui a le cœur pur dort bien”. Si la qualité du sommeil révèle l’état du cœur, le mien devait être en piteux état la nuit dernière. A table j’ai demandé : “Et P. elle travaille encore ici ? Je ne l’ai plus vue depuis longtemps”. Ma voisine m’a chuchoté “non, ah c’est vrai qu’on ne t’a rien dit…”, et puis elle ne m’a rien dit de plus, apparemment ce n’était pas l’endroit. J’ai réalisé que P. avait disparu juste après son retour de congé maternité. J’aimais bien P. Vers 16 heures le vent avait cessé de souffler, j’ai bu un chocolat chaud dans le parc. Beaucoup d’arbres ont été coupés, c’est moins joli, et puis ils ne protègent plus du bruit des voitures sur la route. Je n’ai plus vu d’écureuils depuis longtemps, en revanche j’étais entourée de cinq corbeaux. Les arbres morts, le ciel gris, la route, les corbeaux… C’est un petit peu tristounet là bas, en ce moment. Mais les fleurs ne se sont pas encore fanées sur mon bureau, à part la rose rouge. Demain je l’emporterais peut-être avant que Mon Petit Vieux Préféré ne la jette parce que j’aime bien mettre des pétales dans mes livres. En errant entre les étagères, j’ai trouvé une lettre datant du 19e siècle. Une jeune fille racontait qu’elle hésitait entre se marier et rentrer dans un couvent parce qu’elle n’aimait pas le mari qu’il lui fallait épouser, mais elle se disait que la probable venue de la guerre allait, avec un peu de chance, lui faucher son mari et elle se sentait coupable d’avoir ce genre de pensée, elle n’arrivait plus à dormir. Certains mots étaient effacés, je n’ai pas pu tout reconstituer. J’ai reposé la lettre à l’endroit où je l’avais prise. Il y a beaucoup de souvenirs cachés au coin des livres ici. Avant j’était tentée de les prendre, mais ils perdent tous leurs sens quand ils sont chez moi, je ne saurais expliquer pourquoi. Si j’étais moins incrédule, je pourrais voir des fantômes dans cette bibliothèque par moment, peut-être. Quand je suis repartie, mon supérieur m’a dit “rentre bien, bonne soirée” d’une voix très douce, emprunte d’une sincérité déstabilisante. Pour la première fois, j’ai eu l’impression que quelqu’un me souhaitait réellement une bonne soirée, comme si tous les “bonne soirée” entendus dans ma vie n’étaient que des formules de politesse. Cela peut paraître absurde pour quiconque n’a pas entendu son ton de voix à ce moment là, cette phrase banale dans cette bouche, c’était à la fois : une gentillesse, un bras autour des épaules et un baiser sur la joue, d’une personne proche. Je me suis sentie stupide d’être aussi émue par quatre mots entendus mille fois auparavant, pourtant ils m’ont bien plus touchée que tous tes mots sucrés. Dans la file d’attente à la Poste, quelqu’un a dit “bon, je me rappelle que je suis derrière la dame en rouge” avant de sortir fumer devant l’entrée ; une amie m’a demandé “Junko, l’échangisme ?” – “Quoi l’échangisme ? Non, je ne le pratique pas” – et elle a expliqué à la cantonade “je lui demande à elle parce qu’elle a tout essayé” ; et en fait il y a des jours où je suis fatiguée d’être la dame en rouge, celle qui a tout essayé, toutes ces étiquettes… J’ai fait exactement ce qu’il fallait pour les avoir, c’est certain, mais par moment elles sont aussi évidentes et lassantes que les clichés, trop nombreuses aussi, ça gratte, envie de les arracher, comme j’aimerais bien certains jours pouvoir dévisser mon visage et en mettre un autre à la place. Dans Hedwig and the angry inch, j’envie Hedwig au moment où il enfile sa perruque, met son maquillage et devient une femme. Je n’ai pas spécialement envie de changer de sexe, mais d’image si, parfois. Aujourd’hui, tout un tas de gens m’ont rendus mes parapluies, ceux que j’avais oubliés depuis trois mois un peu partout. Alors dans mon sac actuellement, il y a huit parapluies, c’est rigolo et absurde. Quoi d’autre… Ma mère m’a téléphoné pour m’annoncer : “au fait, ton oiseau est mort, et on a transformé ta chambre en espace de rangement, si tu viens à la maison tu pourras dormir sur un matelas dans le bureau.” Je me suis sentie vaguement triste. Pourtant je vais chez eux 10 jours par an, je n’occupe pas ma chambre et je ne vois jamais l’oiseau, mais bon. J’ai éprouvé un peu la même chose que le jour où ils ont vendu mon piano. Quelque chose en moi part, même avec ce que je n’utilise plus…
Mais en fait, tout cela je ne te l’ai pas raconté. A la question “comment était ta journée”, j’ai répondu : “une journée comme une autre”. Et puis, en te montrant le contenu de mon sac : “regarde j’ai décidé de faire une collection de parapluies.” “Mais ils sont tous pareils ?” “Bin oui, c’est tout l’intérêt justement”. Tu n’as rien ajouté, moi non plus. En marchant, j’ai eu envie de te perdre malencontreusement au coin d’une rue quand tu m’as encore répété que tu m’aimais ; finalement j’ai fait bien pire : “tu sais je crois que je ne t’aime pas, j’en suis à peu près sure, alors arrête de dire ça s’il-te-plaît”. Tu as répondu “rentre bien, bonne soirée”. Les mots prononcés quelques heures plus tôt sonnaient complètement différemment à cet instant, si les précédents m’accompagnaient dans mon retour, les tiens m’expédiaient comme un coup de pied dans un ballon. Pourtant je me suis sentie soulagée de m’éloigner, même si j’avais encore envie de pleurer. Aujourd’hui je n’ai pas été mouillée par la pluie en remontant ma rue.

Share Button

When the light from above is equal to the light from below, there is absence of shadow, the horizon fades to invisibility and only very dark objects can be discerned. [Où une note pathético-dépressivo-chiante]

A proximité de moi, un couple roucoule en buvant du vin chaud sur un pont. Ces amoureux me donnent mal au cœur. Je me rappelle, environ trois cent soixante jours avant, le vin chaud trop épicé brûlait ma gorge, ma main était nichée dans la tienne au bord de ce fleuve. Les gens, les voix, les enfants et les vapeurs alcoolisées m’étourdissaient. Tu venais de m’aider à déménager. Tu voyais cet appartement pour la première fois et tu le détestais déjà, contrairement à moi. Je le trouvais trop petit mais agréable parce que c’était avant les cris, la tâche par terre, le bol brisé, tes “qu’est-ce qu’on fait ?”, les promesses arrachées sous la contrainte, et mes doigts croisés pendant mes insomnies… A ce moment là, j’étais persuadée que nous y serions très bien, tous les deux. D’ailleurs, j’étais certaine d’être bien n’importe où si tu y étais aussi… Deux déménagements en moins d’un an c’est suffisant. Maintenant j’aimerais vraiment me poser quelque part durablement, défaire mes valises et en jeter certaines éventuellement, m’installer voire m’enraciner sereinement. Ne pas retrouver dans mes murs ta violence et nos échecs…
“Tu as encore maigri, non ?” Non, mais je n’ai pas grossi, pourtant je n’arrête pas de manger et la balance ne varie pas. A croire que je dépense des milliers de calories par jour en nervosité. Inquiète et agitée, je calcule tout ce qu’il me reste à faire avant de partir et le nombre de jours me séparant de la fin de mon CDD. Le matin, je vérifie qu’Il ne s’est pas subrepticement enfui pendant mon sommeil. Envahie par les doutes, je traque les mensonges… Je rame comme si je devais traverser les chutes du Niagara alors qu’il n’y a peut-être que du béton sous mon minuscule canoë. Je m’épuise à déjouer des menaces avant mêmes qu’elles n’apparaissent à l’horizon. J’ai beau raisonner calmement et en arriver à conclure qu’elles sont imaginaires, je reste superstitieuse. Samedi, une amie me confiait : “dans mon sac il y a un chapelet offert par ma mère, je ne suis pas croyante mais je n’arrive pas à l’enlever de mon sac, et si je change de sac je le déplace”. Je porte mes craintes de la même manière, comme s’il suffisait que je les oublie pour les voir se réaliser. Je pleure quand on me dit “je t’aime” ou n’importe quoi de gentil d’ailleurs. Le moindre compliment me transforme en fontaine ambulante parce que je ne fais plus confiance à ceux qui les prononcent. Et puis j’ai l’impression de ne pas les mériter de toute façon.
J’entends mon dentiste m’affirmer “il n’y a aucun problème du côté gauche, je ne vois rien et sur la radio tout va très bien”. Mais pourtant ça me fait très mal. “Je ne sais pas quoi vous dire, je ne peux pas soigner des dents saines”. Au travail, on m’affirme que mon passage en CDI est évident, on est satisfait de moi et on a besoin de mon poste alors pourquoi embaucher quelqu’un d’autre… Oui mais quand j’analyse la situation à la loupe, je vois très précisément toutes les raisons pour lesquels je pourrais me retrouver sans emploi dans trois mois. Sur un ton suppliant, il me demande : “qu’est-ce que je peux faire pour que tu me crois ?” Je pense tristement : rien, quoi que tu fasses, je n’y croirais pas. J’aimerais mais…
C’est très étrange de s’entendre dire que rien ne justifie une douleur qui semble pourtant viscérale, de vouloir être guérie sans être malade, de voir venir l’orage quand le reste de la population vous montre un ciel dégagé. Etrange et énervant, à avoir envie de se balancer quelques claques [car au moins tu auras une raison concrète d’avoir mal, ça t’éclaircirait peut-être les idées].
Je voudrais seulement me poser durablement quelque part, sans craindre que l’épaule sur laquelle je m’appuie ne se dérobe brutalement, sans repousser les projets pour ralentir les jours, sans l’envie d’être seule par peur de l’abandon, sans l’angoisse de décevoir autant que d’être déçue, sans ces paradoxes aliénants. Parfois j’ai peur de détruire moi-même le sol sous mes pieds à force d’en vérifier la stabilité, car comment peut-on construire quoi que ce soit en ébranlant sans cesse les fondations ? J’aimerais croire que je peux me poser durablement quelque part, je voudrais en être persuadée… comme je l’étais l’an dernier.

Share Button