Archives mensuelles : juillet 2006

juste un vendredi matin

Mes paupières se referment sans cesse en dépit de mes impulsions, comme animées d’une volonté propre. Je résiste à l’attraction violente du lit qui tient à me garder contre lui, moelleusement, c’est tellement doux là bas… Si j’éteins le réveil je vais me rendormir, je vais me rendormir même avec le réveil. Le Chat a décidé de se joindre au réveil : miaulements, ronronnements, moustaches qui piquent mes oreilles, sa queue vient balayer mon visage… Le téléphone s’y met aussi… Résignée et légèrement agacée, j’oblige mes jambes à me mettre debout et j’entrouvre le velux comme tous les matins. Ciel gris et léger vent, l’odeur de café vient probablement de l’appartement voisin. En clignant toujours des paupières, j’accomplis chacun des gestes quotidiens en restant totalement absente, au point de revenir vérifier par la suite que j’ai bien fermé la fenêtre, éteint la cuisinière et tout ce qui s’ensuit, je m’auto-congratule pour agir aussi parfaitement en étant machinale. La rue est agréable aujourd’hui. Je me sens aussi voilée que le ciel. Tout est loin, très loin de moi, me dis-je en baillant continuellement. Une soudaine envie de pain au chocolat me saisit, brutale et irrépressible. Détour par la boulangerie, donc. A l’intérieur, tout le monde regarde de travers une fille pulpeuse, moulée dans une robe rouge aussi courte que décolletée. Elle exhibe son postérieur rond et la ficelle de son string en se penchant pour observer les prix, la boulangère marmonne quelque chose sur la vulgarité des jeunes filles aujourd’hui, avant de détourner son regard avec l’air scandalisé. Fille en rouge n’a pas l’air offensée. Son maquillage dégouline, son haleine sent quelqu’un chose d’alcoolisé et d’indéfinissable, elle titube sur ses talons hauts, elle hésite entre une pizza et un tarte, elle n’a pas dû dormir depuis longtemps. Les gens à l’intérieur de la boulangerie la dévisagent d’une façon de plus en plus agressive, tout en prenant l’air indifférent. C’est drôle, à moi elle m’est plutôt sympathique. Peut-être parce qu’elle me rappelle quelqu’un…

Le chauffeur du bus est celui qui n’a pas voulu que je paye mon ticket la dernière fois, “je ne fais pas payer les jolies filles”. Il m’a reconnue, j’ai droit à un sourire accompagné d’un clin d’œil, du genre “on a un secret tout les deux”. Je lui rend son sourire par réflexe. Jarvis Cocker est trop énergique dans mon baladeur ce matin, je lui préfère Sylvain Chauveau. Entre deux morceaux atmosphériques, je plonge dans des rêveries vagues, dialogues et décors se superposent dans une zone imaginaire, sans grand sens, un peu trouble elle aussi. J’aimerais bien être dans un café avec un chocolat chaud mousseux, la lumière serait tamisée dans des couleurs orangées très douces, je serais assise sur une banquette confortable, de celles où on s’enfonce, elle serait dans des tons bordeaux, en face de moi il y aurait (…) Dans une semaine, je serais sur un bateau et je me glisserais difficilement dans la mer mais après j’y serais bien, dans les vagues caressantes ; quand j’étais petite je voulais nager jusqu’à l’horizon pour atteindre cette rive floue, qui n’a jamais l’air si lointaine vue d’ici. Ils m’en ont toujours empêchée en me surveillant ou en me criant de revenir ; je me disais “un jour je partirais en cachette pendant qu’ils dorment et je nagerais jusqu’au bout, j’arriverais dans un endroit inconnu et…” (…) En Irlande il faudra que j’essaie de retrouver ce magnifique cimetière romantique, avec son portail noir torturé et grinçant, ses tombes anciennes se chevauchant, tellement à l’opposé de ces cimetières trop propres sur eux, aux tombes remplies de phrases guimauves stupides et de cailloux colorés hideux… Je me demande comment sera notre premier voyage ensemble. Idyllique vraisemblablement mais ça peut dégénérer si facilement, le cauchemar surgit tellement vite parfois, inattendu… comme un diable qui sort de sa boite, tiens c’est bizarre de penser à cette expression dans ce contexte, comme si c’était extérieur à nous deux, comme si… (…). Je constate nonchalamment que j’ai failli louper mon arrêt.

Je descends très lentement la grande allée parce que je veux avoir le temps d’écouter cette chanson là en entier. La pluie très fine humidifie légèrement mes converses. J’ai envie de marcher dans cette flaque juste pour le bruit et le ricochet (ça suffit tu n’as plus 5 ans – j’avais oublié). Comme toujours je suis accueillie par les écureuils sautant de branche en branche. Je ne les observe plus comme avant, la surprise de la première fois a disparu : il y a des écureuils dans mon champs de vision, voilà quoi, des écureuils, toujours les mêmes. Je suis aussi prompte à m’enthousiasmer qu’à me lasser, pour ça, pour tout, pour les détails surtout. Certaines des personnes âgées viennent me dire au revoir. Elles répètent “merci beaucoup pour votre accueil et votre gentillesse”, ça me touche. Ils en font trop. Je suis gênée d’avoir, de temps en temps, souhaité leur départ. Pendant plusieurs minutes, je tente d’ouvrir ma bibliothèque, avant de m’apercevoir que ce n’est pas la bonne clé. La clé de mon appartement est petite et bleue, la clé de la bibliothèque est argentée et très grande. Donc je n’ouvrirais pas la bibliothèque avec la clé de mon appartement.
Penser à dissocier mon lieu de travail du lieu où j’habite. Penser à dissocier ma nuit de ma journée. Dissocier le travail présent des vacances prochaines. Dissocier l’enfance de maintenant. Ou ne rien dissocier du tout car finalement j’aime assez me sentir comme ça…

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Où l’on apprend successivement comment les bibliothèques peuvent devenir des lieux de séjour pour personnes agées, et pourquoi les crocodiles ont le dos boursouflé, le tout agrémenté d’une conclusion pittoresque où la narratrice se plaint d’avoir eu une enfance heureuse.

* En ce moment, dans le lieu où se situe ma bibliothèque, il y a un groupe de personnes agées ayant décidé de passer leur vacances là. Lorsqu’ils ont réservé leur séjour, on leur a dit que l’endroit était climatisé, car la climatisation devait être installée avant le mois de juillet. Les aménagements ont pris du retard donc ces gens arrivent dans un endroit complètement surchauffé (d’autant plus qu’extérieurement il s’agit d’un aquarium, rempli de grandes vitres pour bien laisser entrer la chaleur). Ces pauvres vieux, complètement affolés par la canicule meurtrière, et furieux parce qu’on leur a menti, viennent en général se plaindre de la chaleur à l’accueil. Systématiquement, la jeune fille accueillante leur répond : allez donc à la bibliothèque, là il fait très frais. Celle-ci étant située dans un sous-sol, il y fait effectivement une fraîcheur digne d’une pièce bien climatisée. Donc, je vois arriver tout un tas de papis et de mamies qui cherchent seulement une température agréable. Au début, il n’y en avait que quelques-uns qui descendaient me voir en commençant par “je n’aime pas lire, mais je peux rester quand même ?”. Evidemment j’acquiescais, ils me faisaient de la peine, tout haletants et dégoulinants. Le bouche a oreille a dû fonctionner car chaque jour j’en accueille davantage, dans tous les coins. J’ai même failli marcher sur quelqu’un allongé par terre entre deux rayons pour pouvoir faire la sieste. Prise de pitié, je lui ai dit : je peux vous mettre des coussins, si ça se trouve on peut demander un matelas aussi… En installant un matelas entre les rayons d’une pièce pleine de livres, j’ai eu un léger sentiment d’irréalité. Ce matin, une vieille dame m’a demandé de lui faire visiter la bibliothèque. En fait, au premier livre qu’elle a vu (un ouvrage sur la France entre 1939 et 1945), elle s’est lancée dans l’évocation de ces souvenirs : “c’était terrible pendant la guerre parce qu’on n’avait aucune information, on ne savait pas ce qu’il se passait, il y avait le Général mais tout le monde n’entendait pas ses interventions et forcément comme le Maréchal Pétain avait été le sauveur de la guerre précédente, on croyait en lui et…” Evidemment je sais déjà tout ça pour l’avoir entendu de ma grand-mère et l’avoir lu dans mes cours d’histoire, quoi qu’elle dise je ne saurais jamais ce que ça fait d’y être et je n’ai pas d’informations inédites en l’entendant, mais je la laisse parler puisqu’elle semble en avoir besoin. Je regarde ces mains s’agiter et son visage grimacer en racontant les conditions de vie de sa famille. “Mais je vous empêche de travailler…” Je n’ai même pas le temps de la rassurer à ce sujet que : “enfin juste pour terminer, il faut que je vous raconte comment…” et c’est reparti. Je l’ai écoutée pendant environ une heure. Je commence à peine à me remettre au travail pendant qu’elle somnole sur un canapé, quand un vieux monsieur vient me dire : “c’est horrible la chaleur là haut. En plus cet après-midi j’ai assisté à l’enterrement de ma belle-soeur à 15 heures en plein soleil, j’ai souffert. Et puis comme ma femme a la maladie d’Alzheimer, je dois m’occuper d’elle tout le temps. Elle ne savait même pas que sa propre soeur était morte, elle croyait que c’était sa fille alors que sa fille est en vie, vous vous rendez compte. Et puis ses médicaments,j’avais peur qu’ils fondent au soleil. En plus des fois elle en prend trop si je ne la regarde pas et comme elle a des problèmes d’estomac…” ça dure longtemps, il me raconte tout un tas de choses douloureuses avant de conclure “enfin chacun ses malheurs ! Je vais pas vous embêter plus longtemps”. Je le regarde s’éloigner, limite la larme à l’oeil, avec une envie sincère de le prendre dans mes bras en lui tapôtant le dos. Sitôt parti, un autre arrive, et ça recommence.
Suite à ces épisodes, je suggère à un supérieur de faire de cette bibliothèque une maison de retraite : il n’y a aucun client en tant que bibliothèque ; en revanche en tant que maison de retraite, ça aurait certainement du succès. C’est frais, il y a la possibilité d’aménager quelques chambres (de toute façon les gens ont déjà plus où moins choisi où ils dormaient), on a un frigo, la fraîcheur… Et moi, vu le plaisir que les gens ont à me raconter leur vie, je pense que je peux me reconvertir facilement, devenir une sorte d’aide psychologique en les écoutant parler… Apparemment, c’est un peu une vocation chez moi. On vient à bout de deux des gros problèmes des personnes agées : la chaleur et la solitude. A mon avis ça rapporterait beaucoup plus qu’une bibliothèque”. Je plaisante en disant ça, mais après coup je regrette, ça risquerait de leur donner des idées.

* En rangeant un livre sur une étagère j’en ai fait tomber un autre. Je le ramasse et je m’aperçois que c’est un conte écrit très gros dans une collection typiquement enfantine. La bibliothèque ne contient aucune section pour enfant et en plus il figure au milieu d’ouvrages d’étude sur l’esclavage, le racisme et les problèmes entre africains et occidentaux. Il n’a pas l’air très à sa place dans ce rayon. Intriguée, je décide donc de lire ces 10 pages de gros caractère.
Je résume : les protagonistes sont un lapin noir et un crocodile blanc. Le lapin vit sur la “terre sèche” et le crocodile séjourne dans “l’eau fraiche” avec sa famille. Le crocodile est bien gras, le lapin est décharné. Le crocodile se moque du lapin : “t’es tout noir, tout maigre, ce n’est pas facile d’habiter sur la terre sèche”. Le lapin est vêxé mais il répond poliment “ah c’est sûr, on rencontre souvent le malheur sur la terre sèche”. Le crocodile ne connait pas le “malheur” alors il l’interroge : “c’est qui ce Malheur ? Je l’ai déjà vu passer ?”. Le lapin se dit en lui-même : ce n’est pas possible qu’il ne connaisse pas le malheur ! Bin puisqu’il s’est moqué de moi, je vais lui faire rencontrer le malheur. Il propose donc à Crocodile un rendez vous avec le fameux Malheur. Crocodile accepte avec joie, il sent que c’est quelqu’un d’important. Le jour du rendez-vous, crocodile se prépare soigneusement. Sa femme et ses enfants, sentant son impatience, insistent pour y aller aussi. Toute la Famille Crocodile se fait belle et ils se rendent sur les lieux du rendez-vous (fixé à 14 heures en plein soleil au milieu d’un champs immense rempli d’herbes désséchées). Quand le lapin voit arriver la Famille Crocodile, il éprouve du mépris et de la haine pour eux : “qu’ils ont l’air ridicules apprêtés comme ça, bien gras, ils font ça pour se moquer de moi, c’est certain, ils ne vont pas être déçus quand le malheur arrivera”. Famille Crocodile s’impatiente : “quand est-ce qu’il arrive ce Malheur ?” Lapin fait semblant d’entendre un bruit de voix, il tend la main près de son oreille et dit : “Le Malheur appelle, je vais le chercher, ne bougez surtout pas d’ici”. Lapin s’en va et va mettre le feu un peu plus loin dans le champs, puis il se met en hauteur pour surveiller la scène. Lorsque les flammes commencent à apparaître, les enfants s’exclament : “Le Malheur est là ! qu’est-ce qu’il est beau !” Crocodile père et Crocodile mère approuvent : “oh oui Le Malheur a des couleurs magnifiques et fait un si joli bruit”. Quand le feu se rapproche, les enfants ont trop chaud et veulent s’éloigner, mais le Père insiste pour les faire rester : il ne faut pas décevoir le Malheur, le lapin nous a dit de rester, et il commence à saluer ledit Malheur. Des premières braises tombent sur la tête des enfants : “aïe ça fait mal le malheur !” Quand les parents commencent à être brulés aussi, tout le monde crie “ça fait mal le malheur, ça fait mal” et ils s’enfuient en courant avant de se jeter dans l’eau fraiche. Lapin vient les voir et se met à rire : “maintenant vous voyez ce que c’est le malheur ! Restez-donc dans l’eau fraiche, la terre sèche n’est pas faite pour vous, vous n’êtes pas comme les lapins.” Le conte se termine par : “le feu avait déjà bien brulé leur peau et c’est depuis que les crocodiles ont le dos sombre rempli de cloques”.

Je me souviens d’avoir déjà entendu cette histoire quand j’étais petite car en fait je n’avais retenu que la conclusion (les crocodiles avaient cette peau là parce qu’ils s’étaient brulés). Est-ce que j’y vois un discours sur les problèmes entre noir et blanc parce qu’il figurait dans le rayon “racisme noir-blanc et problème d’intégration”, ou a-t-il réellement cette symbolique là ? Si tel est le cas, je peux vraiment affirmer que je n’avais rien compris à la première lecture.
Un peu plus tard, alors que je fais des recherches pour une exposition, je trouve divers articles de presse sur le Burkina Faso de 1980 à 1991, c’est-à-dire exactement la période où j’y ai vécu. On m’a toujours dit que ce pays africain représente en quelque sorte un “idéal”, c’est celui dont le développement a été le plus réussi, etc. D’ailleurs c’est le cas, mais c’est loin d’être idyllique malgré tout… Suite à toutes ces fois où il a été cité en exemple, je ne m’étonnais pas d’avoir une image dorée du lieu. En lisant ces articles, je découvre que c’est le plus pauvre d’Afrique de l’Ouest (et même l’un des plus pauvres au monde), que la malnutrition y atteint des degrés très alarmants, etc. Je vois des photos d’endroits où je suis allée. Je les reconnais très bien mais je ne les vois pas de la même manière. Quoi, est-ce que je n’ai jamais remarqué l’allure de ces gamins noirs ? Cette hutte là, dans la brousse, je l’ai vue, pourquoi est-ce qu’à l’époque la vie la-dedans me paraissait totalement “normale”, moi petite blanche pourrie de fric qui vivait dans une belle maison avec piscine ? Est-ce que l’injustice n’aurait pas dû me paraître flagrante même quand j’avais 8 ans ? Evidemment, je me rappelle des mendiants et les gamins qui se jetaient sur le capot de la voiture en suppliant “une pièce”. Mais mes parents, d’une certaine manière, étaient toujours là pour me mettre les mains devant les yeux. Je me souviens comme j’étais heureuse quand j’entendais le mot “coup d’état”. Je ne connaissais absolument pas sa signification… (j’ai dû la demander pourtant, je passais ma vie à interroger mes parents sur le sens des mots, j’ai forcément dit un jour “c’est quoi coup d’état ?” Je suppose que je n’ai pas compris la réponse. En même temps la réponse consistait souvent en un “regarde dans le dictionnaire” où les mots de la définition me paraissaient parfois aussi compliqués que celui dont je cherchais le sens)… Bref, j’étais heureuse ces soirs là parce que rien ne se passait normalement. Parce que se coucher par terre dans la salle de bain (la pièce ou la fenêtre était la plus petite) m’apparaissait comme un jeu. Maintenant, quand j’y repense, je me sens quand même assez stupide d’avoir vécu dans un cocon aussi détaché de la réalité. J’ai presque l’impression d’avoir été trahie. Et mon envie d’y retourner, qui date en fait du moment où je l’ai quitté, n’en devient que plus forte…

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