Archives mensuelles : juillet 2006

“Sometimes I feel like I’m seeing it all at once, and it’s too much; my heart fills up like a balloon that’s about to burst… And then I remember to relax, and stop trying to hold on to it, and then it flows through me like rain, and I can’t feel anything but gratitude for every single moment of my stupid little life.”

* Je suis assise dans un train non-climatisé et je sens ma peau cuire sous le large rayon de soleil. Sur la banquette en face de la mienne, deux enfants inconnus, apparemment frère et sœur, dessinent consciencieusement. La petite fille se lève de temps en temps pour faire tourner sa jupe coquettement, ou pour séduire son père en minaudant (lequel semble rester indifférent). Le petit garçon, crayon entre les lèvres, me demande quel est mon “animal préféré sur la mer et en dehors de la mer”. Il s’applique à le dessiner, la petite fille décide de faire de même. Ils ne s’interrompent que pour me demander mon prénom. Et puis “voilà ! Tu trouves qu’il est beau ?”. J’ai dans les mains 2 feuilles de papier contenant 3 dessins : un chat rouge jaune et bleu avec un dos pointu, un œil au centre de la tête et quatre pattes d’éléphants ; un tout petit oiseau posé sur un grand arbre (tronc énorme surplombé d’une sorte de trèfle à plusieurs feuilles) et un oiseau gigantesque posé sur deux œufs. “Attends, j’ai oublié quelque chose, c’est très important” s’exclame la fillette en pouffant, avant d’ajouter un point sur le bec de l’oiseau. Mais oui c’est important, comment pourrait-il respirer sans narine ? En descendant du train, je m’étonne d’être aussi touchée et amusée par ces modestes cadeaux. Si j’étais sortie à l’arrêt suivant, j’aurais également eu un dauphin ressemblant à un ballon de rugby.

* Je suis dans un bus quasiment désert, un soir, quand j’entends un adolescent gringalet ordonner au chauffeur : “donne-moi ton argent”. Le chauffeur rigole. Le gringalet persiste en essayant obstinément d’avoir l’air méchant : “j’ai regardé, y a pas de caméra dans ton bus, je peux tout casser si je veux !”. Le chauffeur se marre de plus belle, tout en tournant les boutons de sa radio. “Putain file-moi tes thunes, déconne pas avec moi !” supplie l’autre nerveusement en sautillant d’un pied sur l’autre. Le chauffeur, sourire aux lèvres, sifflote joyeusement l’air de Dr Renaud, Mister Renard. A l’arrêt suivant, le gringalet sort, humilié et vaincu.

* Je suis dans un autre bus rempli, un jeudi en fin d’après-midi. La radio passe une chanson de Nirvana. Je la chantonne dans ma tête dés les premières notes. Une fille commence à siffloter la mélodie tout doucement derrière moi, bientôt suivi par un garçon qui murmure les paroles, une troisième personne tape le rythme du bout des doigts sur le dossier du siège. Echange de regards complices. La scène me rappelle ce jour où, quand j’étais caissière au Monoprix, la radio avait soudain (après Lara Fabian et Florent Pagny c’était inattendu) diffusé la chanson la plus connue des Pink Floyd. Dans la file, cinq personnes s’étaient successivement mises à la chanter aussi. Pareil événement ne s’était et ne s’est jamais reproduit ensuite sous mes yeux, mais il est vrai aussi que les clients étaient majoritairement des gens plutôt jeunes (alors qu’au Monoprix les vieilles dames sont plus fréquentes aux caisses). Dans le bus maintenant, comme derrière ma caisse à l’époque, je me plais à imaginer une suite façon films américains et comédies musicales, quand tout le monde se met à chanter et à danser dans un contexte totalement absurde. Ce serait très divertissant. Malheureusement, encore une fois, ça n’a pas eu lieu. Quoi qu’il en soit, j’ai aimé ces deux moments où des personnes sans lien apparent entre elles, placées dans un lieu en lui-même “anonyme”, se rejoignent grâce à une simple chanson.

* Je suis assise dans la fraîcheur de la pénombre et j’écoute ce jeune religieux m’expliquer qu’il ne comprend pas ce qui lui arrive, “pourquoi est-ce que mon cœur bat très vite dés que je m’approche de toi ? Pourquoi est-ce que je pense tout le temps à toi ?”. Même si ses déclarations naïves sont mignonnes, je lui fais remarquer que, tout de même, il a fait un certain choix de vie… “ça ne m’empêche pas d’être humain”. Ah, certes, mais enfin…. Voilà qu’il essaie m’embrasser dans la nuque par surprise ! “Dis-le si je fais quelque chose qui te déplaît”, “mais je n’arrête pas de te le dire ! Je-ne-t’ai-me-pas !” Regard dépité. En le voyant s’éloigner, je réalise à quel point c’est pervers malgré tout : je n’éprouve ni amour ni attirance et pourtant je ne peux nier cette excitation à l’idée que c’est interdit, pour lui, dans ce lieu, dans ces conditions. C’est une excitation liée à la transgression avec peut-être un petit quelque chose de narcissique aussi parce que c’est flatteur mine de rien (”je suis prêt à griller en enfer si je peux t’envoyer une fois au ciel”). Mais il n’y a aucun sentiment derrière alors le risque n’en vaut vraiment pas la peine. De toute façon ce n’est pas de lui dont j’ai besoin pour accéder au septième ciel…

* Je suis l’unique passagère du train à 6 heures du matin. Je rédige une lettre pour une amie d’enfance qui me demande “que s’est-il passé pendant ces deux dernières années où je n’ai eu aucune nouvelle de toi ?”. Résumer cette courte période de ma vie me pose de grosses difficultés, je ne cesse de recommencer. En fait, j’ai l’habitude d’écrire avec une certaine logique, des “parce que”, des “donc”, des “alors finalement”, mais en l’occurrence je ne vois pas la moindre logique dans ce bout d’existence, donc je me disperse. De temps en temps, je lève machinalement les yeux du papier pour observer le paysage, même si je le connais déjà. J’ai fait ce trajet tellement souvent. Alors que je regarde à nouveau à travers la vitre, sans trop y penser, je vois le soleil se lever : rond écarlate nimbé de rose qui se profile derrière la montagne. Je fais défiler impitoyablement les titres aléatoires qui se lancent dans mon baladeur : pas les Raconteurs, pas Pulp, pas les Pipettes, pas les Cure, pas Bowie, Asobi Seksu… non plus, ni pop ni rock là maintenant. Ah voilà, Dead can Dance et Hildegarde von Bingen c’est exactement ce qu’il me faut. La banquette toute douce, la solitude du wagon, l’air frais, les pensées vagabondant au fil des mots, le plaisir de lui écrire, ces montagnes colorées, l’atmosphère apaisante, cette musique à la fois émouvante et planante… Cet instant est véritablement parfait.

Citation-titre : American Beauty

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« Je ne veux vivre que pour l’extase. Les petites doses, les amours tempérées, tout ce qui est en demi-teintes me laisse froide. J’aime l’excès d’abondance. Les lettres que le facteur transporte en croulant sous le poids, les livres qui débordent de leur couverture, une sexualité qui fait sauter les thermomètres. »*

J’ai toujours eu un problème émotionnel avec les situations inattendues et violentes : à chaque fois une sorte de barrage provisoire se met naturellement en place juste devant la zone sensible. C’est sans doute la raison pour laquelle la veille, je n’ai pas pleuré, je ne me suis pas énervée. J’ai encaissé son “dégage grosse connasse !” en observant, stupéfaite, la trace rouge de sa main sur ma cuisse giflée. J’ai entendu le fracas des objets jetés par terre et les insultes, et ensuite, ses supplications, ses excuses, ses larmes, la façon dont il buvait le plus rapidement possible en se tapant la tête contre le mur… J’ai tout vu, tout entendu, tout retenu, mais je me suis contentée de caresser machinalement ses boucles brunes comme pour le consoler, en complet décalage avec toute cette soirée hystérique. Après les cris et l’agitation, quand la lumière s’est enfin éteinte, j’ai rêvé que je devais empiler des pommes de terre les unes sur les autres. Cette pyramide était vraiment très important pour moi, quasiment vitale, or à chaque fois il mettait un poivron vert au milieu, alors je devais tout recommencer car il fallait impérativement qu’il n’y ait que des pommes de terre. Je le lui disais, mais ça le faisait rire de tout détruire en mettant des poivrons verts. Ces poivrons me rendaient folle de rage. En me réveillant j’avais encore sommeil mais j’étais trop agitée pour me rendormir. Donc, mécaniquement, je me suis levée, lavée, habillée, maquillée et j’ai rassemblé mes affaires, celles qu’il avait entassé par terre dans le couloir (tu ne trouveras plus rien qui t’appartienne dans ma chambre) toujours dans le même état second. C’est juste après, au moment où il s’est réveillé, précisément à l’instant où il m’a regardé ce matin là (qu’est-ce que tu fais ? Tu t’en vas ?), que le barrage c’est effondré. Je ne pouvais plus supporter sa présence après ça car même s’il disait “pardon excuse-moi”, ses propos de la veille absorbaient tous les autres mots. Claquement sec et lourd de la porte. J’avance lentement vers la gare sans même connaître l’heure du prochain train. C’est un dimanche humide, lourd, moite. Les rebords inférieurs de mes yeux se gonflent de larmes sans cesse, je sens le rimmel s’incruster dans mes cernes et dégouliner sur mes joues. Mes tempes palpitent, lancinantes, au rythme de mon cœur. A l’intérieur de mon sac de voyage, un objet pointu blesse ma jambe à chaque pas. Des ombres lancent des phrases sur mon passage “faut pas être triste, la France a gagné !”, “je peux vous consoler mademoiselle ?”, “bah t’es laide”, “joli sac, c’est des vrais vinyles à l’intérieur ?”, “t’aurais pas 20 centimes ? une cigarette ?”, “ça ne va pas ?”. Je fixe le trottoir sale. Il n’y a rien à répondre. De toute façon ma gorge est tellement nouée que j’ai perdu ma voix. Putain, pourquoi y a-t-il une foule de gens précisément aujourd’hui, justement maintenant. Putain, pourquoi est-ce que j’ai oublié mon baladeur chez lui. Putain, pourquoi est-ce que je n’ai pas de cigarettes. Putain, et notre “anniversaire à fêter”, et nos projets, et est-ce que je le reverrais, et est-ce que je reviendrais, et merde comment a-t-on pu en arriver là ? Dans la vitre du train, mon reflet a les pupilles avalées par deux excroissances rouges, des paupières qui ressemblent à des lèvres mordues et dégoulinantes. Pathétique.
(…)
C’est un dimanche soir, l’air a l’odeur et la fraîcheur qui succèdent aux orages estivaux. J’ai toujours aimé ces moments là. En face de moi, il y a une flaque d’eau en forme de gigantesque larme. Dans la couleur nocturne, l’eau semble sans fond comme si, en marchant dans cette grosse larme, je pouvais glisser directement à l’intérieur de la terre. A l’endroit où l’asphalte et l’eau coïncident, de minuscules lumières blanches scintillent en contrastant avec la noirceur du centre. Pour une raison mystérieuse, cette vision s’accorde parfaitement à la chanson de Jude qui passe en ce moment même (Madonna). Je ne sais si c’est la musique, la nuit fraîche, la larme de pluie ou tout à la fois qui provoque cet étrange état chez moi. Je suis dans un de ces trop rares moments où tout ce qui m’entoure est assimilé sous forme de sensation précises, ces instants où les sens sont sur-aiguisés. Les nerfs à fleur de peau. Peut-être à cause du manque de sommeil, de l’alcool, des orgasmes, de l’ivresse qui a précède cette attente. Heureuse en revoyant les jours précédents, nostalgique parce qu’ils sont achevés, joyeuse à l’idée qu’ils se reproduiront bientôt.
(…)
C’est un dimanche caniculaire dans un petit appartement étouffant. Le ventilateur ronronnant et le velux entrouverts nous permettent de supporter la nuit sous les toits. Allongé en position fœtale, j’ai enroulé ses bras autour de mon corps, d’une manière presque autoritaire, “tu te places comme ça” et il semble amusé par cet ordre. Je songe à la façon dont il m’a brusquement suivi dans le train, de façon imprévisible, “un coup de folie” que j’ai tellement espéré auparavant au cours de ces dimanches où nous nous séparons sur les quais de gare ; aux cocktails invraisemblables sirotés sur le balcon ; à la nuit dans le sac de couchage à même le sol de la montagne ; à nos bêtises tantôt enfantines tantôt gentiment perverses. Je me rappelle qu’avant, je ne supportais pas de dormir collée à quelqu’un parce que je me sentais prisonnière, asphyxiée, j’avais toujours envie de me libérer de ces étreintes. Maintenant je dors bien parce qu’il est contre moi. J’ai besoin d’un contact avec son corps, même ma main posée sur son bras, même un frôlement, ça suffit à m’apaiser. Je me rappelle qu’avant je n’aurais pas ravalé mon amour propre comme ça, d’ailleurs je disparaissais même sans insulte ni reproche ni cri. Instinctivement insoumise.
Toutes ces pensées m’envahissent jusqu’à l’angoisse : la peur que ça s’arrête brusquement… Car la semaine dernière, je l’ai haï. Je crois même que je n’ai jamais éprouvé ce sentiment envers qui que ce soit auparavant, pas avec une telle force en tous les cas. Mais c’est toujours trop intense. La dépendance ou le rejet, la tendresse ou la violence, cœur énorme qui pulse ou cœur en miettes… Et tandis que Morphée m’absorbe doucement dans une confusion absurde d’images et de voix, je réalise qu’avant lui, je n’ai jamais été aussi heureuse, ni aussi malheureuse grâce / à cause de quelqu’un. Peut-être qu’avant lui, je n’ai jamais été réellement, inconditionnellement, amoureuse.

* Anaïs Nin

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