juste un vendredi matin

Mes paupières se referment sans cesse en dépit de mes impulsions, comme animées d’une volonté propre. Je résiste à l’attraction violente du lit qui tient à me garder contre lui, moelleusement, c’est tellement doux là bas… Si j’éteins le réveil je vais me rendormir, je vais me rendormir même avec le réveil. Le Chat a décidé de se joindre au réveil : miaulements, ronronnements, moustaches qui piquent mes oreilles, sa queue vient balayer mon visage… Le téléphone s’y met aussi… Résignée et légèrement agacée, j’oblige mes jambes à me mettre debout et j’entrouvre le velux comme tous les matins. Ciel gris et léger vent, l’odeur de café vient probablement de l’appartement voisin. En clignant toujours des paupières, j’accomplis chacun des gestes quotidiens en restant totalement absente, au point de revenir vérifier par la suite que j’ai bien fermé la fenêtre, éteint la cuisinière et tout ce qui s’ensuit, je m’auto-congratule pour agir aussi parfaitement en étant machinale. La rue est agréable aujourd’hui. Je me sens aussi voilée que le ciel. Tout est loin, très loin de moi, me dis-je en baillant continuellement. Une soudaine envie de pain au chocolat me saisit, brutale et irrépressible. Détour par la boulangerie, donc. A l’intérieur, tout le monde regarde de travers une fille pulpeuse, moulée dans une robe rouge aussi courte que décolletée. Elle exhibe son postérieur rond et la ficelle de son string en se penchant pour observer les prix, la boulangère marmonne quelque chose sur la vulgarité des jeunes filles aujourd’hui, avant de détourner son regard avec l’air scandalisé. Fille en rouge n’a pas l’air offensée. Son maquillage dégouline, son haleine sent quelqu’un chose d’alcoolisé et d’indéfinissable, elle titube sur ses talons hauts, elle hésite entre une pizza et un tarte, elle n’a pas dû dormir depuis longtemps. Les gens à l’intérieur de la boulangerie la dévisagent d’une façon de plus en plus agressive, tout en prenant l’air indifférent. C’est drôle, à moi elle m’est plutôt sympathique. Peut-être parce qu’elle me rappelle quelqu’un…

Le chauffeur du bus est celui qui n’a pas voulu que je paye mon ticket la dernière fois, “je ne fais pas payer les jolies filles”. Il m’a reconnue, j’ai droit à un sourire accompagné d’un clin d’œil, du genre “on a un secret tout les deux”. Je lui rend son sourire par réflexe. Jarvis Cocker est trop énergique dans mon baladeur ce matin, je lui préfère Sylvain Chauveau. Entre deux morceaux atmosphériques, je plonge dans des rêveries vagues, dialogues et décors se superposent dans une zone imaginaire, sans grand sens, un peu trouble elle aussi. J’aimerais bien être dans un café avec un chocolat chaud mousseux, la lumière serait tamisée dans des couleurs orangées très douces, je serais assise sur une banquette confortable, de celles où on s’enfonce, elle serait dans des tons bordeaux, en face de moi il y aurait (…) Dans une semaine, je serais sur un bateau et je me glisserais difficilement dans la mer mais après j’y serais bien, dans les vagues caressantes ; quand j’étais petite je voulais nager jusqu’à l’horizon pour atteindre cette rive floue, qui n’a jamais l’air si lointaine vue d’ici. Ils m’en ont toujours empêchée en me surveillant ou en me criant de revenir ; je me disais “un jour je partirais en cachette pendant qu’ils dorment et je nagerais jusqu’au bout, j’arriverais dans un endroit inconnu et…” (…) En Irlande il faudra que j’essaie de retrouver ce magnifique cimetière romantique, avec son portail noir torturé et grinçant, ses tombes anciennes se chevauchant, tellement à l’opposé de ces cimetières trop propres sur eux, aux tombes remplies de phrases guimauves stupides et de cailloux colorés hideux… Je me demande comment sera notre premier voyage ensemble. Idyllique vraisemblablement mais ça peut dégénérer si facilement, le cauchemar surgit tellement vite parfois, inattendu… comme un diable qui sort de sa boite, tiens c’est bizarre de penser à cette expression dans ce contexte, comme si c’était extérieur à nous deux, comme si… (…). Je constate nonchalamment que j’ai failli louper mon arrêt.

Je descends très lentement la grande allée parce que je veux avoir le temps d’écouter cette chanson là en entier. La pluie très fine humidifie légèrement mes converses. J’ai envie de marcher dans cette flaque juste pour le bruit et le ricochet (ça suffit tu n’as plus 5 ans – j’avais oublié). Comme toujours je suis accueillie par les écureuils sautant de branche en branche. Je ne les observe plus comme avant, la surprise de la première fois a disparu : il y a des écureuils dans mon champs de vision, voilà quoi, des écureuils, toujours les mêmes. Je suis aussi prompte à m’enthousiasmer qu’à me lasser, pour ça, pour tout, pour les détails surtout. Certaines des personnes âgées viennent me dire au revoir. Elles répètent “merci beaucoup pour votre accueil et votre gentillesse”, ça me touche. Ils en font trop. Je suis gênée d’avoir, de temps en temps, souhaité leur départ. Pendant plusieurs minutes, je tente d’ouvrir ma bibliothèque, avant de m’apercevoir que ce n’est pas la bonne clé. La clé de mon appartement est petite et bleue, la clé de la bibliothèque est argentée et très grande. Donc je n’ouvrirais pas la bibliothèque avec la clé de mon appartement.
Penser à dissocier mon lieu de travail du lieu où j’habite. Penser à dissocier ma nuit de ma journée. Dissocier le travail présent des vacances prochaines. Dissocier l’enfance de maintenant. Ou ne rien dissocier du tout car finalement j’aime assez me sentir comme ça…

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