Archives mensuelles : avril 2006

parce que c’est toujours quand tu dors que j’ai envie de te parler…

J’attrape précautionneusement mon téléphone portable pour lire l’heure. Il est 3 heures du matin. Je réprime un soupir en me rallongeant. J’envie son corps détendu et sa respiration profonde, régulière. J’ai trop chaud, puis trop froid. Avec la fenêtre entrouverte le bruit des voitures me gêne, si je la ferme l’atmosphère orageuse m’oppresse. Je n’avais jamais prêté attention à la circulation auparavant, pourtant. Il règne un tel silence dans cette chambre que le moindre son extérieur semble être dans la pièce. Je décide de finalement de fermer cette fenêtre. Il marmonne quelque chose et puis se rendort instantanément. Tout est calme désormais. Je peux même distinguer le frottement de mes cheveux sur l’oreiller. Je pose un doigt au creux de mon cou, comme si mon cœur allait résonner moins fort grâce à ce geste. Le Chat se balade sur mon corps comme sur les touches d’un piano, et me montre sa satisfaction d’être caressé en enfonçant bien fort ses griffes dans ma peau.
Si j’étais seule, je choisirai un disque et j’irais fumer à ma fenêtre en contemplant la ville illuminée qui s’étend à perte de vue du haut de mes sept étages. Mais je ne veux pas le réveiller, ni lui infliger l’odeur d’une cigarette qui se consume.

Comme je ne peux ni bouger ni dormir depuis un certain temps, seules mes pensées s’agitent, et comme toujours pendant la nuit, elles ne sont pas des plus agréables. Les difficultés liés à mon travail me paraissent soudain insurmontables. Au lieu de chercher des solutions, j’envisage des fuites plus moins absurdes (et si je faisais une thèse de philo ? J’aimerais bien faire un travail de recherche, quel qu’il soit, ça me manque ; et si j’essayais un autre concours ; et si…). Je calcule la liste des choses à faire, celles qui attendent depuis des mois, et celles qui vont s’ajouter… Je me demande si je verrais tel ou tel ami dont je n’ai plus de nouvelle depuis trop longtemps… Je me vois surgir à l’improviste et frapper à sa porte, puis lui expliquer à quel point je regrette d’avoir été si peu présente l’année dernière car trop obnubilée par mon année scolaire, de ne pas avoir répondu à sa lettre, etc. Je sais que je n’oserais jamais de toute façon alors c’est nécessairement douloureux à imaginer. Je revois des disputes et je me reproche d’être incapable de devenir quelqu’un d’autre.
J’imagine un élastique entre nous, parfois la distance augmente brutalement et je le sens se tirer de plus en plus. A chaque fois, au moment où il s’apprête à se rompre, l’un se rapproche de l’autre et détend à nouveau le lien… Soulagement et espoir. Mais s’il finissait par se casser brutalement… Est-ce que je serais totalement effondrée, ou est-ce que je me sentirais beaucoup mieux ? I can’t live with ou without you. (…)
Mon coin de lit est un espace étroit et froid, peuplé d’idées parasites. Plus j’essaie de faire le vide, et plus les images s’insinuent sournoisement sous mes paupières. Certaines ricochent les unes contre les autres, en s’enchaînant dans des argumentations apocalyptiques. D’autres se contentent de titiller, picoter, là où ça blesse. Oppressée. Et puis, sans que je ne puisse la formuler clairement, il y a toujours cette vague angoisse irrationnelle de crever pendant la nuit.

Quand j’étais bébé, je pleurais toutes les nuits. Mes parents m’ont mis une veilleuse, m’ont raconté des histoires, m’ont fait des calins, m’ont mis des fessées… essayant au fil des mois toutes les techniques possibles pour me calmer. Aucune n’a fonctionné, mais à partir d’un certain âge, j’ai cessé de les appeler à l’aide et j’ai choisi de m’occuper en lisant en cachette, ou en jouant le plus silencieusement possible pendant qu’ils dormaient. De temps en temps, malgré tout il y avait des nuits comme celle-là, ou l’angoisse m’empêchait de me distraire. Ma chambre et la leur donnaient l’une sur l’autre, et la porte était toujours entrouverte. Je me levais sur la pointe des pieds et j’allais m’assoire par terre là où je pouvais les observer par la longue fente rectangulaire entre la porte et le mur, sans être vue. Je crois qu’en me rapprochant d’eux, j’essayais de me persuader qu’ils pouvaient encore me protéger malgré leur sommeil. Si soudainement quelque chose m’attaquait, ou si je me sentais mal, est-ce qu’ils s’en rendraient compte dans cette « réalité » distincte de la mienne ? Ils avaient en tout cas plus de chance de s’en apercevoir si j’étais à proximité d’eux. Mon lit était le lieu le plus dangereux de la chambre, plein de choses se cachaient dans tous les replis des draps, et si ce n’était pas dans les plis, c’était en dessous du lit. Quoi qu’ils aient pu prétendre à propos de l’absence des monstres, moi j’étais certaine de les avoir déjà aperçu, guettant le moment où je perdrais conscience de leur présence. Et puis, aussi, j’avais toujours la vague envie de les réveiller « par accident ». J’étais tentée de faire tomber quelque chose ou de créer un bruit, il ne fallait pas qu’ils m’identifient comme responsable de leur éveil, je voulais juste qu’ils reviennent à la vie… Alors peut-être, je pourrais oublier les monstres et m’endormir avant eux. Mais je n’ai jamais osé. J’ai appris très tôt qu’ils n’aiment pas être réveillés.

Même si je n’ai plus cinq ans, le fond de cette angoisse est la même. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours gardé ce sentiment absurde d’un sommeil entraînant la mort. J’ai beau me réveiller en vie tous les matins depuis plusieurs années, je garde cette appréhension. Vraisemblablement, tant que je suis éveillée, je ne devrais pas avoir peur. Sauf qu’il y a la même sensation d’isolement. D’être toute seule quand personne n’est conscient de ma présence. Il y a le monde des gens endormis d’un côté, et puis moi à l’écart. Donc ça paraît aussi dangereux, mis à part qu’en rêve, au moins, je n’ai plus conscience d’être en danger. Plus j’essaie de dormir, plus j’ai envie de bouger, plus le sommeil des autres est pesant…

Avec une délicatesse presque comique, je me glisse sur son épaule sans le réveiller, pour sentir au moins la chaleur de sa peau contre la mienne. A l’instant où je me blottissais contre lui, toujours endormi, il a refermé ses bras autour de moi.
J’ai rythmé ma respiration sur la sienne, j’ai fermé les yeux, et doucement, je me suis laissée saisir par la nuit.

[Anthony and the Johnsons - Fell in love with a dead boy]

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seeing other people

C’est la deuxième fois que je fais ce rêve où je suis poursuivie par un énorme nuage dans le ciel qui s’appelle « nuage de dépression ». Même si je suis avec 3 personnes, je n’en reconnais qu’une seule quand je me réveille. La première fois, j’essayais de semer le nuage en changeant de ville. Cette nuit, je tentais de me séparer des autres personnes pour voir si elles étaient la cause de sa présence. Malheureusement, mon réveil a sonné avant la fin de cette expérience. Ce n’est pas un cauchemar, étrangement. La plupart des gens sont affolés autour de moi, la météo cherche à comprendre l’origine du phénomène, etc. En revanche moi, ça ne me traumatise pas, je trouve seulement que c’est un peu pénible dans le sens où je me dis « tout le monde va finir par comprendre qu’il me suit ». Je ressens plutôt de la honte, et l’envie de me débarrasser rapidement d’une situation gênante. En me réveillant, je suis partagée entre amusement (ce rêve est tellement explicite) et amertume (ce rêve est trop explicite).

En descendant ma rue, je remarque une jeune femme très élégante, fraîche et pimpante, caricaturale au point d’avoir l’air de sortir d’une publicité. Quand j’arrive à sa hauteur, elle s’est un peu affaissée contre le mur, le visage entre les mains. Quand je sors du tabac, elle est en larme, décomposée, affalée contre le mur sale, son élégant sac est par terre. La métamorphose a été extrêmement rapide, je me demande ce qui lui est arrivée. Elle me jette un regard haineux, comme à tous les passants d’ailleurs. Il y a très longtemps, j’ai vécu ces espèces de crise d’angoisse dans les lieux publics. Je sais à quel point on redoute que les gens s’arrêtent même si on l’espère peut-être malgré tout, plus ou moins inconsciemment. J’aimerais bien la prendre en photo, mais c’est parfaitement déplacé, donc je continue ma route vers mon bus. Son fantôme me suit un petit moment.

En ce moment, les gens ont l’habitude de me parler aux arrêts de bus, et puis dans le bus aussi. Peut-être parce qu’à force de croiser toujours les mêmes visages matins et soirs, on finit par s’intéresser à eux…. Madame en bleu marine a un parapluie à la main, elle dit :
« – ça s’est rafraîchi
- oui, un peu
- ils annoncent de la pluie pour cet après-midi, c’est pour ça que j’ai pris mon parapluie
- ah bon…
- vous auriez dû prendre un parapluie
- je n’en ai pas
- il faut toujours avoir un parapluie quand on habite à Lyon
- oui, en fait je me suis déjà dit ça, mais je n’en ai toujours pas
- vous allez être mouillée tout à l’heure
- peut-être bien oui, tant pis
- je suis bien contente d’avoir mon parapluie, c’est pénible de prendre une averse sur la tête
- euh oui
- j’espère que je ne vais pas l’oublier quelque part
(Je commence à me prendre au jeu de cette passionnante conversation et je décide d’abandonner les onomatopées polies pour engager une réelle discussion au sujet des parapluies)
- c’est le problème avec les parapluies, on les perd et on se les fait voler très facilement
- oh que oui ! Tenez, quand je suis allée à la Poste (…)
( je me permets de faire des coupures pour laisser un peu place à l’imaginaire)
- En plus il a l’air résistant, c’est un parapluie de luxe que vous avez
(se rend-elle compte que je me fous gentiment de sa gueule ?) Elle hoche vigoureusement la tête :
- Il ne va pas se casser au premier coup de vent !
(silence. Serait-on venu à bout de la conversation ? C’est presque frustrant).
- Vous avez des cils incroyables mademoiselle, qu’est-ce que vous utilisez comme mascara ?
- je n’utilise jamais le même et on me dit toujours ça. J’ai des longs cils
- quelle chance vous avez ! Vous êtes mignonne comme tout
- merci
- non mais c’est vrai. J’espère que la pluie ne va pas vous abîmer, on ressemble à rien quand on prend une bonne douche tout habillée
- peut-être qu’il ne pleuvra pas
- il pleuvra.
- bon, alors ce soir je m’achète un parapluie.
- C’est vrai ? Vous me le promettez ?
( !?!)
- d’accord.
- Ah merci !
(elle a l’air tellement ravie que j’ai envie de lui faire encore plus plaisir)
- j’essaierai de trouver le même que vous.
- je vous le recommande ! »
Plus je vis ce type de dialogue et plus je m’aperçois qu’il est vraiment possible de discuter pendant 20 minutes au sujet de choses complètement insignifiantes : c’est fascinant.
Enfin, au bout du compte il n’a pas plu, mais je me suis quand même acheté un parapluie.

Dans ma bibliothèque, mon petit vieux préféré est tout agité, il court partout dans la pièce comme un enfant. Parfois son énergie et sa vitalité m’épuisent presque. Il m’accueille par un : « Vous, vous avez l’air de quelqu’un qui a mal dormi ». Bien vu. Mentalement, je réponds : j’ai été poursuivie par un nuage de dépression, c’était épuisant ; oralement je dis : j’ai eu du mal à m’endormir hier soir (ce qui est tout aussi vrai). « Moi aussi, j’ai des difficultés à trouver le sommeil en ce moment ». Ca ne se voit pas, pourtant. Il est tout surexcité par la perspective de son voyage dans quelques heures, comme lorsque la fête en son honneur approchait. En revanche, il peut être tout ému par une mauvaise nouvelle, ou la vision de la photo d’un massacre dans le journal. Toutes ses émotions sont toujours visibles et immédiates, c’est sans doute pour cela qu’il me fait souvent penser aux enfants…
Un peu plus tard, je constate (ce n’est pas la première fois) qu’un livre du 17e est en bien meilleur état qu’un livre du XIXe. En général les livres anciens conservent un papier lisse, une plume parfaitement lisible, et même s’ils sont jaunis, ils restent bien mieux conservés que certains livres du 19e, voire même du 20e siècle. Il me dit « c’est parce qu’ils utilisaient un meilleur papier et une plume à l’époque, de ce côté là on n’a pas fait de progrès ». Et puis « ce sont de belles choses » avec un air aussi admiratif que moi. Je caresse du doigt l’écriture gothique pleine de boucles, j’observe avec attention la signature du « Roy » et les gravures… Si un jour, j’en ai les moyens, je collectionnerai les livres anciens. Même ceux dont le contenu ne me passionne pas forcément. Je n’ai pas besoin de les lire, les observer et les effleurer suffit déjà à me contenter. J’aime les détails, le type d’écriture, la noirceur de la plume, la texture des pages… J’éprouve un ravissement totalement absurde quand il y a plusieurs signatures (le roi, les recommandations, l’autorisation, etc.), et lorsqu’en plus on y trouve des souvenirs (vieilles lettres, cartes postales oubliées, souvenirs divers) j’exulte littéralement.

En repartant, à l’arrêt de bus, une dame en blanc me dit :
« – ça s’est rafraîchi aujourd’hui
(ah non, pas la même conversation deux fois dans la journée…) Presque machinalement je réponds :
- oui, on m’a dit qu’il allait pleuvoir
- oh non, en plus j’ai oublié mon parapluie
- moi aussi
- il faisait pourtant tellement beau ces derniers jours… Vivement que le bus arrive ».
Son souhait est exaucé, pourtant je préparais déjà tout un dialogue sur les changements climatiques.

Dans le bus, la femme blonde de la semaine dernière me crie « comment ça va ! Venez-vous installer à côté de moi ! » Bon mais là en fait, je n’en ai vraiment pas trop envie. Après ma journée de travail, j’envisageais plutôt de m’isoler dans l’écoute de mon baladeur. En plus, je n’ai eu qu’une conversation avec elle auparavant, laquelle m’avait passablement déprimée. Elle m’avait raconté la mort récente de sa sœur, la maladie de sa mère, le décès de son père, l’éloignement de son fils, la rapidité avec laquelle la mort survenait, la douleur de l’agonie, le manque laissé par les proches etc.
En voyant mon air hésitant elle ajoute « je ne veux pas vous embêter, on peut faire juste un brin de causette ». Alors je m’installe à ces côtés. Aujourd’hui, elle a décidé de me parler des hommes qui la draguent, c’est plus léger. « Ils sont malades quand même ! Alors que j’ai 43 ans et que je suis mariée ! ». Je regarde sa mini-jupe, ses cheveux longs blonds décolorés, ses yeux très maquillés et son rouge à lèvres vifs… Non, ça n’a rien d’étonnant en fait. Elle appartient à cette catégorie de femmes qui continuent à s’habiller comme des lolitas en vieillissant, qui se font lifter et regonfler les lèvres, etc. En général, j’éprouve pour ces personnes un sentiment bizarre, à mi-chemin entre le mépris et la pitié. Ce n’est pas de la sympathie, quoi qu’il en soit. Pourtant elle, elle m’est assez sympathique et c’était déjà le cas la dernière fois. Elle est pathétique, au sens littéral du terme. Elle rit tout le temps, en précisant sans cesse « enfin c’est la vie », « c’est pas grave », « c’est pas important », et on sent à quel point elle encaisse mal tout ça… à cause de sa voix qui se casse sur certains mots, ou de ses yeux qui se mouillent malgré le sourire. Elle est un peu hystérique, fatigante, elle dit d’énormes conneries parfois (« c’est incroyable tous les clochards qu’il y a ! Moi je leur donne jamais rien, ah non, ils n’ont qu’à se laver et bosser, nan mais c’est facile de vivre au crochet des gens. Ce sont des parasites. Faudrait pouvoir les supprimer aussi facilement que les moustiques. Vous imaginez ce qu’on serait bien dans une ville sans clochards ? ! »). Pourtant j’aime bien être à côté d’elle et l’entendre parler, parce qu’elle est émouvante. De toute façon, ça ne sert à rien de lui répondre, elle n’écoute pas, elle veut juste une oreille à côté d’elle.

En rentrant, même si je suis heureuse d’être enfin seule avec ma musique et Le Chat, je me dis que c’est quand même agréable d’avoir ces moments là dans la tête… Un joli livre, un moment de complicité avec mon petit vieux préféré, ces inconnus… tous ces riens. Pendant longtemps, j’ai été plutôt agacée par ces gens qui décident soudainement de me parler. Quand j’étais caissière, je commençais à ne plus les supporter du tout. Mais en fait, c’est chouette parfois toutes ces galeries de personnages. Je placerai volontiers certains d’entre eux dans un roman, un jour, peut-être.

[Morrissey - Ringleader of the tormentors]

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