Archives mensuelles : juillet 2005

disaffected

La pluie m’éclabousse par la fenêtre entrouverte. “Alors Mercredi, tu l’as ton orage !”. [Mes collègues ont décidé de m’appeler Mercredi depuis une quinzaine de jours]. Mercredi triture la mousse de son café au lait avec un bâtonnet en plastique, en se disant qu’elle aurait dû choisir un chocolat, mais elle n’arrive jamais à déterminer si elle préfère le “chocolat lacté” ou le “chocolat corsé”, alors elle a pris un café au lait car au moins elle sait qu’elle n’aime pas le café noir. Mercredi évite de dire ce genre de chose à voix haute, elle est consciente d’être la seule à se trouver logique. Quand elle me frôle, un picotement d’électricité statique me traverse, ça me fait frissonner. J’essaie de distinguer des formes dans les traces qui s’étalent sur les vitres sales. “Pourquoi tu t’es assise là ? Tu ne serais pas mouillée par la pluie si tu t’étais assise n’importe où ailleurs…” J’avais envie que la pluie me mouille “C’est vrai, je ne sais pas, je m’assois toujours là d’habitude” parce que c’est près de la fenêtre et je peux voir le ciel, les passants 3 étages plus bas, les gens dans les immeubles d’en face… il y a toujours quelque chose en mouvement dans mon champs de vision, ici. Mais pas aujourd’hui, à part les éclairs, tout est fixe et désert. Elle observe les mouvements de mes mains, “tu as fait du piano toi.” J’acquiesce, d’un mouvement de tête, même si c’était déjà une affirmation. “tu révises un morceau ?” “Pas vraiment, je ne sais pas, je fais ça machinalement en fait” Non, il y a Cat power qui répète “baby, black black black is all you see, Don’t you want to be free ?” dans ma tête, alors je m’accompagne sur un piano imaginaire. Elle soupire. J’essaie de ne pas soupirer parce que je crois que si je le faisais, je n’aurais plus la force d’inspirer après. “Elle est pas facile la vie qu’on a, hein ma minette”. Cette fois je soupire avec elle, par sollicitude. Bruit du plastique dans mon café au lait – ça ressemble de plus en plus à de la boue ce marron sale et pâteux – gouttes d’eau contre la table en plastique – j’ai envie de les étaler avec les doigts jusqu’à ce que ça couvre tout… Je ne sais pas pourquoi je pense à Asia Argento se barbouillant de maquillage en pleurant, dans Scarlet Diva – elle souffle fort en expirant la fumée de sa cigarette en parfaite synchronisation avec ma propre expiration – les volutes s’entrecroisent. “et si celle bulle pleine de rien pouvait se crever enfin. Un ange passe” Le grondement du tonnerre nous fait toutes les deux sursauter, elle rit nerveusement. “quand c’est comme ça, ma grand-mère dit, non elle di-sait, qu’il y a un esprit dans la pièce” Je demande : “quand ça ? Quand il y a un orage ou le tonnerre ?” “Non, enfin tu sais, dans ces moments là, comme l’atmosphère qu’il y a maintenant entre nous là” re-rire nerveux “tu ne dois pas comprendre ce que je raconte”. Si, je comprends parfaitement. Je ne saurais pas l’expliquer non plus, mais je le ressens aussi, comme une présence dans l’air qui nous aspire pousse dans un néant. Elle prend un ton faussement joyeux en faisant mine de bondir de sa chaise, mais son mouvement est trop lourd et calculé : “allez Mercredi ! pour chasser l’esprit, il faut travailler !” Retourner vers l’ordinateur, rouvrir les dossiers, se concentrer, suivre un objectif clairement défini afin d’oublier ces sentiments de vide et de futilité. Dans le baladeur, en entendant Piano Magic entamer “Disaffected” [Anything can happen in life. Especially nothing, mainly nothing. Once you know that, you’re fine. Once you know that, you can retire. Set your clock by your heart. Work’s over-rated and it will kill you. Finish nothing you start. And start nothing you think you’ll continue. I’m disaffected now (…) And the rain brings me out. The rain makes me happy], Mercredi retient un sourire ironique.

scarlet diva

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I know where the summer goes

Hier matin, j’ai espéré l’orage, quand le ciel était gris et tacheté de noir. J’aurais aimé marcher sous un orage, avec Sigur Ros dans les oreilles, le long des quais devenus déserts. J’imaginais déjà le bruit, l’odeur, la lumière, et surtout l’interruption de cette chaleur pesante, étouffante, assommante.

Le ciel s’est finalement dégagé au moment où elle est arrivée, en s’excusant de me déranger “parce que c’était sur le chemin pour rentrer du mariage”. Je me suis laissé bercer par sa voix à la Nico, pendant qu’elle me donnait des nouvelles d’une famille que je n’ai jamais rencontré. Sa voix est de plus en plus grave, rauque, fêlée par endroit, elle a la tonalité du vécu – tabac, alcool, cris… on y entend tous les excès. [Quand mes parents invitaient des amis à dîner à la maison, et que j’étais toute petite, je m’asseyais sur les genoux de ma mère, ma tête reposant contre sa gorge. Je m’endormais généralement au début de leur repas et puis je me réveillais toujours au même moment, vers le dessert. C’était sa voix alcoolisée qui me réveillait, cette façon d’avaler les mots, ce ton de plus en plus criard aussi, ça me cassait les oreilles et en même temps, j’aimais bien. C’était guttural, comme si toutes les vibrations se répercutaient dans mon corps. J’avais envie de lui crier d’arrêter de m’exploser les tympans, mais je me sentais étrangement protégée… rassurée par la façon dont le son se propageait à l’intérieur de moi.] Je regarde droit dans ses yeux bleus troubles mais, comme toujours, je n’arrive pas à savoir si son regard est dirigé vers le mien, ou si elle fixe la rue à travers moi. Malicieusement, elle chantonne “il était une Cécilette Pirouette Cacahuète, il était une Cécilette qui voulait toujours avoir raison… tu t’en souviens ?” Evidemment, c’était la chanson post-dispute, quand mon père avait hurlé en m’engueulant et que tu venais me consoler…

Après son départ, j’ai lu L’éléphant s’évapore (Murakami Haruki) en écoutant “Push Barman to open old wounds”. La dernière page du livre ayant été lue, je suis restée allongée sur une montagne d’oreiller, la patte blanche du chat me caressant tendrement le bras, et j’ai mis ces deux CD en boucle. Je ne voulais rien faire d’autre à part écouter ces deux disques, encore, en chantonnant vaguement parfois ces paroles que je connais par cœur. Au fur et à mesure des chansons, je me sentais de plus en plus calme, juste parfaitement bien. Belle & Sebastian devrait être placé au rayon anti-anxiolytique des pharmacies, ou comment la légèreté teintée de mélancolie peut chasser l’énervement et l’agressivité.

Il y a une dizaine de jours, j’ai rêvé qu’il m’écrivait. Et depuis, à chaque fois que je vérifiais ma boîte aux lettre, j’espérais y trouver une lettre, plus encore qu’avant, même si je me répétais que c’était un comportement idiot. Ce matin j’ai réalisé que j’avais oublié de vérifier mon courrier hier. Et elle était là. Mon cœur s’accélère en saisissant l’enveloppe, comme autrefois lorsque, à chaque fois que ma sonnette retentissait, j’espérais le trouver derrière la porte. Je découvre son écriture serrée, raide, ses phrases démesurément longues… Je retrouve ses dessins, ceux que j’admirais tellement quand il sortait ses croquis des beaux-arts. Et puis une tablette de Crunch à l’intérieur, malheureusement pas mal abîmée par le voyage, mais l’intention me fait sourire, de même que les multiples allusions au passé à l’intérieur de la lettre. [Je me demande si tu te rappelles du soir où tu as été le seul à t’apercevoir que j’avais disparu dans une autre pièce, contre une fenêtre obscure, parce que je voulais pleurer sans être vue, et tu as délicatement fermé mes paupières avec tes doigts, avant de les embrasser en disant “bisou magique”. C’était très nunuche mais il n’empêche que j’ai oublié de pleurer après, parce que c’était tellement doux et spontané]

Certaines cases de ma mémoire s’étaient légèrement éteintes, et puis elles se rallument les unes après les autres. Tout a un effet Madeleine de Proust ces temps-ci… parfois ça a bon goût et ça me fait sourire d’un air idiot, parfois c’est complètement rance et ça me donne la nausée. Je suppose qu’il y a des périodes comme ça. Quand quelqu’un que j’aime meurt ou me quitte, je mets toujours longtemps à réaliser que c’est vraiment irrémédiable, je m’accroche à l’avenir pour m’obliger à ne pas y penser. Jusqu’au moment où quelque chose me rappelle ce que cette personne était : une photo, une phrase, une odeur… Il y a nécessairement cet instant de prise de conscience impossible à fuir. J’écoute B&S chanter in the hope I’ll forget I’ll wait. Ce n’est pas très important cette sensation de vide au présent et ces ruptures qui ne prennent tout leur sens que maintenant, parce que au moins ce sera clair et net après… (Peut-être).

Those times I’m all alone
Those times my hate is freed
Those times I’m not alive
But those times my heart is cleaned
(Jomi Massage)

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