Archives mensuelles : juillet 2005

ce matin

J’écoute le rythme et la régularité de nos pas, je me demande si je connaîtrais encore ces personnes dans un an, si elles marcheront toujours ainsi de part et d’autre de moi… et puis je repousse cette question. Peu de temps après, sur mon petit coin de galets, je contemple l’étrange contraste entre les vagues qui se rencontrent puis explosent balayées par le vent chaud, et le ciel uniformément bleu comme si quelqu’un avait jeté un seau de peinture dessus. J’ai envie d’entrelacer mes doigts dans les siens… J’hésite et puis finalement je les glisse sous les cailloux, ça chatouille la surface de mes mains. Derrière mes paupières closes, je vois un orange éblouissant et quelques taches noires ici et là. Il fait rouler une cannette glacée sur mon bras, j’entrouvre légèrement les paupières. Je tente de saisir une lueur d’affection, de tendresse ou simplement de bien-être dans ses yeux… mais son regard est toujours le même. Noir profond avec quelques paillettes à l’intérieur, on y lit de l’ironie, du cynisme, de la malice éventuellement et puis rien d’autre. Il glisse une Camel entre mes lèvres et son goût amer achève d’assécher ma gorge. Quelques minutes plus tard, je m’évapore avec les vagues, l’eau s’incruste dans ma peau jusqu’à ce que je ne sois plus que de l’écume, mais je vois encore le coin de plage, où il n’y a plus personne. J’ai à peine le temps de me demander pourquoi tout est désormais désert, et puis Stuart A. Staples me réveille de sa voix de crooner tandis que les violons pénètrent progressivement dans mon esprit embrumé. Ce n’était qu’un rêve en forme de souvenir, les bribes de journées passées avec eux il y a longtemps. Ici il n’y a pas la mer d’ailleurs. Je n’ai plus de garçon aux yeux ironiques dans ma vie. Les deux personnes qui marchaient autour de moi sont loin, très loin, je ne suis pas sure qu’elles m’entourent de nouveau un jour. Je me souviens maintenant que ce jour là, il m’a demandé si j’avais envie d’un coca ou d’une bière et j’ai répondu : “j’ai envie de m’évaporer” tout en regardant les vagues. Il a eu son demi-sourire, celui dont on ne sait pas s’il est moqueur, ou simplement poli et indifférent. S’il avait demandé pourquoi, je n’aurais sans doute pas su l’expliquer clairement. Le sentiment que ce moment ne se reproduirait plus, l’impression d’être deux personnes absentes l’une à l’autre, posées là par hasard… J’ai passé mes mains dans les cailloux alors que j’avais envie de ses doigts, à la place d’une cigarette j’aurais préféré ses lèvres sur ma bouche. C’était déjà terminé mais la rupture n’était pas encore officielle, c’était le dernier bon moment finalement, dans un paysage de carte postale.

Je m’assois sur l’extrême rebord du lit en regardant la jour s’étendre progressivement pendant que les chansons s’enchaînent. Au bout de 20 minutes exactement, la musique s’arrêtera et redémarrera 10 minutes plus tard. Cette interruption symbolise le moment où il est nécessaire de commencer sérieusement à se préparer, et si au moment où le disque redémarre j’en suis toujours à enchaîner les cafés au lait et les cigarettes, je serais irrémédiablement en retard. Dans ma rue, une jeune femme habillée comme un médecin tente d’entraîner une vieille dame par le bras. De la fenêtre entrouverte je l’entends dire “mais pourquoi vous vous êtes encore enfuie” sur un ton ferme, son interlocutrice répond faiblement “pour offrir un cadeau à ma fille”, “mais vous n’avez pas d’argent”, “si, j’ai ça” en fouillant dans une des poches de sa robe à fleur pour en sortir ce qui doit être une pièce d’un euro. “Ce n’est pas assez”. La vieille dame, avec un ton plus fier, s’exclame : “j’ai aussi ça !” en brandissant des billets imaginaires. Mon chat a l’air subjugué par la scène, je referme la fenêtre sous son regard déçu. J’essaie de ne pas me rallonger en fermant les yeux… J’aimerais retourner dans le rêve mais il était sans doute fini. Il n’y avait plus rien à ajouter de toute façon. Une longue journée m’attend, et puis un mois interminable aussi. Essayer de remplir le mieux possible ma mission de stage, écrire un mémoire sur ledit stage qui ne sera pas terminé pour cause d’embauche, le soutenir, entamer les démarches administratives, chercher un appartement, déménager… Mais c’est la toute fin, pour de vrai cette fois-ci. Et puis ce week-end il y aura des gens, de l’alcool, de quoi fêter dignement l’enterrement prochain de ma vie d’étudiante. Je renonce à appeler C. qui avait parlé de faire le voyage pour venir me voir, parce que j’en ai assez d’insister. La plage est déserte désormais, il est temps de se laisser diriger ailleurs. Les transitions, ce n’est pas très agréable, j’ai toujours un pied qui se coince dans la porte pour l’empêcher de se refermer… Le silence s’abat sur la pièce, désormais. Une dernière aspiration de nicotine, un dernier soupir, et je pourrais m’immiscer précautionneusement dans la réalité.

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Après le tremblement de terre

“Ils levèrent la tête vers le ciel et s’aperçurent qu’il y avait beaucoup plus d’étoiles qu’un peu plus tôt. La lune avait changé de place. Miyake jeta finalement dans le feu le bâton qu’il avait tenu à la main toute la soirée. Junko s’appuya légèrement sur son épaule. L’odeur des centaines de feu de camp qu’il avait allumés sur la plage imprégnait les vêtements de Miyake. Junko huma longuement ce parfum.

- Tu sais, Miyake.
- Oui ?
- Je suis vide.
- Ah ?
- Hmm.

Junko ferma les yeux et les sentit se remplir sans raison de larmes qui se mirent à rouler sur ses joues. De la main droite, Junko serrait le pantalon de Miyake à hauteur du genoux. Tout son corps était agité de tremblements. Mikake passa le bras autour de ses épaules et la serra doucement contre lui. Mais les larmes de Junko ne voulaient pas s’arrêter de couler.

- Rien, il n’y a vraiment rien, dit-elle d’une voix cassée. Je suis vide, complètement vide.
- Je comprends.
- C’est vrai ?
- Je m’y connais en la matière, tu sais.
- Alors qu’est-ce que je dois faire ?
- Il faut dormir un bon coup et, quand on se lève le lendemain, ça va beaucoup mieux.
- Ce n’est pas si simple.
- Peut-être. Peut-être que ce n’est pas si simple.

Le feu émit un chuintement, comme quand la vapeur fusait d’un bout de bois imprégné d’eau de mer. Miyake leva la tête, plissa les yeux, regarda un moment en direction du bruit.

- Alors qu’est-ce que je dois faire ? répéta Junko
- Eh bien… Tu ne voudrais pas mourir avec moi, maintenant ?
- Mourir ? Pourquoi pas ? Je veux bien.
- Tu es sérieuse ?
- Très sérieuse.

Le bras toujours autour des épaules de Junko, Miyake resta silencieux un instant. Junko enfouit son visage dans la vieille veste en cuir confortable qu’il portait toujours.

- En tout cas, attendons que le feu de camp soit complètement éteint. Ce feu que j’ai allumé exprès, je veux l’accompagner jusqu’au bout. Quand il sera complètement éteint et qu’il fera noir, mourons ensemble.
- D’accord, dit Junko. Mais comment on va s’y prendre pour se tuer ?
- Je vais y réfléchir.
- Hmm.

Enveloppée d’une odeur de feu de camp, Junko ferma les yeux. La main de Miyake sur son épaule était petite pour une main d’homme, et étrangement rêche. “Je ne pourrais sans doute pas vivre avec lui, songea Junko, parce que je ne crois pas que je pourrais pénétrer son cœur. Mais mourir avec lui, ça, je peux peut-être le faire”.

Cependant, ainsi serrée dans les bras de Miyake, le sommeil la gagna peu à peu. Ce devait être le whisky. La moitié d’un tronc d’arbre s’effondra en cendres, mais le plus gros rondin rougeoyait encore, elle en sentait la chaleur sereine sur sa peau. Cela prendrait pas mal de temps avant qu’il ne s’éteigne.

- Je peux dormir un peu ? demanda Junko
- Bien sûr
- Tu me réveilleras quand le feu sera éteint ?
- Ne t’inquiète pas, quand le feu sera éteint, tu te réveilleras à cause du froid, même si tu n’en as pas envie.

Junko se répéta ces mots plusieurs fois intérieurement : “quand le feu sera éteint, tu te réveilleras à cause du froid, même si tu n’en as pas envie”. Puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plombs.”

“Il piétinait le sol en faisant tournoyer élégamment ses bras. Chaque mouvement appelait le suivant et se reliait à celui-ci de façon autonome. Son corps dessinait différentes figures. Il y avait un schéma d’ensemble et des variations, des improvisations. Derrière le ryhtme, il y avait un rythme caché, au milieu du rythme se dissimulait un rythme invisible. A chaque croisement stratégique, il contemplait à perte de vue des arabesques compliquées. Divers animaux se dissimulaient dans les bosquets, comme des images en trompe l’œil. Il y avait même d’effrayantes bêtes sauvages, telles qu’il n’en avait jamais vu. Sans doute n’allait-il pas tarder à traverser la forêt. Mais il n’avait pas peur. “Cette forêt, c’est moi-même qui l’ait créée. Ces bêtes sauvages, c’est au fond de moi qu’elles vivent”. Yoshia n’aurait su dire combien de temps il dansa ainsi. Très longtemps sans aucun doute. Il dansa jusqu’à ce que la sueur dégouline le long de ses aisselles. Puis il pensa à tout ce qui existait sous la terre qu’il piétinait : des grondements sinistres au fond d’épaisses ténèbres, des courants sous-marins inconnus qui transportaient les désirs, des insectes gluants qui grouillaient…”

“Elle dit qu’il y a une pierre au fond de votre corps. Une pierre blanche et dure de la taille d’un poing d’enfant. Elle ne sait pas d’où elle vient. Il y a des caractères inscrits dessus, mais comme c’est en japonais, elle ne peut pas les déchiffrer (…) C’est une pierre assez ancienne, vous avez dû vivre de longues années en la portant en vous. Il faut que vous jetiez cette pierre quelque part. Sinon, quand vous serez morte et qu’on vous aura incinérée la pierre demeurera. (…) Bientôt vous allez rêver d’un grand serpent. Il sortira lentement d’un trou dans le mur. Un serpent vert couvert d’écailles. Quand il sera à un mètre de vous environ, il faudra le saisir par le cou. Surtout, tenez-le fermement et ne le lâchez pas. Au premier coup d’œil il sera effrayant mais ce n’est pas un serpent néfaste, il n’apportera aucun mal, aussi, il ne faut pas en avoir peur. Tenez-le fermement des deux mains. Tenez-le de toutes vos forces en pensant que c’est votre vie même. Tenez le ainsi jusqu’à ce que vous vous réveilliez. C’est ce serpent qui avalera la pierre qui est en vous. (…) Vous êtes une belle personne, docteur. Lucide, forte. Mais on dirait que vous traînez toujours votre cœur après vous. Désormais, il faut que vous vous prépariez à mourir en paix. A l’avenir, si vous consacrez toutes vos forces uniquement à vivre, vous ne pourrez pas mourir comme il faut le moment venu. Il faut changer de direction petit à petit. Vivre et mourir ont une importance égale en un sens. (…)”

Murakami Haruki – Après le tremblement de terre

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