ce matin

J’écoute le rythme et la régularité de nos pas, je me demande si je connaîtrais encore ces personnes dans un an, si elles marcheront toujours ainsi de part et d’autre de moi… et puis je repousse cette question. Peu de temps après, sur mon petit coin de galets, je contemple l’étrange contraste entre les vagues qui se rencontrent puis explosent balayées par le vent chaud, et le ciel uniformément bleu comme si quelqu’un avait jeté un seau de peinture dessus. J’ai envie d’entrelacer mes doigts dans les siens… J’hésite et puis finalement je les glisse sous les cailloux, ça chatouille la surface de mes mains. Derrière mes paupières closes, je vois un orange éblouissant et quelques taches noires ici et là. Il fait rouler une cannette glacée sur mon bras, j’entrouvre légèrement les paupières. Je tente de saisir une lueur d’affection, de tendresse ou simplement de bien-être dans ses yeux… mais son regard est toujours le même. Noir profond avec quelques paillettes à l’intérieur, on y lit de l’ironie, du cynisme, de la malice éventuellement et puis rien d’autre. Il glisse une Camel entre mes lèvres et son goût amer achève d’assécher ma gorge. Quelques minutes plus tard, je m’évapore avec les vagues, l’eau s’incruste dans ma peau jusqu’à ce que je ne sois plus que de l’écume, mais je vois encore le coin de plage, où il n’y a plus personne. J’ai à peine le temps de me demander pourquoi tout est désormais désert, et puis Stuart A. Staples me réveille de sa voix de crooner tandis que les violons pénètrent progressivement dans mon esprit embrumé. Ce n’était qu’un rêve en forme de souvenir, les bribes de journées passées avec eux il y a longtemps. Ici il n’y a pas la mer d’ailleurs. Je n’ai plus de garçon aux yeux ironiques dans ma vie. Les deux personnes qui marchaient autour de moi sont loin, très loin, je ne suis pas sure qu’elles m’entourent de nouveau un jour. Je me souviens maintenant que ce jour là, il m’a demandé si j’avais envie d’un coca ou d’une bière et j’ai répondu : “j’ai envie de m’évaporer” tout en regardant les vagues. Il a eu son demi-sourire, celui dont on ne sait pas s’il est moqueur, ou simplement poli et indifférent. S’il avait demandé pourquoi, je n’aurais sans doute pas su l’expliquer clairement. Le sentiment que ce moment ne se reproduirait plus, l’impression d’être deux personnes absentes l’une à l’autre, posées là par hasard… J’ai passé mes mains dans les cailloux alors que j’avais envie de ses doigts, à la place d’une cigarette j’aurais préféré ses lèvres sur ma bouche. C’était déjà terminé mais la rupture n’était pas encore officielle, c’était le dernier bon moment finalement, dans un paysage de carte postale.

Je m’assois sur l’extrême rebord du lit en regardant la jour s’étendre progressivement pendant que les chansons s’enchaînent. Au bout de 20 minutes exactement, la musique s’arrêtera et redémarrera 10 minutes plus tard. Cette interruption symbolise le moment où il est nécessaire de commencer sérieusement à se préparer, et si au moment où le disque redémarre j’en suis toujours à enchaîner les cafés au lait et les cigarettes, je serais irrémédiablement en retard. Dans ma rue, une jeune femme habillée comme un médecin tente d’entraîner une vieille dame par le bras. De la fenêtre entrouverte je l’entends dire “mais pourquoi vous vous êtes encore enfuie” sur un ton ferme, son interlocutrice répond faiblement “pour offrir un cadeau à ma fille”, “mais vous n’avez pas d’argent”, “si, j’ai ça” en fouillant dans une des poches de sa robe à fleur pour en sortir ce qui doit être une pièce d’un euro. “Ce n’est pas assez”. La vieille dame, avec un ton plus fier, s’exclame : “j’ai aussi ça !” en brandissant des billets imaginaires. Mon chat a l’air subjugué par la scène, je referme la fenêtre sous son regard déçu. J’essaie de ne pas me rallonger en fermant les yeux… J’aimerais retourner dans le rêve mais il était sans doute fini. Il n’y avait plus rien à ajouter de toute façon. Une longue journée m’attend, et puis un mois interminable aussi. Essayer de remplir le mieux possible ma mission de stage, écrire un mémoire sur ledit stage qui ne sera pas terminé pour cause d’embauche, le soutenir, entamer les démarches administratives, chercher un appartement, déménager… Mais c’est la toute fin, pour de vrai cette fois-ci. Et puis ce week-end il y aura des gens, de l’alcool, de quoi fêter dignement l’enterrement prochain de ma vie d’étudiante. Je renonce à appeler C. qui avait parlé de faire le voyage pour venir me voir, parce que j’en ai assez d’insister. La plage est déserte désormais, il est temps de se laisser diriger ailleurs. Les transitions, ce n’est pas très agréable, j’ai toujours un pied qui se coince dans la porte pour l’empêcher de se refermer… Le silence s’abat sur la pièce, désormais. Une dernière aspiration de nicotine, un dernier soupir, et je pourrais m’immiscer précautionneusement dans la réalité.

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