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Corps invisibles et neige embrumée

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Il fait nuit dans cette chambre aux stores épais, mais grâce au bruit derrière la porte close, je sais que la matinée s’achèvera bientôt à l’extérieur de la pièce. J’entends la voix de ma “belle-mère”, le rire trop poli pour être franc de ma mère, les gestes nerveux qui font claquer les placards et tinter les verres… La frénésie des jours de fête. Je tâtonne à la recherche de ma montre en renversant progressivement le contenu de la table de chevets, jusqu’à ce que mon amoureux – agacé ou pris de pitié pour moi ? – décide d’appuyer sur l’interrupteur de la lampe. Je constate à voix haute : “midi moins le quart, c’est tard, ils doivent nous attendre”. J’enfile maladroitement un pull sous les draps pour supporter l’attaque du froid au sortir du lit.
Pendant qu’il s’habille, je contemple le jardin depuis la fenêtre du deuxième étage. Quarante centimètres de neige scintillante entourent les nombreux arbres givrés qui posent ci-dessous. Depuis quand n’ai-je pas passé un Noël sous la neige ? La dernière fois, nous vivions sans doute en en mille neuf cent quatre vingt…. dix ? Quatre vingt onze ?
En tout cas, c’était dans l’ancienne maison de mes grands-parents non loin de la mer. La veille, il avait neigé suffisamment pour me permettre de fabriquer un bonhomme de neige qui arborait la vieille pipe de mon père. Ce dernier avait déjà cessé de fumer à ma naissance, mais sa pipe restait posée dans un coin. Je l’inhalais parfois… L’odeur du tabac imbibée dans le bois malgré les années, à la fois âcre et sucrée, caramélisée et épicée, m’intriguait.
La neige était assez inhabituelle dans ce recoin de la Côte d’Azur, mais d’autres régions avaient connu un “record de froid” (répétaient les journalistes), notamment le petit village normand que nous avions quitté durant Noël.

Il ne faisait jamais nuit dans ma chambre enfantine au papier peint diabolique. Les rayons du soleil s’écoulaient entre les rideaux oranges et formaient des gouttelettes tremblantes sur le lit. Autre lieu, autre luminosité, mais là bas aussi, j’écoutais l’agitation familiale. Celle-ci était presque semblable et cependant différente : le bruit d’une chaîne sportive regardée par mon grand-père, les pas traînants de ma grand-mère dans le couloir, les conversations à propos du repas… Sans voir les visages ni les gestes, je percevais la familiarité entre les interlocuteurs, celle qui n’existe pas encore entre mes parents et mes beaux-parents. Eux, ils ont les rapports guindés de ceux qui se connaissent depuis quelques heures. Courtois en attendant éventuellement de devenir proches, ils tiennent surtout à se faire bonne impression.
J’étais éveillée depuis longtemps, mais je retardais le moment de sortir du lit. Je savourais cette impression d’être si proche d’eux tout en étant à l’écart du mouvement, entre la tranquillité silencieuse de la nuit et l’agitation fiévreuse qui précède la fête.
Le téléphone a sonné (la sonnerie ancienne des téléphones dont les numéros devaient s’accrocher aux doigts et former des demi-cercles pour être composés). Quelqu’un a décroché. Au bout de plusieurs minutes, j’ai entendu mon père dire : “c’est surtout pour ma fille que ce sera pénible, c’était sa chèvre. Elle va être malheureuse”. J’avais un pressentiment mais je devais le confirmer, donc j’ai ouvert la porte de ma chambre. “Oh le téléphone t’a réveillé…” La vérité n’avait aucune importance, alors j’ai acquiescé pour ne pas perdre de temps. Mon père m’a annoncé : “ta chevrette est morte de froid”. J”ai balbutié : “mais pourquoi ?” Cette question était la seule à pouvoir entraîner une réponse, me semblait-il. J’ignorais encore qu’on ne sait jamais exactement de quoi on meurt.

Nous sommes revenus en Normandie après les fêtes de fin d’année, en pleine nuit. Le lendemain matin, je suis allée dans la grange pour comprendre comment une chèvre alpine avait pu mourir de froid alors qu’elle avait un abri à sa disposition.
Mes parents s’étaient déjà débarrassés de son corps avant mon réveil. Chez nous, les morts sont invisibles de préférence. Je n’avais pas le droit d’assister aux enterrement, et les animaux étaient jetés dans une poubelle (la vision du corps rigide de mon premier chat plongé dans un sac en plastique gris parmi des épluchures de légumes reste accrochée à ma mémoire). Dans la famille, on ne respecte pas les cadavres, on s’en débarrasse rapidement, comme on jette une enveloppe usagée après avoir lu tant bien que mal son contenu.
Enlever sa dépouille en douce était facile, mais les preuves restaient visibles sur la porte de la grange… Je les ai effleurées du bout des doigts pour accepter leur réalité. En fait, enfermée dehors, la chèvre avait essayé de casser la porte à coups de sabots pour survivre. Même si mes parents chuchotaient, j’ai compris l’histoire rapidement : le paysan chargé de s’occuper des animaux en notre absence était intervenu en voyant la neige, afin de protéger les bêtes en les enfermant au chaud. La chèvre avait dû s’éloigner dans le prés pour jouer, comme elle le faisait souvent. Il n’a pas fait l’effort d’aller la chercher car “une chèvre ça ne sert à rien, ça n’a aucune valeur” (sic). Pour la première fois probablement, j’ai souhaité la mort d’un homme. Je n’avais que dix ou onze ans, mais je percevais la souffrance que la bête avait dû ressentir alors que sa survie tenait à un simple geste : l’ouverture d’une porte… Mourir ainsi était ridicule et injuste pour la petite fille que j’étais.

En réalité, je suppose que ce n’est pas la neige à Noël qui me rappelle ce meurtre cet accident, mais un autre coup de téléphone récent. Il était 19h45 un samedi soir. On redoute généralement un appel téléphonique à une heure incongrue parce qu’il peut amener une mauvaise nouvelle. A 19h45, en revanche, je m’attends à une conversation banale avec mes parents puisqu’ils me téléphonent toujours à cette heure là, au moment où ils prennent l’apéritif. J’avais donc une voix relativement enjouée en décrochant le téléphone, d’autant que j’étais agréablement entourée par un couple d’amis.
Ma mère m’a annoncé : “Mamie est morte vers 17 heures, euh non à 17h30, aujourd’hui”. Machinalement, j’ai essayé de comprendre l’importance de ce détail horaire… Qu’est-ce qu’une demi-heure représente pour une vielle dame qui passe ses journées allongée sur un lit sans la moindre activité ? Est-il moins pénible de mourir entre chien et loup plutôt qu’à la nuit tombée ? Dans la foulée, par réflexe, j’ai posé une question idiote : “morte de quoi ?”, comme si son décès était imprévisible. Après un bref silence, ma mère m’a répondu sur un ton agacé : “de quoi… de quoi… d’épuisement”. Morte d’épuisement…. Morte d’un arrêt cardiaque, morte d’une chute dans une baignoire ou morte de vieillesse, n’importe quoi me paraissait plus supportable à entendre.
Ensuite, j’ai proposé à ma mère de rentrer pour l’enterrement alors que je connaissais déjà sa réponse, toujours la même : “non ne viens pas, épargne-toi ce calvaire, ça ne sert à rien, tu peux penser à elle sans assister à cette cérémonie glauque… Tu ne vas pas prendre un jour de congé et traverser des kilomètres pour ça”. Ça, ça… “Oui mais elle aurait voulu que je sois là. C’était important pour elle…” “Elle n’en saura rien, les morts ne sont conscients de rien, et ça ne la ramènera pas de toute façon. Je voulais simplement te prévenir car c’était quand même ta grand-mère”.

Ai-je inventé le reproche que j’ai perçu dans cette phrase ? C’était quand même ta grand-mère, même si tu ne lui avais plus téléphoné depuis trois semaines alors que je te répétais “pense à l’appeler, elle a besoin de réconfort”. C’était quand même ta grand-mère même si sa mort t’importait si peu, petite fille ingrate… Quoi qu’il en soit, en annonçant ce décès à mon amoureux, j’ai lu dans son regard qu’il se remémorait les soirs précédents pendant lesquels j’annonçais plusieurs fois par nuit : “demain j’appelle ma grand-mère, il faut absolument que je l’appelle”, sans jamais composer le numéro de sa chambre. Ensuite, un ami a essayé d’atténuer ma culpabilité en m’affirmant : “”projeter d’appeler” est le principal, ce n’est que ta procrastination qui ne te l’a pas fait faire. C’est l’intention qui compte comme on dit.” Non, ce n’était pas de la procrastination mais un honteux mélange d’égoïsme et de lâcheté… C’était un abandon, tout simplement.

Ma dernière conversation avec elle avait été aussi éprouvante que ma dernière vision d’elle. “Tu viens toujours samedi ?” “Euh non mamie, ma venue n’était pas prévue… Je vis à Lyon et je travaille le samedi.” “Bon et bien, travaille bien, je sais que tu fais des études difficiles”. J’étais tellement surprise que j’avais oublié de rectifier : “c’est à dire que je suis bibliothécaire, elle est loin ma vie d’étudiante hein…” Abasourdie, je m’étais contenté de bredouiller “euh merci” avant de raccrocher. Ensuite, j’avais interrogé ma mère : “est-ce qu’elle perd la tête maintenant ?”. “Non mais le soir ils la bourrent de tranquillisants qui l’empêchent d’être cohérente, c’est interdit mais ils le font quand même”.
Pour de nombreuses raisons, cette explication m’avait laissé très dubitative. (…) J’étais censée allée la voir pour mes trente ans, or ma mère avait finalement refusé de m’amener dans la maison de retraite, sans raison, comme si elle avait voulu m’épargner l’amnésie de ma grand-mère. Je sais que j’ai l’air d’être paranoïaque, mais j’ai assez d’expérience pour savoir que mes parents essaient toujours de me protéger le plus longtemps possible en me cachant les nouvelles douloureuses.
Puis je me suis rappelée du jour récent où mon père m’avait dit : “C. [ma mère] a appris que le personnel de la maison de retraite ne donnait pas ses médicaments à ta grand-mère, alors elle a mis la boîte dans le tiroir de sa table de chevet, mais ils la lui ont confisquée !” Le personnel d’une maison de retraite qui refuse de donner les médicaments dont elle a besoin a une patiente tout en la bourrant de somnifères interdits… est-ce crédible ?
Par ailleurs, même si mon père était sincère, il n’avait pas entendu la phrase prononcée par ma mère au mois d’août, celle que j’avais retranscrite ici d’ailleurs : “Tu te rends compte, elle ne peut même plus se suicider puisqu’elle est paralysée. Les infirmières lui donnent les médicaments dont elle a besoin donc elle n’a pas la possibilité d’avaler la boite”. Maman, est-ce que par hasard tu aurais….? J’y ai pensé instantanément mais je n’ai pas osé lui en parler. Qu’est-ce que cela changerait ? Je ne pourrai pas la blâmer d’avoir essayer de la délivrer, et de toute façon, si c’était le cas, ce projet a échoué… ll n’empêche que cette idée m’avait glacée.

En apprenant sa mort, je suis restée impassible. J’ai dit à mes invités : “non mais je ne veux pas casser l’ambiance, continuez” (à boire, à parler, etc.) Je me suis resservie une bière pour trinquer avec eux, comme si de rien n’était. Quoique… Sans cet évènement, serais-je allée dans ce bar après minuit alors que j’avais déjà beaucoup trop bu ?
J’y ai rejoint un vieil ami et sa nouvelle copine. Ils étaient littéralement aimantés. Dans mes souvenirs flous, je garde essentiellement l’image d’une bête à un seul dos (l’autre dos était colmaté au canapé) avec quatre jambes et quatre bras. Je les regardais mi frustrée agacée (leur état ne favorisait pas la discussion), mi blasée amusée (oh qu’ils sont mignons ces amoureux indifférents à ce qui les entoure !), entre condescendance et connivence…
Malgré toute l’affection que je leur portais, ma conscience altérée par l’alcool errait très loin d’eux… dans les après-midi estivales de Provence, brûlantes et langoureuses, lorsque mamie faisait mes “cahiers de vacances” à ma place pendant que mes parents dormaient ; du haut des manèges quand j’apercevais sa silhouette voûtée m’attendant patiemment ; juchée sur le siège enfant d’un caddie, tandis que je réclamais les Kinder Surprise qu’elle m’achetait systématiquement…
Entourée de mes amis, en finissant des verres et en remplissant des cendriers, c’est à mon ingratitude enfantine que je songeais. Le lendemain matin, la voix maternelle au téléphone restait mon souvenir le plus précis de la veille, comme si cet effort pour l’oublier ensuite dans l’étourdissement l’avait au contraire définitivement cristallisé.

C’est sûrement étrange de se remémorer la mort d’une chevrette en apprenant celle d’une vieille dame, malgré la neige, l’absence de corps, l’épuisement et la culpabilité (j’étais absente durant leur agonie), mais les deux hivers ne cessent de se télescoper dans les conversations, en dépit de leur distance chronologique.
Hier soir, mes “beaux-parents” s’inquiétaient de la rigueur du climat pour leurs hôtes méditerranéens, alors mon père leur a raconté l’ancienne maison normande, le jour où nous avions été ravitaillés en hélicoptère à cause de la neige, l’eau qu’il fallait verser pour dégeler les abreuvoirs des lapins, de la jument et de la chèvre… Il leur a décrit le vieux paysan responsable des animaux en notre absence, exemple de Normand campagnard, bourru, parlant le patois…
Peu de temps après, je partageais une cigarette avec ma mère sur le palier verglacé pendant qu’elle ressassait : “tu as eu de la chance de ne pas avoir vue mamie dans les derniers instants… Elle était devenue si maigre, ses mains étaient tellement fines… On aurait dit une toute petite fille perdue. D’ailleurs, je ne m’étais jamais rendue compte qu’elle avait de grands yeux… Son visage était tellement émacié qu’on ne voyait plus que ses yeux, ses grands yeux de vieille petite fille perdue.” Après une expiration de fumée bruyante, elle avait constaté d’une voix lasse : “et puis tu vois, tous les soirs à cette heure-ci, je pense : il faut que j’appelle ma mère. C’est idiot mais je ne peux pas m’en empêcher”.

Cependant, en ce dimanche 25 décembre 2010 à midi, il est temps de rejoindre le reste de la famille, mes parents (je n’ai plus qu’eux) les siens, et ses frères. Nous prenons l’apéritif en guise de petit déjeuner. Le feu brûle dans la cheminée, comme dans la maison normande, comme dans la maison au bord de la mer, comme lors de mes rares Noël enneigés précédents…
Je vis mon premier Noël sans ma grand-mère, si loin de la mer, chez mes “beaux parents”, dans ce village enseveli sous la neige, et pourtant rien n’est réellement singulier. A travers les rituels, les couleurs, les odeurs, les émotions, je reconnais les années précédentes et les absents.
Dehors, les flocons tombent de nouveau, lourds et réguliers (comme “l’horloge du salon qui dit oui qui dit non”…) A mes côtés, ma mère remarque : “avec la brume, on ne distingue rien, il n’y a plus d’horizon…” “Oui, la neige fait disparaître les lignes de fuite, les perspectives”. Par la même occasion, sans comprendre clairement pourquoi, je trouve l’expression “ligne de fuite” terriblement belle et indispensable. Elle ajoute : “Face à ce genre de paysage, on comprend très bien pourquoi les monstres naissent dans les régions brumeuses, on peut tout imaginer dans ce brouillard”. Oui… les monstres ou les spectres…

*Listening MirrorFalling Under

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On and on and on…

Le crâne plein de clichés flous, le dos courbaturé à cause du Chat qui occupait le centre du lit, je me suis assise. J’avais des larmes dans mes cernes, et mes probables cauchemars avaient disparu de ma mémoire. Je ne me réveille que très rarement en pleurant, cette fois-ci ce n’était pas désagréable puisque tout avait été oublié. Mes nuits me rendent fréquemment amnésique en ce moment, dans mon lit ou ailleurs, c’est tout ce que je me suis dit.
L’éclairage de la rue dessinait un visage sur le placard proche de l’escalier, un profil précisément, un front un nez et une sorte de diagonale que j’ai interprété comme étant une barbe… Cet étranger ne m’a pas trop plu, et je ne pouvais pas le faire disparaître rapidement puisque la lampe de la mezzanine a grillé. Je ne préfère pas me rappeler depuis combien de temps je suis censé la changer. La dernière fois que j’ai essayé, de gigantesques flammes ont commencé à brûler le mur quelques secondes plus tard. L’angoisse éprouvée à cet instant m’empêche de réitérer le geste. Je provoque souvent des débuts d’incendie, la plupart du temps avec des cendriers jetés trop rapidement dans la poubelle, ou se trouvant à proximité de produits inflammable… A chaque fois, les cendres me semblent froides pourtant, mais il suffit d’une braise pour déclencher une catastrophe…

En descendant l’escalier, je ne sais pourquoi, j’ai pensé à ma grand-mère… Elle aurait installé une rampe si elle avait vu mon appartement, il faut toujours qu’elle accroche ses mains tremblantes à quelque chose. Même en marchant, elle se repose sur une béquille alors que sa blessure aux genoux est imaginaire. Je n’utilise pas ce type de soutien. Un jour, par mégarde, j’ai posé ma main sur la rampe d’un escalator. C’était collant, chaud, poisseux, je n’ai plus tenté l’expérience ensuite. Mes mains… mon père dit qu’elles sont molles, il parle de “creux” sur le dessus et près du pouce “depuis que tu as arrêté le piano”, mais je ne comprends pas ce que cela signifie. En revanche je sais qu’elles se liquéfient. Autrefois, j’étais responsable de l’ouverture des bocaux familiaux ; du haut de mes dix ans, je dévissais les boîtes les plus hermétiques avec une facilité qui vexait et soulageait à la fois mes parents. Maintenant je n’ouvre plus rien, m’arme d’un couteau qu’en général je me plante dans la paume ou dans les doigts… Il y en a toujours quelques-unes, des petites coupures éparses. Et puis le matin, souvent, je n’arrive même plus à serrer les poings. Mes mains sont engourdies et ne se ferment pas, ça fait une drôle de sensation, comme un chatouillement, c’est agaçant. Une amie m’avait dit qu’elle ressentait la même chose quand elle avait des crises de spasmophilie. L’Amoureux, lui, la ressent les lendemains de beuverie. Je ne sais rien des origines du phénomène, si ce n’est qu’il est déplaisant.

En ramenant mon piano ici, j’avais réellement l’intention de recommencer à jouer. J’ai fréquemment des intentions, parfois même je prends des décisions (si), ce qui ne signifie pas que je les mets à exécution. Enfin, j’ai commencé malgré tout… Au morceau le plus récent, la main droite dévalait les touches tellement vite qu’elle les écrasait toutes en même temps, la main gauche était complètement hors jeu, elle avait commencé la course avec plusieurs minutes de retard. Donc j’ai ouvert mes partitions plus anciennes, encore plus anciennes… Soudain, dans la pièce voisine, il s’est écrié “hé ! Tu fais des progrès !” Bon, j’avais réussi à jouer convenablement – et pas merveilleusement – une sonate de Mozart apprise lorsque j’avais huit ans… Quel progrès ! Alors j’ai renoncé. De temps en temps, simplement, je me défoule en massacrant les touches avec toute la force dont je suis capable, pulvérisant de mes mains molles des dièses et des bémols afin de rendre le son absolument dissonant ; je me sens mieux et referme le couvercle poussiéreux en soupirant. Je sais qu’il suffirait d’un peu de volonté pour… Evidemment, je le sais.

Dans le tome 1 de nos aventures, celui qui se finissait mal, à l’époque où il me blessait facilement, il avait eu cette constatation : “j’ai l’impression que gamine, t’étais super douée, et que maintenant t’es devenue une merde”. J’avais protesté mais, sous cape, j’acquiescais. Dans l’enfance je pratiquais cinq activités sportives et quatre activités artistiques, autrement dit, presque tous les soirs j’étais : au cours d’équitation, de danse, de natation, de patinage artistique, de piano, de peinture… Même si j’aimais y être, j’aurais souvent préféré ne rien faire. Il m’est arrivé de simuler un évanouissement ou une fièvre violente (le thermomètre sur l’ampoule électrique – merci au film E.T de m’avoir soufflé l’idée) pour y échapper. Alors à l’âge de 17 ans et 10 mois, profitant de mon installation dans un appartement loin de la maison parentale, j’ai tout arrêté et je me suis mise à ne rien faire. C’est bien aussi, même si mon souffle, mes muscles et mes mains se sont doucement éteints…

Après avoir descendu l’escalier sans rampe, j’ai pu faire fuire l’intrus incrusté dans le placard en appuyant sur l’interrupteur… En fait je crois qu’il avait déjà disparu, il n’apparaissait clairement que de mon lit.
De jour en jour, je me prépare de plus en plus rapidement, quinze minutes me suffisent pour me laver, m’habiller et me maquiller. Cependant, je dois me lever au minimum une heure avant mon départ parce que j’ai besoin de trois quart d’heure pour ne rien faire… Boire plusieurs café, fumer, regarder mes flux rss, écouter la rue… Je crois que je retarde le moment de me coucher pour prolonger ma journée, et celui de commencer ma journée pour prolonger ma nuit ; je sens bien qu’il y a comme une incohérence dans ce raisonnement, pourtant. En ne faisant rien ce matin, donc, j’entendais des pas dans les feuilles mortes sous ma fenêtre, le passant en question marchait en rythme. Moi, assez fréquemment, je mets un pied devant l’autre en suivant une musique, dans ma tête ou dans mes écouteurs, je me suis demandée si c’était son cas à lui aussi. Sans doute pas, mais j’ai tout de même trouvé le morceau idéal pour l’accompagner.

Même s’il n’y a pas de grève des transports en commun ici, j’ai attendu le bus plus longtemps que d’habitude. Monsieur Passager me tenait compagnie, il me racontait le concert d’Interpol auquel je ne m’étais pas rendue parce qu’il m’est impossible d’être partout à la fois. Je connais le prénom de Monsieur Passager depuis environ un mois. C’est amusant de se dire qu’il est possible de parler pendant un an à quelqu’un sans avoir besoin de le dénommer, ne serait-ce qu’au cours d’une conversation. Sur mon lieu de travail, en revanche, chaque “bonjour” est suivi du prénom, il en est ainsi depuis le jour de mon arrivée. Je ne me plie pas à cette règle et me contente de “bonjour”, j’ignore pourquoi, je ne sais pas non plus pourquoi ça m’agace quand je ne peux pas caser “ça va ?” avant que mon interlocuteur ne le fasse. Je ne leur ai jamais répondu d’ailleurs, je dis toujours “et toi ?”. Personne ne s’en rend compte.
Dans la bibliothèque, un des rares visiteurs que j’aime bien était présent, il m’a accueillie par une question “est-ce qu’il neige ?” “Non, pourquoi ?” “Ils ont dit qu’il allait neiger aujourd’hui”. Quelques minutes plus tard, incertaine quant à ce que je distinguais depuis mon bureau, je lui ai demandé “c’est de la neige ou de la pluie là maintenant ?” Après un rapide coup d’oeil, il a crié “c’est de la neige ! La première neige de l’hiver !” en bondissant dans la pièce, j’ai souri. Moi aussi, j’étais contente de voir de la neige.

Quand je suis sortie, un croissant de lune m’accompagnait, or il m’a semblé que c’était la première fois que je croisais la lune en quittant mon travail. Une voiture s’est arrêté et une jeune femme, visiblement angoissée, a voulu savoir où était l’hôpital. J’ai été contrainte de lui annoncer que je n’en avais aucune idée. En regardant le véhicule s’éloigner, je me suis ordonnée de vérifier quelle était la route qui conduisait à l’hôpital, parce qu’au minimum une fois par mois, quelqu’un me pose cette question. Elle me met mal à l’aise d’ailleurs. Certains mots sont plus effrayants que d’autres selon les individus, “hôpital” me rend nerveuse.

A côté de moi, une adolescente tripotait un doudou, même pas beau, un tissu qui devait au moins dater de sa petite enfance. J’ai peut-être été perturbée par la violence du décès du mien, assassiné par mon chat alors que j’avais encore l’âge d’en avoir un… Car je me comporte avec certaines personnes comme cette jeune fille avec son doudou. Elle doit bien se rendre compte que ce n’est plus qu’un lambeau sale et ridicule, qu’il n’y a ni ami imaginaire, ni réconfort dedans, et que les souvenirs auxquels il est attaché ne reviendront plus malgré toutes les caresses qu’elle peut lui prodiguer. Je fais un peu la même chose face à ces gens qui sont devenus des étrangers, que je préfèrerais peut-être ne plus voir, mais je m’y accroche, j’insiste, je n’arrive pas à les jeter.

J’ai été soulagée d’entrer chez moi, comme tous les soirs. Il n’y avait aucune feuille sous ma fenêtre, en y réfléchissant ma rue n’est faite que d’immeubles, alors d’où pouvaient venir celles que j’ai entendues se déchirer ce matin ? A l’instant où je me posais cette question, le téléphone a sonné, je savais qu’il s’agissait de ma mère. “Quoi de neuf ?”, après une hésitation irrépressible et un début de phrase j’ai répondu “rien”, parce que j’avais envie d’en dire trop ; “Quoi ? Tu as quelque chose à me raconter ?” “Non rien” “Mais…” “Oh allez, rien, s’il te plaît.” J’ai raccroché et me suis demandée à quoi ça m’avançait, ça, tout ça.

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