Corps invisibles et neige embrumée

*

Il fait nuit dans cette chambre aux stores épais, mais grâce au bruit derrière la porte close, je sais que la matinée s’achèvera bientôt à l’extérieur de la pièce. J’entends la voix de ma “belle-mère”, le rire trop poli pour être franc de ma mère, les gestes nerveux qui font claquer les placards et tinter les verres… La frénésie des jours de fête. Je tâtonne à la recherche de ma montre en renversant progressivement le contenu de la table de chevets, jusqu’à ce que mon amoureux – agacé ou pris de pitié pour moi ? – décide d’appuyer sur l’interrupteur de la lampe. Je constate à voix haute : “midi moins le quart, c’est tard, ils doivent nous attendre”. J’enfile maladroitement un pull sous les draps pour supporter l’attaque du froid au sortir du lit.
Pendant qu’il s’habille, je contemple le jardin depuis la fenêtre du deuxième étage. Quarante centimètres de neige scintillante entourent les nombreux arbres givrés qui posent ci-dessous. Depuis quand n’ai-je pas passé un Noël sous la neige ? La dernière fois, nous vivions sans doute en en mille neuf cent quatre vingt…. dix ? Quatre vingt onze ?
En tout cas, c’était dans l’ancienne maison de mes grands-parents non loin de la mer. La veille, il avait neigé suffisamment pour me permettre de fabriquer un bonhomme de neige qui arborait la vieille pipe de mon père. Ce dernier avait déjà cessé de fumer à ma naissance, mais sa pipe restait posée dans un coin. Je l’inhalais parfois… L’odeur du tabac imbibée dans le bois malgré les années, à la fois âcre et sucrée, caramélisée et épicée, m’intriguait.
La neige était assez inhabituelle dans ce recoin de la Côte d’Azur, mais d’autres régions avaient connu un “record de froid” (répétaient les journalistes), notamment le petit village normand que nous avions quitté durant Noël.

Il ne faisait jamais nuit dans ma chambre enfantine au papier peint diabolique. Les rayons du soleil s’écoulaient entre les rideaux oranges et formaient des gouttelettes tremblantes sur le lit. Autre lieu, autre luminosité, mais là bas aussi, j’écoutais l’agitation familiale. Celle-ci était presque semblable et cependant différente : le bruit d’une chaîne sportive regardée par mon grand-père, les pas traînants de ma grand-mère dans le couloir, les conversations à propos du repas… Sans voir les visages ni les gestes, je percevais la familiarité entre les interlocuteurs, celle qui n’existe pas encore entre mes parents et mes beaux-parents. Eux, ils ont les rapports guindés de ceux qui se connaissent depuis quelques heures. Courtois en attendant éventuellement de devenir proches, ils tiennent surtout à se faire bonne impression.
J’étais éveillée depuis longtemps, mais je retardais le moment de sortir du lit. Je savourais cette impression d’être si proche d’eux tout en étant à l’écart du mouvement, entre la tranquillité silencieuse de la nuit et l’agitation fiévreuse qui précède la fête.
Le téléphone a sonné (la sonnerie ancienne des téléphones dont les numéros devaient s’accrocher aux doigts et former des demi-cercles pour être composés). Quelqu’un a décroché. Au bout de plusieurs minutes, j’ai entendu mon père dire : “c’est surtout pour ma fille que ce sera pénible, c’était sa chèvre. Elle va être malheureuse”. J’avais un pressentiment mais je devais le confirmer, donc j’ai ouvert la porte de ma chambre. “Oh le téléphone t’a réveillé…” La vérité n’avait aucune importance, alors j’ai acquiescé pour ne pas perdre de temps. Mon père m’a annoncé : “ta chevrette est morte de froid”. J”ai balbutié : “mais pourquoi ?” Cette question était la seule à pouvoir entraîner une réponse, me semblait-il. J’ignorais encore qu’on ne sait jamais exactement de quoi on meurt.

Nous sommes revenus en Normandie après les fêtes de fin d’année, en pleine nuit. Le lendemain matin, je suis allée dans la grange pour comprendre comment une chèvre alpine avait pu mourir de froid alors qu’elle avait un abri à sa disposition.
Mes parents s’étaient déjà débarrassés de son corps avant mon réveil. Chez nous, les morts sont invisibles de préférence. Je n’avais pas le droit d’assister aux enterrement, et les animaux étaient jetés dans une poubelle (la vision du corps rigide de mon premier chat plongé dans un sac en plastique gris parmi des épluchures de légumes reste accrochée à ma mémoire). Dans la famille, on ne respecte pas les cadavres, on s’en débarrasse rapidement, comme on jette une enveloppe usagée après avoir lu tant bien que mal son contenu.
Enlever sa dépouille en douce était facile, mais les preuves restaient visibles sur la porte de la grange… Je les ai effleurées du bout des doigts pour accepter leur réalité. En fait, enfermée dehors, la chèvre avait essayé de casser la porte à coups de sabots pour survivre. Même si mes parents chuchotaient, j’ai compris l’histoire rapidement : le paysan chargé de s’occuper des animaux en notre absence était intervenu en voyant la neige, afin de protéger les bêtes en les enfermant au chaud. La chèvre avait dû s’éloigner dans le prés pour jouer, comme elle le faisait souvent. Il n’a pas fait l’effort d’aller la chercher car “une chèvre ça ne sert à rien, ça n’a aucune valeur” (sic). Pour la première fois probablement, j’ai souhaité la mort d’un homme. Je n’avais que dix ou onze ans, mais je percevais la souffrance que la bête avait dû ressentir alors que sa survie tenait à un simple geste : l’ouverture d’une porte… Mourir ainsi était ridicule et injuste pour la petite fille que j’étais.

En réalité, je suppose que ce n’est pas la neige à Noël qui me rappelle ce meurtre cet accident, mais un autre coup de téléphone récent. Il était 19h45 un samedi soir. On redoute généralement un appel téléphonique à une heure incongrue parce qu’il peut amener une mauvaise nouvelle. A 19h45, en revanche, je m’attends à une conversation banale avec mes parents puisqu’ils me téléphonent toujours à cette heure là, au moment où ils prennent l’apéritif. J’avais donc une voix relativement enjouée en décrochant le téléphone, d’autant que j’étais agréablement entourée par un couple d’amis.
Ma mère m’a annoncé : “Mamie est morte vers 17 heures, euh non à 17h30, aujourd’hui”. Machinalement, j’ai essayé de comprendre l’importance de ce détail horaire… Qu’est-ce qu’une demi-heure représente pour une vielle dame qui passe ses journées allongée sur un lit sans la moindre activité ? Est-il moins pénible de mourir entre chien et loup plutôt qu’à la nuit tombée ? Dans la foulée, par réflexe, j’ai posé une question idiote : “morte de quoi ?”, comme si son décès était imprévisible. Après un bref silence, ma mère m’a répondu sur un ton agacé : “de quoi… de quoi… d’épuisement”. Morte d’épuisement…. Morte d’un arrêt cardiaque, morte d’une chute dans une baignoire ou morte de vieillesse, n’importe quoi me paraissait plus supportable à entendre.
Ensuite, j’ai proposé à ma mère de rentrer pour l’enterrement alors que je connaissais déjà sa réponse, toujours la même : “non ne viens pas, épargne-toi ce calvaire, ça ne sert à rien, tu peux penser à elle sans assister à cette cérémonie glauque… Tu ne vas pas prendre un jour de congé et traverser des kilomètres pour ça”. Ça, ça… “Oui mais elle aurait voulu que je sois là. C’était important pour elle…” “Elle n’en saura rien, les morts ne sont conscients de rien, et ça ne la ramènera pas de toute façon. Je voulais simplement te prévenir car c’était quand même ta grand-mère”.

Ai-je inventé le reproche que j’ai perçu dans cette phrase ? C’était quand même ta grand-mère, même si tu ne lui avais plus téléphoné depuis trois semaines alors que je te répétais “pense à l’appeler, elle a besoin de réconfort”. C’était quand même ta grand-mère même si sa mort t’importait si peu, petite fille ingrate… Quoi qu’il en soit, en annonçant ce décès à mon amoureux, j’ai lu dans son regard qu’il se remémorait les soirs précédents pendant lesquels j’annonçais plusieurs fois par nuit : “demain j’appelle ma grand-mère, il faut absolument que je l’appelle”, sans jamais composer le numéro de sa chambre. Ensuite, un ami a essayé d’atténuer ma culpabilité en m’affirmant : “”projeter d’appeler” est le principal, ce n’est que ta procrastination qui ne te l’a pas fait faire. C’est l’intention qui compte comme on dit.” Non, ce n’était pas de la procrastination mais un honteux mélange d’égoïsme et de lâcheté… C’était un abandon, tout simplement.

Ma dernière conversation avec elle avait été aussi éprouvante que ma dernière vision d’elle. “Tu viens toujours samedi ?” “Euh non mamie, ma venue n’était pas prévue… Je vis à Lyon et je travaille le samedi.” “Bon et bien, travaille bien, je sais que tu fais des études difficiles”. J’étais tellement surprise que j’avais oublié de rectifier : “c’est à dire que je suis bibliothécaire, elle est loin ma vie d’étudiante hein…” Abasourdie, je m’étais contenté de bredouiller “euh merci” avant de raccrocher. Ensuite, j’avais interrogé ma mère : “est-ce qu’elle perd la tête maintenant ?”. “Non mais le soir ils la bourrent de tranquillisants qui l’empêchent d’être cohérente, c’est interdit mais ils le font quand même”.
Pour de nombreuses raisons, cette explication m’avait laissé très dubitative. (…) J’étais censée allée la voir pour mes trente ans, or ma mère avait finalement refusé de m’amener dans la maison de retraite, sans raison, comme si elle avait voulu m’épargner l’amnésie de ma grand-mère. Je sais que j’ai l’air d’être paranoïaque, mais j’ai assez d’expérience pour savoir que mes parents essaient toujours de me protéger le plus longtemps possible en me cachant les nouvelles douloureuses.
Puis je me suis rappelée du jour récent où mon père m’avait dit : “C. [ma mère] a appris que le personnel de la maison de retraite ne donnait pas ses médicaments à ta grand-mère, alors elle a mis la boîte dans le tiroir de sa table de chevet, mais ils la lui ont confisquée !” Le personnel d’une maison de retraite qui refuse de donner les médicaments dont elle a besoin a une patiente tout en la bourrant de somnifères interdits… est-ce crédible ?
Par ailleurs, même si mon père était sincère, il n’avait pas entendu la phrase prononcée par ma mère au mois d’août, celle que j’avais retranscrite ici d’ailleurs : “Tu te rends compte, elle ne peut même plus se suicider puisqu’elle est paralysée. Les infirmières lui donnent les médicaments dont elle a besoin donc elle n’a pas la possibilité d’avaler la boite”. Maman, est-ce que par hasard tu aurais….? J’y ai pensé instantanément mais je n’ai pas osé lui en parler. Qu’est-ce que cela changerait ? Je ne pourrai pas la blâmer d’avoir essayer de la délivrer, et de toute façon, si c’était le cas, ce projet a échoué… ll n’empêche que cette idée m’avait glacée.

En apprenant sa mort, je suis restée impassible. J’ai dit à mes invités : “non mais je ne veux pas casser l’ambiance, continuez” (à boire, à parler, etc.) Je me suis resservie une bière pour trinquer avec eux, comme si de rien n’était. Quoique… Sans cet évènement, serais-je allée dans ce bar après minuit alors que j’avais déjà beaucoup trop bu ?
J’y ai rejoint un vieil ami et sa nouvelle copine. Ils étaient littéralement aimantés. Dans mes souvenirs flous, je garde essentiellement l’image d’une bête à un seul dos (l’autre dos était colmaté au canapé) avec quatre jambes et quatre bras. Je les regardais mi frustrée agacée (leur état ne favorisait pas la discussion), mi blasée amusée (oh qu’ils sont mignons ces amoureux indifférents à ce qui les entoure !), entre condescendance et connivence…
Malgré toute l’affection que je leur portais, ma conscience altérée par l’alcool errait très loin d’eux… dans les après-midi estivales de Provence, brûlantes et langoureuses, lorsque mamie faisait mes “cahiers de vacances” à ma place pendant que mes parents dormaient ; du haut des manèges quand j’apercevais sa silhouette voûtée m’attendant patiemment ; juchée sur le siège enfant d’un caddie, tandis que je réclamais les Kinder Surprise qu’elle m’achetait systématiquement…
Entourée de mes amis, en finissant des verres et en remplissant des cendriers, c’est à mon ingratitude enfantine que je songeais. Le lendemain matin, la voix maternelle au téléphone restait mon souvenir le plus précis de la veille, comme si cet effort pour l’oublier ensuite dans l’étourdissement l’avait au contraire définitivement cristallisé.

C’est sûrement étrange de se remémorer la mort d’une chevrette en apprenant celle d’une vieille dame, malgré la neige, l’absence de corps, l’épuisement et la culpabilité (j’étais absente durant leur agonie), mais les deux hivers ne cessent de se télescoper dans les conversations, en dépit de leur distance chronologique.
Hier soir, mes “beaux-parents” s’inquiétaient de la rigueur du climat pour leurs hôtes méditerranéens, alors mon père leur a raconté l’ancienne maison normande, le jour où nous avions été ravitaillés en hélicoptère à cause de la neige, l’eau qu’il fallait verser pour dégeler les abreuvoirs des lapins, de la jument et de la chèvre… Il leur a décrit le vieux paysan responsable des animaux en notre absence, exemple de Normand campagnard, bourru, parlant le patois…
Peu de temps après, je partageais une cigarette avec ma mère sur le palier verglacé pendant qu’elle ressassait : “tu as eu de la chance de ne pas avoir vue mamie dans les derniers instants… Elle était devenue si maigre, ses mains étaient tellement fines… On aurait dit une toute petite fille perdue. D’ailleurs, je ne m’étais jamais rendue compte qu’elle avait de grands yeux… Son visage était tellement émacié qu’on ne voyait plus que ses yeux, ses grands yeux de vieille petite fille perdue.” Après une expiration de fumée bruyante, elle avait constaté d’une voix lasse : “et puis tu vois, tous les soirs à cette heure-ci, je pense : il faut que j’appelle ma mère. C’est idiot mais je ne peux pas m’en empêcher”.

Cependant, en ce dimanche 25 décembre 2010 à midi, il est temps de rejoindre le reste de la famille, mes parents (je n’ai plus qu’eux) les siens, et ses frères. Nous prenons l’apéritif en guise de petit déjeuner. Le feu brûle dans la cheminée, comme dans la maison normande, comme dans la maison au bord de la mer, comme lors de mes rares Noël enneigés précédents…
Je vis mon premier Noël sans ma grand-mère, si loin de la mer, chez mes “beaux parents”, dans ce village enseveli sous la neige, et pourtant rien n’est réellement singulier. A travers les rituels, les couleurs, les odeurs, les émotions, je reconnais les années précédentes et les absents.
Dehors, les flocons tombent de nouveau, lourds et réguliers (comme “l’horloge du salon qui dit oui qui dit non”…) A mes côtés, ma mère remarque : “avec la brume, on ne distingue rien, il n’y a plus d’horizon…” “Oui, la neige fait disparaître les lignes de fuite, les perspectives”. Par la même occasion, sans comprendre clairement pourquoi, je trouve l’expression “ligne de fuite” terriblement belle et indispensable. Elle ajoute : “Face à ce genre de paysage, on comprend très bien pourquoi les monstres naissent dans les régions brumeuses, on peut tout imaginer dans ce brouillard”. Oui… les monstres ou les spectres…

*Listening MirrorFalling Under

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