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Où il est question de prières pour contrer un licenciement, de l’utilité de la littérature, de mon existence en tant que personne prénommée Nathalie durant trois minutes, de pain qui rend heureux et amoureux, et autres rencontres du lever au coucher du soleil.

J’ai fermé la lourde porte de mon immeuble alors que les couleurs du lever de soleil commençaient à s’étaler en bas du ciel, au bout de la route. A cet instant là, j’ai su qu’il ferait beau aujourd’hui, même s’il faisait encore nuit. Sur le chemin que je suis en automate, mes yeux fatigués ne voient que des halos lumineux autour des phares, des feux, des arcs-en-ciels miniatures sur la chaussée humide, des visages sous les néons de la station de métro…

Soudain, je découvre Monsieur Passager Numéro 3 sur l’escalator à côté de moi. Après un salut courtois, il me souhaite une bonne année puis lance : “toujours fidèle au poste ? Vous avez bien redémarré le boulot ?” “Oui et vous, comment ça se passe ?” L’air résigné, il se contente de dire : “ça se passe, ça se passe… Ce n’est pas comme si c’était une vocation mais bon, c’est la vie. J’attends la retraite maintenant.” Je compatis et, en tant que bibliothécaire qui va travailler sans déplaisir, je savoure ma chance au passage, une fois de plus.

En voyant la foule remplir le bus au-delà de sa contenance, je décrète : “le prochain va arriver, je vais l’attendre”. Trois minutes plus tard, je monte donc dans un bus quasiment vide qui démarre avant le précédent puisque le conducteur de ce dernier ne parvient pas à fermer les portes entravées par les corps humains entassés. Selon les jours, consternée, j’oscille entre tristesse et fou rire face à cette scène de bêtise humaine qui se renouvelle inéluctablement tous les matins.

Mollement assise sur le siège, mes perceptions restent brusques et fragmentées : la larme scintillante sur la joue d’un petit garçon au visage impassible (quelle était la cause de ce chagrin récent ?), le sourire d’une jeune femme au regard vague, plongée dans une rêverie délicieuse de toute évidence (quelles sont les pensées qui l’emportent ailleurs ? Quel est l’univers agréable qu’elle se construit loin de ce trajet monotone ?). Entre la musique éthérée que j’écoute au casque et mes déambulations visuelles, je me laisse hypnotiser et manque rater mon arrêt. J’appuie sur le bouton rouge d’ouverture de la porte de justesse, mais la fraîcheur de l’air me revigore assez pour me ramener à la réalité. Je dépose des bises sur des joues et je serre des mains machinalement avant de rejoindre mon sous-sol habité de livres.

Une femme d’âge mur frappe à la porte, puis l’ouvre timidement. Elle me demande sur un ton très doux : “j’ai rendez-vous avec mon patron dans une demi-heure. Je crois qu’il va m’annoncer mon licenciement, alors j’aimerais savoir si vous avez des livres de prières que je puisse lire avant…?” Je suis touchée par sa question mais je n’en laisse probablement rien paraître en lui répondant : “De quelle religion ? J’ai des livres de prières juives, catholiques, musulmanes…” “Il y en a tant que ça ?” “Oui… Il y a beaucoup de religions et beaucoup de prières”. “Ce n’est pas important, c’est toujours le même Dieu…”. Je l’emmène dans des rayons qu’elle parcourt, visiblement indécise. Finalement, je l’aide en lui proposant un gros livre de “Prières de toutes les religions et de toutes les époques”. Elle le saisit timidement, comme s’il s’agissait de son seul espoir, fragile et à manier précautionneusement. Ensuite je lui souhaite bonne chance pour son rendez-vous malgré tout. Elle me remercie distraitement, avant de sortir en serrant l’ouvrage contre elle.

Ma deuxième visiteuse est une dame assez âgée. Elle m’explique qu’elle est couturière. Au sein d’une association, elle fabrique des vêtements de poupées et de jouets pour les enfants malades victimes de handicaps. Elle veut consulter une revue féminine parue entre 1920 et 1950 dans laquelle il y avait, toutes les semaines, des patrons de couture. Elle est la première personne à vouloir la lire depuis que je travaille ici (plus de cinq ans) et sans doute depuis plusieurs décennies d’après la couche de poussière accumulée sur cette étagère. J’ai déjà feuilleté un ou deux numéros de ce périodique lors de mon arrivée, par curiosité. On y explique aux jeunes filles à jupe au-dessous des genoux comment devenir de bonnes mères et des épouses disciplinées. Le contenu aurait de quoi rendre féministes les femmes les plus indifférentes au féminisme. Bref, je place des piles sur une table. Deux heures plus tard, je m’enquiers poliment des résultats : “vous trouvez ce que vous cherchez ?” L’œil brillant, elle m’explique avec enthousiasme : “oui et je trouve même des recettes de cuisine !” Je m’aperçois alors qu’en réalité, elle lit chaque exemplaire en intégralité, en revivant une bonne partie de son adolescence comme elle me le confirmera ensuite. Je songe, amusée, que je n’aurais jamais pensé qu’une femme puisse actuellement être nostalgique en lisant cette revue dans laquelle les filles sont des esclaves sans cervelle… La nostalgie emprunte décidément de curieux chemins.

Cette dame fait partie de ces individus qui ont une opinion sur tout et la communiquent très volontiers. Par conséquent, à la fin de la journée, j’aurais toutes sortes d’informations à son sujet, de son enfance à ses petits enfants, en passant par sa vision de la politique. A un moment donné, elle me confie : “quand je pense aux inondations en Australie, à ces gens qui ont tout perdu… C’est horrible non ?” “Si” (dis-je sans la moindre originalité) “A Lyon, il faut qu’ils se méfient aussi. La Saône et le Rhône ont déjà débordé par le passé” “Ah ? C’était il y a longtemps alors…” “Pas tant que ça, ma mère me racontait que petite fille, elle avait vu les gens circuler en barque en plein centre-ville” (étant donné son âge approximatif, et si c’est sa mère petite fille qui l’a vécu, c’était plus de cent ans plus tôt). Elle reprend : “ils construisent plein d’immeubles dans des zones marécageuses à Lyon en ce moment, or l’eau est comme la mémoire : elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Je ne sais pourquoi je me répète sans dire un mot “l’eau est comme la mémoire, elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Puis, je remarque intérieurement que décidément, les gens croient systématiquement qu’une situation qui s’est produite se reproduiraquelle que soit l’évolution de la société. En tout cas, prochaine inondation ou non, guerre à venir ou pas, je quitte la bibliothèque en fin d’après-midi sans avoir vu le temps passer, comme d’habitude.

Depuis qu’une longue grève des TCL m’a obligé à me déplacer à pieds pour ne pas perdre mon travail, j’ai pris l’habitude d’effectuer cinq kilomètres et demi de marche pour rentrer chez moi tous les jours (sauf averse de pluie ou de neige glaciale quand je n’ai pas de parapluie). Au dessus des quais, le ciel est aussi rose et suave qu’une fraise tagada. Je m’arrête pour déguster sa couleur de toutes mes prunelles, accoudée au pont. Je vois venir vers moi un homme barbu couvert de tatouages, en débardeur malgré la température automnale, au visage bouffi d’alcoolique et à la barbe épaisse. Il s’adresse à moi : “do you have a lighter please?” J’ai suffisamment prononcé cette phrase par le passé en Angleterre ou en Irlande pour la comprendre immédiatement donc je lui tends mon briquet. Lorsqu’il s’exclame : “oh you speak english!”, je comprends qu’il a dû poser cette question plusieurs fois en pensant : “idiots de Français qui ne comprennent pas que je veux un briquet pour allumer la cigarette plantée entre mes lèvres”. Je lui avoue modestement “a little bit but I am not fluent in english”. Puis, il me demande (en anglais) si je suis de Lyon. “No, I’m from Marseille” (c’est faux mais lui donner le nom du patelin d’où je viens m’obligerait à le situer plus précisément or cette idée m’épuise d’avance). Il a l’air très content de l’apprendre car il connaît Marseille, “le wieux porte and la cainnebier”, il jouait dans un groupe de rock qui faisait des tournées en France et notamment au Poste à Galène (que j’ai fréquenté durant mes années estudiantines). Ensuite il veut savoir : “What are you doing in Lyon ?” “I’m a librairian”. “Oh you’re a well educated girl!” Euh… “I hope so”.

”And what are you reading ?” Euh… “novels” dis-je pour simplifier. Il me raconte alors qu’il a lu beaucoup de romans dans son enfance et durant son adolescence, mais il n’en lit plus parce qu’il veut apprendre quelque chose quand il lit, donc il lit de la philosophie, de l’économie, des livres de sciences humaines… car un roman, ce n’est que du divertissement (“you know Stephen King ? Absolute Shit!” s’exclame-t-il vigoureusement). Si je n’avais pas la flemme de m’exprimer en anglais et si je n’étais pas fatiguée par ma journée de travail, je lui expliquerais qu’à mon avis, on peut aussi apprendre quelque chose d’un roman, en particulier s’il est bon. Et même si j’ai cessé de lire Stephen King à la fin de l’adolescence, ses bouquins en disent long sur les moeurs dans le Maine, l’alimentation des Américains (j’ai découvert l’existence des sandwichs salami-mayonnaise en lisant ce romancier, ce n’est certes pas vital mais ce n’est pas complètement inutile) et les principales angoisses humaines, mais bref, je n’ai pas le courage de me lancer dans ce débat. Je réagis donc à propos des livres de philosophie en lui annonçant que c’était mon domaine d’études à l’université. Nous énumérons quelques philosophes, Nietzsche en particulier (forcément), mais le soleil s’est couché entre temps alors je lui fais comprendre poliment qu’il faut que je rentre chez moi. “Be lucky!” m’ordonne-t-il en me tapant le dos d’une manière qui se veut certainement affectueuse (même si ma colonne vertébrale apprécie moyennement le geste). En continuant ma route, je constate que je n’aurais jamais imaginé que cet homme était aussi cultivé quand il s’est avancé vers moi… Foutues fausses impressions hâtives liées au physique et au look.

Dans la petite ruelle qui précède la longue montée pour rentrer chez moi, je pousse la porte de la boulangerie au propriétaire imprévisible. En fait, je fréquente peu les boulangeries depuis que nous sommes deux à vivre dans mon appartement puisque mon amoureux se charge souvent d’acheter du pain en quittant son lieu de travail. D’ailleurs, je n’avais pas besoin de pain lorsque je suis entrée dans la boulangerie de la petite ruelle pour la première fois. Je ne saurais jamais exactement pourquoi j’y suis allée. En tout cas, ce jour là, j’ai vu un boulanger pittoresque s’avancer vers moi. Son accoutrement lui donnait l’air de sortir d’un roman de Pagnol, un mégot faiblement incandescent entre les lèvres amplifiait son étrangeté (de nos jours, on ne fume pas dans une boulangerie). Il m’a apostrophé joyeusement : “bonjour Nathalie, une florentine comme d’habitude ?” Je ne me suis jamais appelée Nathalie et j’ignorais ce qu’était une florentine. Néanmoins, sans comprendre pourquoi, j’ai répondu : “oui bien sûr, merci”. “Y a pas de quoi, à bientôt Nathalie”. Je suis ressortie, un tantinet troublée.

Sans raison non plus, j’y suis retournée ce jour là. Cette fois-ci, il n’était pas visible lorsque je suis entrée. Néanmoins, j’ai entendu de loin : “bonjour, ça va comment aujourd’hui ?” “Bien.” En s’avançant vers moi, il a insisté : “vraiment bien ?” “Euh ouais…” Alors, l’air satisfait de son idée, il m’a conseillé : “je vous propose un pain des bois ma grande, ça rend heureux et amoureux.” Personne ne m’avait appelé “ma grande” depuis une quinzaine d’années environ, mais il était difficile de résister à un pain qui rend “heureux et amoureux” donc j’ai accepté sa proposition.” “Merci ma grande et bonne soirée !” m’a-t-il lancé alors que je sortais, perplexe et néanmoins amusée.

La nuit avait englouti la ville dans le brouillard et dans des halos de lumière assez semblables à ceux que je voyais au petit matin. Tout en gravissant ma jolie colline croix-roussiènne, je songeais avec reconnaissance à ces rencontres et à ces dialogues, intéressants ou futiles, qui colorent mon petit quotidien d’un léger nuage de singularité.

Boy Friend – D’Arrest

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Entre le 24 et le 26 octobre 2009 : une vieille dame vagabonde, un dernier bain de mer avant l’hiver, de la nostalgie surtout (et trop de pages noircies, une fois de plus)

Je me rendais chez mes parents un mois jour pour jour après avoir eu 29 ans, donc le 24 octobre 2009. Sur mon billet SNCF, il était écrit “place selon disponibilité” alors, dans le couloir, j’ai patiemment attendu que tous les passagers soient assis. Au départ du train, j’ai repéré une banquette libre en face d’une vieille dame. Je l’ai rejointe et, au cas où, pour la forme, j’ai vérifié : “vous n’attendez personne ? C’est libre ici ?” Elle m’a répondu : “je n’attends personne et je n’ai pas de place réservée non plus”, ensuite elle m’a souri de tout son dentier, déjà je l’aimais bien. Elle était le stéréotype de la mamie d’une certaine manière… Pas la mamie aux cheveux permanentés teintés de reflets bleutés ou violets, pleine de bijoux en or avec du fond de teint poudré sur les rides et du rouge à lèvres vermillon qui déborde dans les commissures des lèvres. Pas la mamie desséchée, anguleuse, courbée, avec un visage tout en longueur et des vêtements étriqués, c’est-à-dire la mamie dépouillée de toute coquetterie, non plus. C’était plutôt la mamie des contes de fées, avec des cheveux blancs ondulés rattachés en chignon flou – quelques mèches derrière ses oreilles fines – un visage joufflu légèrement rubicond aux pommettes, couverte d’une robe longue classique… la bonne vieille grand-mère quelque part dans mon inconscient, en quelque sorte.

Pendant que je m’installais, le contrôleur a annoncé : “vous êtes dans le TGV en direction de Nice, ce TGV dessert : “Valences TGV…” La Mamie l’a interrompu : “il faut que je pense à descendre cette fois ci !” Par politesse, je me suis renseignée : “vous avez donc raté votre arrêt auparavant ?” “Oui… Je venais de Genève et je devais descendre à Valence ce matin mais je me suis endormie. Quand je me suis réveillée j’étais à Lyon, je suis descendue sans trop réfléchir, plein de gens descendaient. J’ai visité Lyon, c’est une jolie ville. J’ai aimé l’architecture et j’ai bien mangé dans un bouchon lyonnais. Malheureusement mes enfants m’attendaient à Valence, ils étaient inquiets donc j’ai dû reprendre le train”, m’a-elle expliqué sur un ton désinvolte. En fait, elle avait plutôt l’air de s’excuser, comme si cette anecdote était trop banale pour être racontée. A cet instant, son téléphone a sonné. Elle m’a fait un petit signe pour s’excuser courtoisement avant de décrocher. J’ai entendu une voix féminine visiblement inquiète à travers le combiné. Ma voisine lui a annoncé : “oui je suis dans le bon train, j’ai posé la question au contrôleur : j’arriverai dans 40 minutes, mais ce train va jusqu’à Nice or je n’ai jamais vu Nice, j’aimerais voir Nice avant de mourir…” (elle m’a fait un clin d’œil) Son interlocutrice ne trouvait pas la plaisanterie drôle apparemment ; je l’entendais crier au bout du fil. Finalement, la mamie a raccroché puis m’a lancé, l’air très satisfait entre deux éclats de rire espiègles : “houhou j’ai inquiété ma fille !”

Cette vieille dame m’était très sympathique, en partie grâce à son physique avenant et à ses sourires sincères, mais surtout en raison de son attitude nonchalante. Elle donnait l’impression de pouvoir descendre n’importe où, parler à n’importe qui, faire n’importe quoi sans rien redouter, quand les personnes âgées que je côtoie habituellement ont souvent l’air inquiet dés qu’un détail chamboule leurs habitudes. J’appréciais son naturel, cette aptitude enfantine à vivre volontiers une quelconque aventure. Elle aurait pu me paraître inconsciente ou un peu folle, mais elle m’a semblé libre. Après sa conversation téléphonique, elle a sorti des cookies de son sac pour me proposer d’en prendre un ou plus. Avec ces stratagèmes, elle aurait peut-être pu devenir ma meilleure amie mais elle n’a pas oublié de descendre à Valence TGV. D’autres personnes ont envahi toutes les banquettes, donc je suis retournée patienter dans le couloir.

A l’extérieur, le coucher de soleil s’étendait en rosissant les nuages, puis la nuit est tombée. Mon reflet avait très mauvaise mine dans la vitre – teint grisâtre et yeux cernés – alors, avant d’arriver, je me suis enfermée dans les toilettes pour me remaquiller un petit peu. Devant le miroir sale, au dessus de l’évier métallique, tandis que le bruit des rails frottés par le train s’intensifiait, il m’a semblé avoir vécu une scène similaire auparavant, comme souvent, sans retrouver laquelle. Je ne me maquille pas systématiquement dans les toilettes des trains, pourtant. Je suppose que c’est arrivé un jour où je rejoignais mon amoureux à Grenoble, un vendredi soir sans doute, peut-être même à l’époque où nous n’étions que des amis. C’est la période dont je me rappelle le moins finalement… Enfin, disons que c’est une période toute en fulgurances. Je revois des instants précis, quelques secondes dans un temps quasiment mort, les parties immergées de l’iceberg. J’ai souvent des difficultés à comprendre comment nous avons pu, aussi longtemps, dormir côte à côte sans nous rapprocher, nous rendre mutuellement jaloux sans révéler nos sentiments… Rester des amis quand tout aurait dû nous rendre amants.

Par association d’idées, je me suis rappelée de ma première visite chez lui, alors qu’il était déjà venu (amicalement) chez moi plusieurs fois. Je n’avais pas envie d’y aller. Je n’ai quasiment jamais envie d’aller où que ce soit de toute façon, à part à l’intérieur d’un livre ou d’un disque. Par conséquent, j’avais trouvé de nombreux prétextes pour ne pas me rendre à sa fête d’anniversaire, mais il les déjouait systématiquement. Finalement, une de ses amies était venue me chercher en voiture et je n’avais plus aucun moyen de refuser. Vers 2 ou 3 heures du matin, il avait annoncé qu’il voulait se rendre à la Bastille. Les invités enivrés s’endormaient, ceux qui ne ronflaient pas lui avaient lancé : “t’es complètement malade, ça ne va pas la tête !” avant de rejoindre leurs sacs de couchage. J’ai été la seule à relever le défi car je suis généralement prête à tout pour faire durer la nuit. Ensuite, je m’en voulais en gravissant la montagne, à cause de mes muscles rendus liquides par l’alcool et du froid qui faisait trembler mes jambes sous mes collants résilles, malgré les gorgées de vodka qu’il me proposait régulièrement. En haut, je m’étais assise dans une grotte à ses côtés. Nous avions parlé des paroles de Jamie Stewart (je lui avais fait découvrir Xiu Xiu – qu’il avait adoré, c’était un signe – lors de sa première visite dans mon appartement), de Mogwaï, d’Aphex Twin, de Dead Can Dance, d’Arab Strap – il ne supportait pas la voix du chanteur – bref, de musique essentiellement, de cinéma aussi, sans rien nous dire de plus personnel me semble-t-il. Nous avions regardé la ville sous la brume, puis au soleil levant, avant de redescendre acheter des pains au chocolat dans une boulangerie. Je ne savais pas que je vivrai encore des milliers de nuits blanches éthyliques sur les hauteurs des villes avec lui, ni que j’achèterai des milliers de pains au chocolat à l’ouverture des boulangeries. Je ne prévoyais pas non plus notre relation amoureuse, nos ruptures, nos recommencements mais, en revanche, j’avais la certitude d’avoir trouvé un ami, probablement mon meilleur ami, celui auquel je pourrais tout confier y compris ce que personne n’avait jamais su. Je l’aie toujours, cette certitude, même lorsque l’éloignement me fait douter du reste… Il fera toujours partie de ma vie.

Pendant que je déterrais mes souvenirs, le train a rejoint la garde de Marseille St Charles. A l’arrivée, j’étais presque déçue par l’absence de mistral, car ma mère m’accueille systématiquement ainsi : “il faisait très beau et voilà, tu arrives, le mistral arrive avec toi”. Elle le dit tristement mais c’est une forme de rituel. Malgré l’absence de vent, il faisait frais sur le quai, je me recroquevillais sous ma veste en cuir. Dans la voiture, je lui racontais que certains de mes collègues étaient en congé maladie à cause de la grippe A. Elle me répondait : “ce n’est qu’une petite grippe, les médias en font des tonnes pour rien” ; un mois après, au téléphone, elle me suppliera de me faire vacciner…
Comme toujours après avoir allumé cigarette sur cigarette, elle m’a proposé de s’arrêter au bord de la mer le temps d’aérer la voiture : “j’ai promis à ton père que je ne fumerai pas dans la voiture”, cette histoire se répète. Les promesses non tenues sont peut-être une caractéristique familiale, me suis-je dit, sur le ton de la constatation, sans émotion particulière… D’ailleurs, tant mieux puisque j’aime observer cette plage, en particulier la nuit en automne, quand elle est déserte et qu’il n’y a rien d’autre que le bruit des vagues, l’écume perlée sous les lampadaires de la chaussée, la montagne semblable à un mirage dans la pénombre au loin. La sérénité ressentie devant une plage déserte après la tombée de la nuit est incomparable, peu importe le contexte.

Durant le trajet depuis la gare jusqu’à la carte postale dans laquelle mes parents habitent, je lui ai parlé de la vieille dame du train, elle a rigolé. Elle m’a précisé : “j’ai déjà fait ça, descendre aux mauvaises stations et visiter”. Je lui ai répondu que ça ne m’étonnait pas d’elle car, c’est vrai, je l’imagine très bien agir ainsi. Cependant, elle pourrait aussi ne pas l’avoir fait. J’ai de plus en plus de difficulté à démêler sa vie réelle de sa vie rêvée. Au fond ce n’est pas important, elle a la personnalité adéquate pour ce genre d’actes quoi qu’il en soit… Pas moi, pas complètement du moins. Je pourrais agir ainsi si quelqu’un m’entraînait à le faire, à la limite je n’attends que ça : je choisis mes meilleurs amis parmi les individus les plus aventureux. Cependant, je suis incapable d’initier ce type d’action, je ne peux pas être manager, chef de bande, coach, entraîneur… Je suis celle qui attend d’être embrigadée. Je n’obéirai pas au chef quelles que soient ses conditions mais s’il me proposait de réaliser un fantasme, je le suivrai sans hésiter quand, seule, je ne réaliserai jamais rien. Il m’a fallu longtemps pour le comprendre, maintenant je le sais… Je suis résignée à défaut d’avoir le choix, je suppose.

Quand mon père nous a ouvert le portail de la maison, je l’ai englouti sous les mots inutiles. Je lui ai parlé de tout de rien, j’ai brassé du vent pour éviter le silence ou pour camoufler ma fatigue, va savoir : l’un, l’autre ou les deux. Ensuite j’ai fait le tour du jardin, sans cesse enrichi par de nouvelles plantations. J’en ai conclus : tout est fait, c’est parfait désormais, vraisemblablement mes parents vont déménager maintenant. Peu de temps après, j’entendais ma mère dire à mon père : “comme tu veux, je me moque de l’endroit où j’habite à partir du moment où c’est près de la mer” : je ne m’étais pas trompé. Je me demande si un psychanalyste a recensé ce comportement un jour : mes parents choisissent toujours une maison délabrée, ils la reconstruisent et la métamorphosent ; quand elle est parfaite pour eux, quand il n’y a plus rien à faire à part y vivre, ils la revendent pour en trouver une autre délabrée qu’ils reconstruisent… etc. C’est la raison pour laquelle j’ai déménagé tous les trois ou quatre ans depuis ma naissance jusqu’à mon indépendance. C’est aussi la raison pour laquelle je leur en ai souvent voulu : dés que je me sentais enfin bien quelque part, il fallait partir. Maintenant je m’en moque un peu, leur maison n’est plus la mienne ou qu’ils aillent, mais leur comportement m’est toujours aussi incompréhensible.

Le lendemain de mon arrivée, ma mère m’a poussé à aller me baigner. J’ai protesté : “hé ! Il fait quand même froid !”. “Oui mais l’eau est plus chaude que l’air, et ce sera sans doute ton dernier bain de mer de l’année, allez viens !” J’ai finis par lui obéir (je ne sais pas lui résister). Elle avait raison : l’eau était très chaude, mais encore fallait-il en sortir… Je me suis immergée jusqu’à ce que ma peau se fripe, plongeant la tête sous les vagues dés que la brise enfermait mes cheveux et mon visage dans un casque glacé. Tout en observant ma mère faire la planche, je me suis souvenue de la manière dont je nageais en la portant petite, ravie de pouvoir inverser les rôles tenus sur la terre ferme, grâce à sa légèreté dans l’eau. Dans la mer, malgré sa taille et son poids, elle n’avait ni plus ni moins de force que moi… Ce phénomène m’émerveillait et me donnait de l’importance. C’était avant de connaître les lois de la physique, bien entendu.
Nager est peut-être la première chose que j’ai su faire, avant même de savoir marcher. Mes parents m’ont déjà raconté comment, au Sénégal, ils avaient failli se faire arrêter parce que je nageais sans aucune bouée, sans brassard, alors que j’avais moins de 3 ans : “on ne laisse pas une petite fille de cet âge sans protection !” Mon père leur avait répondu : “mais regardez, elle sait nager, elle nage mieux que nous !” Je n’en ai aucun souvenir forcément. Néanmoins, je sais que l’eau est mon élément. Je doute de mes talents concernant tout le reste, mais je suis une bonne nageuse sans aucun doute, la noyade m’apparaît comme quelque chose de rigoureusement irréel. Dans la Méditerranée, je me sens puissante, forte, je n’ai rien à redouter, il me suffit de me laisser porter par les vagues ou de les accompagner, c’est merveilleusement simple. Lorsque ma mère a insisté : “il faut quand même qu’on rentre, j’ai un repas à préparer”, j’ai rejoint la plage à regret, en riant parce que le courant essayait de m’entraîner à l’opposé, vers l’horizon : “tu vois bien que la mer me retient !”

Accroupie sur un rocher, la serviette serrée autour de mes épaules, je grelottais et en même temps je me rappelais… Une quinzaine d’années auparavant, j’étais tour à tour sirène, fée, écrivain, et je me voyais toujours ici, les cheveux emmêlés par le sel maritime et le vent, j’aimais cet endroit quel que soit mon avenir. Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai perdu cette impression d’appartenir à ce lieu, à ce premier amour, peau caramel et cheveux décolorés par le sel… Un jour je suis devenue une brune livide qui fuyait le soleil et qui décrétait, avec une certaine mauvaise foi : “les provençaux passent nécessairement pour des idiots car on ne peut pas avoir l’air intelligent avec un accent aussi ridicule”, en maudissant ce que j’ai dû aimer un jour : les bois desséchés, les cigales, et autres souvenirs familiaux. J’ai même fui la mer à une certaine époque : “ça va je la connais, en plus après on est poisseux, ça oblige à se laver, c’est chiant”. Au fond, je sais que ce n’était pas “prévu”. Renier cet environnement était un prétexte pour renier un certain vécu mais ce n’était pas “dans l’ordre des choses”. D’ailleurs, je m’amuse parfois à parler en patois provençal, à prendre l’accent que j’ai tâché de perdre de toutes mes forces, en m’en moquant… Ce comportement me rappelle mes cours de Comedia dell’arte au théâtre : sous mon masque j’en faisais des tonnes en étant protégée du grotesque par le masque, mais la vérité se révélait néanmoins sous la caricature.

Sur le chemin du retour, vers la gare de Marseille, ma mère murmurait : “tu vois ce ciel bleu parfait sans nuages, j’en ai besoin, et il est introuvable ailleurs, je t’assure, il n’existe qu’ici”. Je répondais mentalement que ce n’était pas tout à fait vrai : ce ciel là doit sévir sur toutes les vastes rives de la Méditerranée entre autres, mais j’ai dit sobrement : “je comprends”. Elle a ajouté : “tu as fait ta bonne action en venant nous voir, demain ce sera à moi de faire ma ba en allant voir ma mère.” J’ai affirmé : “non, j’étais contente de vous voir !” Je ne lui mentais pas. Je me souviens, en effet, d’avoir redouté les weekends chez mes parents par le passé, mais les circonstances n’étaient pas les mêmes…
Par exemple, il y a eu samedi matin – il y a 6 ans environ – où ils devaient venir me chercher pour déguster une paella préparée par ma grand-mère. C’était en été. J’avais passé une nuit blanche truffée de comprimés d’ecstasy et de verres de vodka. En rejoignant mes géniteurs, je baissais les yeux, craignant qu’ils repèrent mes pupilles exagérément dilatées. De plus la drogue me coupait l’appétit, alors l’idée d’engloutir une paella me donnait la nausée… C’était insurmontable, d’autant qu’il y avait cette after pleine de cocaïne à laquelle je n’assisterai pas à cause de cette obligation familiale… Mais enfin, bref, c’était durant un temps radicalement différent du présent. Désormais, je ne viens pas seulement par devoir filial, d’une part j’aime mes parents quand je suis loin d’eux, d’autre part j’y vois précisément une occasion de me désintoxiquer… Pas seulement des drogues (que je ne consomme quasiment plus du tout), mais notamment des réveils précoces (là bas, il fait noir dans les chambres, la ville est lointaine donc la nuit est silencieuse, le sommeil est reposant, contrairement à ma rue dans laquelle se rejoignent les étudiants avinés), des excès (impossible de boire ou de fumer déraisonnablement), etc. C’est l’occasion d’être saine et de se laisser prendre en charge durant deux ou trois journées par des individus aimants, c’est une respiration. C’est précieux car c’est éphémère ; si c’était durable, je ne le supporterais pas.

J’ai déposé une bise sur chacune de ses joues douces, claqué la portière avant, sorti la petite valise du coffre et fait un signe d’au revoir avec une main. “T’es sure que tu ne veux pas que je t’accompagne ?” “Mais non enfin, ça ira”. Elle est partie.
J’ai taxé une cigarette à une fille qui attendait l’affichage de son train, tout comme moi… Une Marlboro Light, c’est mauvais mais ça me rappelle le lycée au moins, enfin non, pas “au moins” : ça me rappelle le lycée hélas, devrais-je dire. Les voitures défilaient le long du dépose-minute, les gens entraient et sortaient à une cadence crescendo pendant que la dame à la voix robotique annonçait des trains sur toutes les voies, des petits TERS, des gros TGV, des trains Corails, de Strasbourg à Lilles… Il y en a pour tous les objectifs et pour tous les désirs, je songeais sans réfléchir en slalomant entre les quais.
Au lycée, quand je prenais le train matin et soir pour partir de la maison familiale et y revenir – après avoir refusé d’être interne – j’avais mes petites habitudes. Je savais qu’il me fallait patienter trois quarts d’heure avant l’arrivée du train. Je m’achetais un coca, puis je m’asseyais dans un coin, un cahier sur les genoux, pour décrire les gens qui passaient, dans un sens ou dans l’autre. Je faisais leur portrait avant d’essayer de comprendre où ils allaient, d’où ils venaient, d’imaginer leur passé, leur avenir, etc. Je m’aperçois que j’ai perdu cette curiosité. A la longue, les gares ont cessé d’avoir de l’intérêt. Je prends trop de trains depuis trop longtemps, probablement. A l’époque, j’avais l’impression de me créer une galerie de personnages pour une histoire éventuelle. Maintenant, il me semble que personne n’est assez intéressant pour devenir le personnage d’une quelconque histoire. Pourtant j’ai gardé tous ces cahiers, je n’ai jamais eu la force de les relire même si j’en ai déjà eu envie. Il faudrait que je retrouve les figurants de ma vie lycéenne, un de ces jours, ne serait-ce que par curiosité.

J’ai noirci beaucoup trop de pages inutilement dans ma vie, c’est ce que je pensais juste avant que la voie de mon train s’affiche. Comme souvent, il allait jusqu’à Genève : “les passagers à destination de Lyon sont priés de monter à l’arrière du train”. Évidemment, j’ai envisagé de m’installer accidentellement à l’avant comme toujours, j’ai hésité pour le principe, histoire de rêvasser, en sachant que je n’oublierai pas de descendre à Lyon. Je tiens bien trop à Lyon pour réussir à m’évader de toute façon. Durant ce retour, ma place était réservée (contrairement à l’aller) et personne n’a attiré mon attention. J’ai assité à un énième coucher de soleil – sans m’en lasser – à travers la vitre, un coucher de soleil ténébreux sous la bruine. Dans mon carnet à citations j’ai noté la dernière phrase lue avant d’arriver, parce que c’était la dernière, curieusement contextuelle :
“Il est vrai même du meilleur d’entre nous que, si un spectateur nous surprend à monter dans un train sur le quai d’une petite gare ; s’il jauge nos visages, dépouillés par l’inquiétude de la maîtrise que nous exerçons habituellement sur nous-même ; s’il évalue nos bagages, nos vêtements, et qu’il regarde à travers la vitre afin de voir qui nous a conduits à la gare ; s’il écoute les mots durs ou tendres que nous prononçons si nous sommes avec notre famille, ou s’il remarque notre façon de ranger notre valise sur le porte-bagages, de vérifier la présence de notre porte-clefs, et d’essuyer la sueur sur notre nuque ; s’il peut estimer de façon judicieuse la suffisance, le manque d’assurance, ou la tristesse avec laquelle nous prenons enfin place, il aura un aperçu plus vaste de nos vies que la plupart d’entre nous ne le souhaiteraient.”*
Est-ce vrai ? Je sais que personne n’a prêté attention à ces détails autour de moi : je suis devenue invisible à force d’être indifférente aux lieux et aux individus. Je suis une jeune femme qui ressemble trop à une jeune fille, je suis montée seule, j’ai placé une valise rouge dans le compartiment à bagage, j’ai mis mon casque sur mes oreilles et j’ai sorti mon livre, sans rien remarquer autour de moi, sans que personne me remarque, j’en suis quasiment certaine. C’est aussi bien ainsi, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je ressenti comme un regret en lisant cette citation, comme une envie de déchiffrer autrui ou d’être analysée par autrui…?

Je suis descendue à “Lyon Part-Dieu, ici Lyon Part-Dieu, correspondance pour…”, me suis engouffrée dans un bus, afin de rejoindre Le Chat hystérique dans mon appartement. Avant même d’avoir enlevé ma veste, j’ai appelé ma mère pour la rassurer : “ça va, je suis bien arrivée”. J’ai raccroché et alors ce manque m’a agrippée, non pas le manque de mes parents ou du Sud… Je crois plutôt qu’il me manque la liaison explicative, il y a comme un paragraphe blanc, une coupure, un joint manquant, entre la-bas et ici. La-bas que je rejette mais qui me manque à l’occasion ici, ici qui me satisfait sans me faire oublier là-bas, quelque chose comme cela.
Mais il était tard de toute façon alors j’ai rejoint docilement mon lit. Cette nuit là, j’ai rêvé de chaleur, de vagues, de sel sur la langue, de quatre-quart partagé sur la plage, les tranches tartinées de confiture de fraises, avec une amie perdue de vie depuis plusieurs années, du sable à perte de vue. Au réveil, je m’avouerai que j’ai peut-être des racines quelque part finalement, des racines que j’ai consciencieusement arrachées. Quelques heures plus tard, en marchant vers mon lieu de travail, je prétendrai que, de toute façon, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais. Non vraiment, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais.

*John Cheever, Le Ver est dans la pomme, Ed. J. Lostfeld (Littérature étrangère), p. 40.

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