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Si près, si loin

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D’habitude, lorsqu’il rentre à la maison après avoir passé la journée chez sa nounou, Le Boutchou commence par enlever son manteau et ses chaussures pour enfiler ses chaussons (puis s’applaudir après avoir réussi à les mettre seul, même s’il sait le faire depuis un an). Cette fois-ci, il s’est précipité vers le bureau de son père en criant « papa ! ». Puis il a constaté, dépité : « oh non ! Papa pati ». Je lui ai redit qu’il reviendrait dans quelques jours. Nous lui avions bien expliqué la situation le jour de son départ. Oui mais quelle notion a-t-on du temps à 27 mois ? Ma mère aussi m’avait rassurée avant de me quitter. Je ne m’en rappelle pas mais je suis certaine de n’avoir rien compris. Sinon je suppose que je n’aurais pas cessé de dormir ni de manger. Je ne me serais pas sentie responsable de sa gigantesque cicatrice pendant les vingt années suivantes non plus. Heureusement, le contexte n’était pas le même. On ne peut pas comparer un voyage professionnel en Europe et une hospitalisation à l’autre bout du globe terrestre, une absence d’une semaine et une séparation de six mois, y compris pour un tout petit… enfin j’espère. Et puis lui, au moins, il aura la chance de le voir et de lui parler sur Skype. Néanmoins, l’expression sur son visage en découvrant la chaise vide m’a attristée.

J’ai relativisé la situation car Le Boutchou exagère ses émotions ces derniers temps.  Il dit rarement « oui » ou « non », à part quand il s’agit de ses besoins naturels (tu veux aller sur le pot ? Tu as encore faim ?). Sinon, il s’exclame « oh oui ! » sur un ton enthousiaste comme si tous ses souhaits se réalisaient, ou « oh non ! » comme si un drame atroce se produisait sous ses yeux. Est-ce que tu veux jouer à la pâte à modeler ? « Oh oui ! » On va prendre un bain : « Oh oui ! » Boum le poupon est tombé. « Oh non ! » Il y a une crotte de chien sur la chaussée : « Oh non ! » (il n’avait pas marché dedans, pour lui un caca sur la route est hideux). C’est un petit peu exagéré. Si par hasard quelque chose cloche (le lapin blanc n’est pas à l’endroit prévu, les piles du jouet ne fonctionnent plus…) il répète : « ho ho ? Mais, mais, mais ! », sourcils légèrement froncés et moue concentrée. Quand il est en colère parce que je refuse de lui donner un biscuit un quart d’heure avant son repas par exemple, monsieur jette des objets par terre en gémissant avec une grandiloquence de tragédien… Et rigole cinq minutes après parce que Le Chat vient le chatouiller avec ses moustaches. J’en arrive à me demander : est-ce que les enfants surjouent leurs émotions ou est-ce l’habitude qui rend les adultes indifférents ? En tout cas, à travers cette maîtrise des tons de voix, des mimiques et des gestes, je vois apparaître le petit garçon derrière le bébé, progressivement, comme ces images qui contiennent deux formes différentes dans un même dessin.

J’ai compensé l’absence en jouant longuement avec lui, à la pate à modeler, aux petites voitures, aux gommettes à coller, et au cache cache sous les draps de notre lit puisque ce dernier jeu provoque toujours son fou rire. Après je lui ai demandé de choisir le livre à regarder ensemble avant de dormir. Depuis quelques semaines, le rituel est le même : d’abord, il part poser un à trois livres issus de sa bibliothèque sur son petit chariot roulant (j’ai bien écrit « un à trois livres » et nous parlons de livres pour tout petits, autrement dit, il serait tout à fait capable de les prendre entre ses mains… mais non, telle la bibliothécaire que j’étais quand j’avais cinquante livres à remettre en rayon, Le Boutchou a besoin d’un chariot… Enfin la paresse est le défaut partagé par l’ensemble de la famille de toute façon, je suis d’origine corse après tout). il prend son temps pour les sélectionner, le choix n’est clairement pas fait au hasard. Ensuite, il baisse les stores de notre chambre, puis il enclenche le ventilateur (que nous n’utilisons qu’en plein été habituellement, donc la dernière fois que nous l’avons mis en marche pour dormir c’était probablement en août dernier ; je lui ai signalé qu’il ne faisait pas particulièrement chaud dans la chambre mais il s’en moque). Enfin, il allume la lampe de chevet avant de se nicher dans mes bras. Il n’y reste pas longtemps car à chaque page, il tient à reproduire les images. Prenons Bonsoir lune : un nounours est assis sur une chaise ? Le Boutchou va chercher un nounours en peluche et le pose sur une chaise. Il y a un téléphone sur une table ? Il va prendre le téléphone (« ayo ayo ») et le poser sur la table qui ressemble le plus à l’image, et ainsi de suite. C’est à la fois attendrissant (il me montre qu’il comprend voire qu’il vit les images) et fatiguant (j’aimerais bien aller au bout de ma lecture sans être interrompue sans arrêt bordel !).

Enfin, je décrète qu’il est temps de dormir. Il crie « oh non ! » mais il se résigne rapidement. Nous choisissons le doudou préféré du moment (mon fils ne s’est pas trouvé un doudou exclusif malgré mes efforts, il a un jouet favori pour dormir pendant une durée indéterminée, six mois ayant été le maximum à ce jour avec un poupon qu’il a complètement abandonné depuis) et je les mets tous deux dans le lit à barreau… Lit qu’il va falloir changer maintenant que mon petit garçon l’escalade, et qu’il nous réveille parfois au milieu de la nuit parce qu’il a envie de faire pipi tout en refusant de mouiller sa couche. Je dois acheter un matelas de la bonne taille depuis plusieurs mois… mais l’imaginer se lever et se promener dans l’appartement à sa guise m’inquiète. « Il y aura bien un moment où tu devras lui faire confiance », commentait mon amoureux. Oui mais… C’est encore un bébé quand même, qui réclame mes bras, qui est capable de tourner le bouton de la plaque de cuisson afin de faire cuire des légumes en bois dans une mini casserole en plastique, qui monte le thermostat du chauffage quand j’ai le dos tourné… bref, un minot capable d’une multitude de bêtises dangereuses. En attendant, je l’entends me susurrer « bonne nuit mômman » tandis que je referme la porte.

Dans la salle à manger, seul résonne le grondement sifflant de mon ordinateur. Il vit sans doute ses derniers mois. Il aura surmonté des épreuves difficiles. Un matin, je m’étais réveillée sur mon canapé rouge, l’ordinateur encerclé de bouteilles vides. Quelque chose d’indéterminé recouvrait le clavier. Je ne me souvenais de rien. Je croyais avoir renversé mon repas dessus, jusqu’à ce que Monsieur le réparateur d’ordinateur me demande au téléphone : « honnêtement, qu’est-ce qu’il s’est passé ? (honnêtement je n’en sais rien) Ce ne serait pas du vomi sur le clavier ? » Ah maintenant que vous le dîtes, tout s’explique… Certaines des touches ont également été déformées après avoir été confondues avec un cendrier. C’était avant le retour de l’amoureux, avant l’enfant, si loin, si près, si glauque.

J’ai faim et comme souvent quand je suis seule, je n’ai aucune envie de cuisiner. Si Le Boutchou n’avait pas été fiévreux, si je ne l’avais pas couché aussi tôt, j’aurais fait l’effort de nous préparer un repas commun. Là, je fouille dans les placards à la recherche d’un truc prêt à être ingurgité. Je tombe sur un sachet de nouilles instantanées, plein de glutamate et de mots qui m’évoquent des formules chimiques. Etrangement il n’est pas périmé. Il y a pourtant longtemps que je n’ai pas mangé ce genre d’aliments. j’en ai tellement avalé durant quelques années que j’ai atteint la phase de saturation. Nous en consommions souvent aussi avec L. quand elle était ma colocataire. Je nous revois au dessus de la minuscule plaque de cuisson (impossible de cuisiner dans ce recoin de toute façon) faire chauffer l’eau à l’aide de la bouilloire électrique tout en découpant l’emballage au ciseau. En ce temps là, je ne lisais pas les étiquettes. Enfin si, je les déchiffrais comme les paquets de céréales sur la table de la cuisine lorsque j’étais gamine, machinalement, sans m’intéresser à ce qu’elles signifiaient. Ma santé m’indifférait de toute façon.

Un jour en début d’après-midi, sans doute au printemps (le soleil réchauffait les tomettes aixoises sous mes pieds nus), nous avons trouvé deux comprimés dans le frigo sous la plaque de cuisson et nous les avons avalés avec un verre d’eau, naturellement. Quelques heures plus tard, des amis nous ont rendu visite à l’improviste. Face à nos pupilles noires immenses, ils se sont exclamés : « mais vous êtes folles les filles, prendre des ecsta comme ça, à quatorze heures, toutes les deux, mais… pourquoi ? » Pour rien, ou pour alléger l’après-midi, je suppose après coup. C’est toujours dans le regard d’autrui que je comprends la gravité qu’une situation peut avoir pour « les gens ». Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai préféré les métamorphoser en morts-vivants, en individus irréels inatteignables à un moment donné finalement… pour ne pas percevoir leur inquiétude, leur malaise ou leur jugement. Si loin, si près, si glauque.

Sur la table basse, le livre contenant les photographies de mon fils est entrouvert. Il veut souvent le regarder. Il pointe du doigt les photos en commentant : « bébé dodo », « bébé repas », « bébé bain ». Comme il sait prononcer son prénom pour se désigner, j’en déduis qu’il ne se reconnaît pas, même si je lui répète que c’est lui quand il était encore plus petit que maintenant (que c’est lui quand il était plus petit ou que c’était lui quand il était plus petit…? J’hésite quant à la concordance des temps, « c’était lui » sonne mieux mais c’est toujours lui mine de rien). Je les regarde en buvant mon bouillon pimenté (en fait, dans les nouilles instantanées, ce que je préfère c’est le bouillon). Physiquement, il est de plus en plus beau. Mon fils est tellement beau. Combien de parents ont prononcé cette phrase ? Oh je sais, mais il y a une telle différence entre le fait de la lire, de l’entendre, et de la ressentir.

Même ses yeux me semblent magnifiques. Pourtant, ils sont toujours d’une couleur indéfinissable. A la naissance déjà, il n’avait pas les yeux bleus. Nous disions tour à tour : bleu marine ? Gris foncé ? Ardoise bleutée suggérais-je, sans être bien certaine de me (faire) comprendre. Je pensais à ce bout d’ardoise, débris d’une toiture cassée, que j’avais trouvé petite, et sur lequel la pluie et je ne sais quoi avaient fait apparaître un filet d’arc-en-ciel. Ils ont changé de couleur entre temps, comme prévu. Néanmoins, dans le couloir de la maternité, comme dans mon appartement la semaine dernière, ma mère, après les avoir scrutés intensément, me demandait mi perplexe, mi étrangement agacée : « bon mais finalement, ils sont de quelle couleur ses yeux ? » Quelque part entre le vert, le marron, le noisette et le bleu foncé…? Sur les photos, ils ont souvent l’air noir, à tort. De toute façon, ni son père ni moi, nous n’avons des yeux de couleur « franche ». Rien d’étonnant, donc, à ce que la couleur des yeux de notre enfant soit imprécise. Malgré tout, chez lui, elle est encore plus indéterminée, comme si un peintre indécis avait mal étalé plusieurs couleurs différentes sur chaque iris. A l’heure actuelle, nous ne saurions quoi écrire face à la ligne « couleur des yeux » dans un passeport. Quoi qu’il en soit, elle sera sans doute vite oubliée de la majorité de ses interlocuteurs. Son père peut en témoigner. C’est un phénomène que j’ai certainement déjà écrit ici, et un test que j’ai fait à plusieurs reprises. On peut mettre de nombreux interlocuteurs devant mon amoureux. Si, ensuite, alors qu’il a le dos tourné, on leur demande : « de quelle couleur sont ses yeux ? » Ils répondront « marron » pour ne pas avouer « je ne sais pas ». Ils sont pourtant bleus, d’un drôle de bleu certes, mais bleus quand même… avec des filaments oranges. C’est drôle car lors de notre première rencontre, seuls ses yeux me plaisaient. J’ai eu rapidement l’impression d’être une sorte d’élue, la seule qui voit la pierre précieuse là où les autres ne voient que des cailloux. J’aime l’idée de devoir les observer longuement pour en saisir toutes les nuances, ceux de mon amoureux comme ceux de mon fils. Mais ces derniers sont encore plus beaux de part leur forme légèrement en amande, outre les longs cils que nous lui avons tous deux transmis.

Ses bouclettes font l’unanimité en revanche. J’avais les mêmes à son âge. J’espère qu’il les conservera plus longtemps que moi. Sa bouche a longtemps été déformée par une lèvre gonflée à force d’être têtée assidument. Sa pédiatre lui avait dit : « tu es le deuxième bébé que je vois se téter la lèvre dans toute ma carrière, faudrait faire une étude à ce sujet ! » Pas besoin d’étude pour comprendre qu’il se sécurisait ainsi, comme d’autres utilisent leur pouce, une tétine ou un doudou à suçoter. Il le fait moins maintenant, alors sa lèvre reprend sa forme initiale. A sa naissance, la sage-femme prétendait : « il a la bouche de sa maman ». C’était faux, néanmoins elle est pulpeuse comme la mienne. Il a les oreilles légèrement décollées de son père, mais quelque part cette imperfection physique est rassurante… Non parce que sinon, tant de beauté, ce serait presque inhumain. Il a toujours ses joues rondes de bébé, celles que je n’ai jamais perdues. En revanche, il n’y a plus le moindre bourrelet sur son corps maigrichon qui n’en paraît que plus fragile. Les passants continuent à l’appeler « elle », « ma biquette », « petite chérie » et autres surnoms affectifs destinés aux filles, malgré ses cheveux courts, son jean, ses baskets et son manteau rouge vif. Lasse de leur préciser qu’il s’agit d’un garçon et de les entendre répondre, au choix : « il est gracieux pour un garçon », « il a les traits fins pour un garçon », « il est beau pour un garçon » (?!)… je les laisse se tromper, quelle importance au fond.

 Le 21 novembre 2010, ici, je me demandais : « à quoi penserai-je et quels souvenirs me reviendront à l’esprit, face au jour, face à la lune, quand je serai obligée de rester durant des années auprès de l’enfant qui partagera mon quotidien…? » Trois ans et trois mois et demi après, Je n’ai pas encore la réponse en intégralité. Les matinées avec lui sont différentes mois après mois. Récemment, alors qu’un ami me proposait de venir me voir, je me souvenais de sa dernière visite quand Le Boutchou se déplaçait en roulant sur lui-même sur son tapis d’éveil. Notons qu’à l’époque, je remarquais que c’était une méthode de locomotion sans doute fatiguante et parfois douloureuse mais néanmoins très efficace, il me suffisait de détourner les yeux quelques minutes pour le retrouver à l’autre bout du salon. Le mois dernier, je constatais qu’il refusait de dire « bonjour ». Maintenant chaque matin, j’entends « bonjour mômman ». Et je n’en finis pas de me réjouir à l’avance en pensant aux souvenirs qui me reviendront à l’esprit, face au jour, face à la lune, au fur et à mesure de sa croissance. Mon fils, mon bébé, mon petit garçon, mon futur adolescent, mon imprévisible adulte, mon Boutchou. Si loin, si près, si rassurant malgré tout.

* Le Boutchou, peinture à doigts, novembre 2013. (Comme j’ai décidé de ne pas mettre de photos de mon fils sur Internet, j’ai choisi de montrer ses dessins à la place).

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De la beauté du dérisoire et autres (dés)illusions

Lorsqu’il m’a demandé si j’en voulais, j’ai accepté immédiatement. Pourtant, je n’avais pas prévu d’en prendre, car le mot est assez sulfureux pour entraîner des hésitations. Il évoque d’emblée des chansons, des poèmes, des overdoses de stars, des sujets de romans, des images de film angoissantes… bref, des histoires qui se finissent systématiquement mal. Oui mais bon, juillet et août seront les mois de tous les excès n’est-ce pas ? Il faut clore cette décennie dans l’apothéose. Alors, j’ai dit “oui” naturellement, comme si on m’avait demandé “je te ressers un verre ?”. Seule une vague sensation d’irréalité (hé Junko, tu t’apprêtes à prendre de l’héroïne, tu t’en rends compte ?) m’a traversé lorsque j’ai inhalé la poudre brune. Il m’a prévenu : “normalement ça pique les narines”, alors j’ai confirmé “oui, ça pique”, l’air soulagé… Ce ton m’a amusé, comme si je me disais : c’est sensé provoquer des picotements, alors si c’est le cas tout va bien, en quelque sorte. (C’est mortel alors si tu en meurs, tout est normal aussi, petite idiote ? ai-je ajouté intérieurement).
Ensuite, cette situation m’en a évoqué d’autres… Je me suis souvenue du jour où L. m’avait donné mon premier petit cachet magique, à Londres. Elle m’avait expliqué : “tu vas ressentir des fourmillements et de l’anxiété, ton cœur va s’accélérer, tu vas te crisper, tu peux aussi somnoler un peu – ça dépend des pilules – mais quand la montée sera achevée, tu seras bien. Si jamais tu te sens mal, tu te mets dans un endroit froid, ça fait redescendre ; si tu veux prolonger les effets, cherche les zones de chaleurs au contraire”. Quelle que soit la drogue, il y a toujours quelqu’un pour gérer la distribution (comme il a fait les lignes et roulé des cylindres de papier), et me fournir en partie le mode d’emploi. Bizarrement, je n’ai jamais joué ce rôle.

Le garçon qui plane à mes côtés maintenant est la première personne que j’ai rencontrée à Lyon, quelques jours après mon arrivée. C’était à La Fée Verte, bar dans lequel je ne suis plus allée depuis plusieurs années. Ce soir là, j’étais accompagnée d’une “amie” aixoise (enfin, je croyais qu’il s’agissait d’une amie, car l’amitié est un sentiment qui peut entraîner une certaine cécité). Nous étions venues pour boire de l’absinthe, j’en ingérais pour la première fois. Mon amoureux n’avait pas encore sa collection de véritables absinthes, celles qui ne se trouvent ni dans les bars, ni dans les supermarchés, celles qui arrivent tous les mois dans des cartons marrons estampillés “fragile” et qu’il faut extraire délicatement d’une montagne de polystyrène. De toute façon, je ne le connaissais pas encore, ou si peu, mon amoureux qui allait remplir mon existence petit à petit, prochainement. En tout cas, j’étais joyeuse devant ma pseudo-absinthe, étourdie par le début d’une nouvelle vie.
J’ai chuchoté à ma copine : “il y a deux mecs qui nous regardent derrière toi”. Elle s’est retournée pour leur faire une grimace. Après des salutations grimacières courtoises à distance, ils ont rejoint notre table. L’un deux nous a raconté : “on discutait justement de la difficulté à faire des rencontres, à parler aux inconnus, même dans les bars. On pourrait avoir des conversations intéressantes, or on s’observe de loin comme des cons”. Ce n’était pas tout à fait faux en l’occurrence, néanmoins je continue à rester essentiellement spectatrice d’autrui dans les bars, spectatrice dans l’ensemble d’ailleurs.
A la fermeture de la Fée Verte, il était trop tard pour le dernier métro, trop tôt pour le premier métro suivant, et les Vélov n’existaient pas encore, mais nous voulions prolonger la soirée. L’un de nos nouveaux amis nous a proposé d’aller chez lui. “C’est loin ?” “C’est assez loin, mais si on parle en même temps, on ne verra pas le temps passer”.
Je découvrais toutes les rues que nous traversions et je les trouvais belles, en partie grâce au contexte (l’ivresse, l’irréalité de cette marche vers un endroit inconnu avec des individus quasi étrangers), en partie parce que je souhaitais aimer cette ville autant que j’avais détesté la précédente. Le chemin me serait familier aujourd’hui et j’y prêterais sans doute moins d’attention.
L’appartement était agréable, notre hôte avait une jolie collection de vinyles, la musique s’accordait parfaitement à l’atmosphère, l’alcool remplissait nos verres et les cendriers débordaient, tandis que nous discutions de tout, de rien, surtout de tout. J’avais bêtement parlé de mon blog (et dû expliquer ce qu’était un blog, situation rare de nos jours hélas)… que je fermerai quarante huit heures plus tard. Durant cette soirée, j’ai essayé de persuader mon amie de repousser son départ (prévu le lendemain), mais elle a affirmé : “de toute façon je reviendrai”, puis elle leur a prédit : “on se reverra”. Elle n’est jamais revenue et j’ai perdu le contact avec elle, comme le garçon qui plane à mes côtés a perdu le contact avec son ami depuis.

Nous avons une relation étrange, le garçon qui plane à mes côtés et moi. Par le passé, nous avons échangé des baisers, nous avons dormi l’un contre l’autre, mais nous n’avons jamais réussi à être ensemble, et aucun “je t’aime” n’a été échangé. Même aujourd’hui, j’ignore si nous aurions pu nous aimer ou non, ce qu’il manquait exactement, s’il y a quoi que ce soit à regretter dans ce non-évènement, mais la question ne se pose plus depuis deux ou trois ans. Je n’ai pas oublié le vinyle de Nico qu’il a déposé dans la boite aux lettres de mon premier appartement, ni la violence dont il a fait preuve un soir en tabassant la porte, ni sa méchanceté alors que je touchais le fond du chagrin amoureux, ni… Et pourtant, nous ne nous sommes pas vu souvent. Tant de souvenirs pour si peu de rendez-vous, c’est plutôt étrange. Deux, trois ou quatre fois par ans, il sonne chez moi en apportant de la bière et souvent de la drogue (de l’herbe ou de la cocaïne d’habitude) ; on boit, on fume, on bavarde, jusqu’au lendemain. J’aime cette liberté, le fait de pouvoir dormir dans le même lit que lui sans qu’il y ait le moindre contact, la possibilité de parler de tout, cette relation qui n’est plus empoisonnée par une quelconque séduction, l’éventuelle attirance passée que nous avons su étouffer. Rien de ceci n’était prévisible dans ce bar, six ans auparavant, au contraire.

J’aimerais savoir jusqu’à quel point elle a changé, la fille qui s’était assise sur la banquette de la Fée Verte, par rapport à celle qui se vautre sur ce canapé rouge cette nuit. La première, maigrichonne, avait les cheveux au carré noirs avec des mèches synthétiques violettes, un maquillage charbonneux sous sa frange, et couvrait ses vestes de badges ; elle détestait le vin rouge, buvait essentiellement de la bière ou de la vodka-orangina rouge, ne parvenait pas à tomber amoureuse, ne savait pas quel métier exercer, et tapissait son 20 m2 d’affiches d’Anna Karina, de Pulp et de Marilyn. La seconde n’a pas de frange et des cheveux longs assez clairs, se maquille très peu, écrit ses textes en buvant du vin rouge, carbure à tous les alcools car qu’importe le flacon etc., est amoureuse depuis plusieurs années, s’imagine bibliothécaire jusqu’à l’âge de la retraite ou presque, vit dans un 55 m2 aux murs blancs… et reprend de l’héro à trois heures du matin avec son plus ancien ami lyonnais.
Quelque chose m’échappe entre ces deux situations, comme si les changements s’étaient produits dans les angles morts de ma vision. En tout cas, dans chacune de ces deux “Junko”, il reste quelque chose de haïssable… que la future moi effacera peut-être ? Si seulement…

Parce que la drogue me donne la nausée, je décide de prendre l’air en m’asseyant au bord de la fenêtre du salon. Puis je m’aperçois que cet acte devient un réflexe cette semaine. Enfin, j’aime passer des heures au bord d’une fenêtre en général, mais d’habitude je m’installe sur celle de la mezzanine quand je suis seule. Il n’y a pourtant pas grand chose à contempler sur ce bout d’escalier au milieu de la nuit. De plus, il est impossible de s’asseoir confortablement à deux à cet endroit là, donc cela oblige mon invité à être distant. Je souhaite probablement m’extraire partiellement d’une pièce et d’une situation ainsi, plus ou moins consciemment.
Il est 5 heures 50 du matin, mon ami se lève pour partir et me recommande : “fais gaffe à ne pas tomber de la fenêtre”. Je réponds : “ne t’en fais pas, je finis ma cigarette et je vais me coucher”. Pour lutter contre la sensation – agréable mais dangereuse dans cette posture – de sombrer dans l’inconscience, j’ouvre grand les yeux sur l’aurore. Alors, je suis prise d’un sentiment d’extase devant ce modeste pan de ciel tout à fait commun. A cet instant, j’ai la certitude d’assister à quelque chose de sublime que personne d’autre ne voit. Dans un dernier accès de lucidité, je comprends que c’est cela que je recherche de manière primordiale en prenant des drogues, quelle que soit la substance illicite absorbée… Non pas (seulement) la satisfaction, la confiance en soi, les désinhibitions, les hallucinations, etc. mais la beauté du dérisoire, sans savoir si celle-ci n’est qu’une illusion chimique, ou si elle existe réellement sans que je sois capable de la distinguer le reste du temps. C’est stupide mais c’est extraordinaire, d’être extatique devant l’ordinaire, transportée par la lumière naissante d’un jour identique à des milliers d’autres, dans une rue anodine dépourvue du moindre charme.

Je rejoins mes draps pour plonger un sommeil particulier, tour à tour léger et profond, dont je ne sors mollement que pour appuyer sur les boutons du ventilateur, puisque mon corps a décidé de changer brutalement de température au fil des heures. Lorsque je me lève enfin, tard dans l’après-midi, je trouve son message sur mon répondeur : “je suppose que tu dors mais je voulais vérifier que tout allait bien, que tu ne t’étais pas étouffée dans ton vomi en dormant ou un accident de ce genre”. Je suis touchée par cette attention. Je le rassure : “j’ai survécu”, non sans penser de toute façon, je survis toujours à tout.
Entre temps, le beau ciel du matin est devenu menaçant. Je découvre la pluie avec stupéfaction, comme s’il s’était écoulé plusieurs semaines entre l’éclat matinal et la noirceur présente. Ensuite, dans mon journal papier, j’écris : “23 juillet 2010 : prise d’héroïne”, uniquement pour mémoriser la date de l’expérience. Finalement, je réfléchis à toutes mes premières fois, et j’en conclus qu’il ne me reste plus grand chose à découvrir dans cette vie. Il est sans doute temps que j’apprenne à me contenter d’aimer ce qui a été vécu, au lieu de chercher encore et toujours ce qu’il me reste d’inédit à vivre.

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