Archives du mot-clé amour à distance

Un hiver et un demi printemps d’absence

D’une certaine manière, cette année est une perpétuelle absence. Absence de mots ici, notamment. Ce n’est pas de la paresse de ma part, c’est plutôt de la lassitude car je n’ai rien d’inédit à partager. On pourrait me rétorquer que si j’avais attendu d’avoir quelque chose d’intéressant à dire pour écrire, ce blog serait une infinie page blanche… Oui, sans aucun doute, mais je ne sais plus comment éviter de me redire. Je me répète, je me paraphrase jusqu’à la parodie, je me rembobine automatiquement, c’est usant à la longue (n’est-ce pas ?) Pourtant, paradoxalement, je ne pense pas avoir vécu de saisons semblables à celles-ci par le passé.
Je n’ai jamais traversé autant de ciels, par exemple. En réalité, j’aurais dû écrire : “je n’ai jamais autant traversé le ciel”, sans pluriel, sauf qu’il s’agissait de morceaux de ciel, différents les uns des autres à travers des hublots interchangeables : des ciels vaporeux, brumeux et opaques au lever du jour, étoilés à la nuit tombée, bleu électrique dans l’après-midi, parfois étrangement similaires aux flots avec des nuages pour îles. A certains moments, j’avais l’impression de voir des bouts de tissus, plus ou moins éclatants, troués, usés, ou rapiécés.
Durant ces voyages, j’ai appris par cœur les menus de la compagnie Aer Lingus. Je ne commande jamais de nourriture en avion : les plats sont chers et les photos ont l’air conçues pour écœurer les passagers. Cependant, j’ai la mauvaise habitude de lire puis de retenir n’importe quel texte imprimé à proximité de mes yeux (publicités, affiches, emballages de céréales…) Désormais je connais donc le prix et la composition des breakfasts, des tapas, des sandwichs, etc., et ce savoir me sera certainement indispensable au quotidien, évidemment. J’ai retenu aussi les consignes de sécurité, des tracés lumineux au sol en cas de coupure de courant à l’emplacement du masque à oxygène, car tous ces avions sont aussi identiques que les gestes des hôtesses, désespérément prévisibles.

En effectuant ces périples, j’ai pu stéréotyper les passagers : l’angoissé qui respire fort en tremblant durant le décollage et dont les bras moites laissent des traces luisantes sur les sièges, le ronfleur qui éteint la lumière quand je veux lire, l’alcoolique bavard et ses verres de whisky, sans parler des adolescents qui jouent à se faire peur à la moindre turbulence en lançant “oh putain on va se crasher !” comme s’ils n’avaient jamais rien connu d’aussi excitant (certes, sans doute n’y-a-t-il rien d’aussi excitant que la proximité de la mort à l’adolescence, de toute façon).
J’ai aussi expérimenté l’amplification de l’excitation lorsque l’atterrissage commence en sachant que mon amoureux m’attend juste en dessous derrière le vide, l’impatience face aux douaniers zélés qui examinent mon passeport sous tous les angles (non je ne suis pas une terroriste ni une migrante clandestine, abrège bordel !), et les tapis roulants interminables sur lesquels j’essayais de marcher très vite en gardant les yeux fixés sur le panneau vert “Exit”.
Étant donné que mon amoureux habite trop loin de Dublin pour être rejoint facilement, je me suis accoutumée aux chambres d’hôtels, de la petite auberge de jeunesse minable avec vue sur un mur et toilettes bouchées au fond du couloir sale, à la chambre luxueuse avec moquette et papier peint de mauvais goût, théière et petits biscuits sur la table de chevet à côté de la Bible (”c’est bizarre cette disposition à chaque fois, on dirait que la Bible est faite pour être mâchonnée après avoir été trempée dans le thé noir et son nuage de lait, tu ne trouves pas ?” lui disais-je) Bref, c’est évident, j’en ai assez des avions et des chambres d’hôtel, des étreintes devant les portes d’embarquement ou à l’arrivée, des chambres impersonnelles, des gesticulations des hôtesses, des publicités “duty-free” et des heures d’attente devant les baies vitrées couvertes de saleté.
Néanmoins, j’ai vécu des moments agréables ainsi, c’est certain. Parmi les conséquences de la distance, il y a cet étrange sentiment d’éternel premier rendez-vous. J’ai beau connaître par cœur l’aéroport et le voyage dans son ensemble, survient systématiquement cette frénésie cardiaque qui m’envahit du départ aux retrouvailles et me rappelle mon premier tête à tête avec le garçon du collège, la crainte d’être décevante, le brossage de dents à la dernière minute, le coup d’œil rapide dans le miroir, les discussions imaginées avant la rencontre… C’est difficile à expliquer à propos de quelqu’un que je connais depuis six ans mais c’est compréhensible : nous ne nous sommes plus vu depuis longtemps (il a pu se passer quelque chose entre temps, quelque chose que je redoute sans savoir précisément de quoi il s’agit) et nous avons peu de temps devant nous (il faut que ce soit parfait car si ce week-end se termine mal, quand nous reverrons-nous ?) Alors, à chaque fois, je retombe en adolescence. Je sais que c’est réciproque, je perçois ses hésitations et sa nervosité à l’instant des retrouvailles. Au bout de quelques minutes, je retrouve ma confiance en lui, cette liberté de parole et de gestes qui n’appartient qu’à nous deux, cette évidence. Pourtant, le mois suivant, la peur m’étreint de nouveau à l’idée de le retrouver. La routine n’a pas de prise sur la distance malgré les rituels, et c’est déjà ça.

J’ai également traversé des morceaux de paysages à travers la vitre du TGV, du TER, du bus ou du taxi, sous tous les temps. J’ai fait de nombreuses rencontres, le temps d’un trajet, d’un train en retard, d’un bus en grève, d’une galère ou simplement d’un point commun (le fait de s’endormir bercée par le roulement du train, entre autres). J’ai ainsi découvert un vieux monsieur allergique au miel, un étudiant en agriculture, un passionné de ski né dans les Vosges, une jeune fille qui rêve de rencontrer la réincarnation de Jim Morrison, un collectionneur de petites cuillères… J’ai aimé l’aspect hasardeux et sans lendemain de ces interactions humaines. Je suis souvent partie sans dire au revoir alors que j’avais envie de donner mon numéro de téléphone en lançant simplement : “si un de ces jours, tu passes par Lyon, on ira boire un verre”, mais finalement qu’aurait-on à se dire en dehors de ce contexte ? A quoi bon ? Alors je me suis volatilisée sur le quai, en gardant en tête les visages et les confidences emmagasinés, non sans penser : qui sait, ce serait amusant de se recroiser sur d’autres rails ou d’autres routes, un jour ou l’autre, sans l’avoir cherché. C’est très improbable mais ce serait un bel accident, sinon tant pis, ces bavardages auront toujours amélioré un petit peu mon chemin et resteront quelque part dans un coin de ma mémoire, durant un temps indéterminé.

Et puis il y a ceux que je retrouve quotidiennement, Monsieur Passager Numéro 4 par exemple (pardon, aucun pseudonyme poétique ne me vient à l’esprit). Il est dans ce bus depuis le début, bien avant les autres passagers avec lesquels j’ai noué des liens plus ou moins fragiles. Je me rappelle que j’avais repéré son regard perçant, sa chevelure blanche hirsute ou encore les cigarettes qu’il fumait compulsivement, et ce depuis plusieurs années. Il m’a parlé lorsque le bus bondé est tombé en panne avant mon arrêt : “on va être en retard si on ne meurt pas asphyxié”. J’ai acquiescé poliment. Il a ajouté : “c’est quand même emmerdant tous les jours, cette foule et ces bus peu fiables hein, vous en savez quelque chose mademoiselle, ça fait longtemps que je vous vois dedans”. J’ai acquiescé encore une fois car je ne suis pas contrariante avec les inconnus. Petit à petit, nous avons discuté de choses et d’autres (d’où venez-vous ? Où travaillez-vous ? Comment, pourquoi, etc.) Comme les précédents passagers avec lesquels j’ai dialogué, il m’a révélé son prénom après plusieurs semaines de conversations occasionnelles. En entendant le mien, il m’a demandé : “comme dans la chanson de Nougaro ?” Je lui ai répondu : “oui, d’ailleurs c’est à cause de cette chanson, ma mère aime Nougaro”. “Elle a bon goût alors, votre maman”. J’ai conclu : “la plupart du temps oui, en tout cas c’est mieux que de porter le nom d’une héroïne de série américaine, je suppose”, il m’a souri. Lorsque nous descendons au même arrêt (j’ai plusieurs moyens d’aller à la bibliothèque et je fais mon choix en fonction de l’heure et de la couleur du ciel), il proteste : “moins vite ! J’ai 40 ans de tabagisme dans les poumons moi, et puis à mon âge on ne se presse plus pour aller où que ce soit. Vous verrez quand vous serez vieille comme moi, vous serez tout le temps en retard !” Alors je constate : “je suis déjà tout le temps en retard, ça promet !” On se quitte en se souhaitant une bonne journée, on se retrouve le lendemain matin… J’aime bien Monsieur Passager Numéro 4, sa mauvaise humeur, son essoufflement, et par dessus tout nos vies banales qui se rejoignent le temps d’une route commune, sans certitude de retrouvailles car, tôt ou tard, l’un de nous deux cessera nécessairement de prendre ce bus.

Lorsque je ne suis pas dans un aéroport, dans un train ou dans un bus, je travaille, j’écoute de la musique, je lis des livres, je vois des films… C’est original, n’est-il pas vrai ? Oui, je sais, je suis une fille hors du commun. D’ailleurs, je ne me serais pas tue aussi longtemps si ma vie était ordinaire.
Dans la bibliothèque, je me débarrasse petit à petit de ce que le Petit Vieux Préféré avait accumulé : ses bouts de ficelle, ses cartons, ses objets personnels qu’il ne pourra plus reprendre, toujours avec une certaine culpabilité comme si je violais un sanctuaire, comme si je détruisais un monument historique. Il me téléphone une fois par semaine et il m’écrit beaucoup. Étrangement, il a l’air assez satisfait, là bas, dans sa maison de retraite dans la montagne. Il me raconte le bon air, les paysages et les éclosions de fleurs avec le même enthousiasme qu’autrefois face au parc qui entoure la bibliothèque. Ensuite, il me donne des conseils de livres à acheter, en général j’ai fait les mêmes choix avant lui mais je lui laisse croire qu’il a encore une influence sur ce sous-sol, uniquement afin de lui faire plaisir. J’écoute les gens dire “il manque hein, lui au moins c’était un érudit”. Je suis consciente du sous-entendu : “contrairement à vous”, mais je m’habitue. Je n’ai pas 91 ans, je suis nécessairement moins sage que lui, c’est ainsi, même si je me sens déjà vieille, tellement vieille. Parfois les chiffres envahissent mon cerveau : 6 ans depuis ma première rencontre avec mon amoureux, 3 ans depuis notre seconde histoire, 16 mois depuis son départ, 3 mois avant son retour, 4 mois avant ma trentième année… Je calcule, je recompte, et j’évalue le nombre de jours restant avant le renouveau. Je déteste les chiffres mais, au moins, ce sont des faits quand je peux avoir imaginé ou travesti le reste. En arrière fond, je continue à parler avec mon amoureux pendant des nuits entières, de 22 heures à 7 heures du matin environ. Il m’a avoué : “quand je dis à mon coloc qu’on peut se parler une nuit complète sans silence, en ayant toujours quelque chose à se dire, il ne comprend pas comment c’est possible”. Mes amis non plus, moi non plus finalement, c’est miraculeux. D’ailleurs, comme l’approche de la trentaine me pousse à faire des bilans existentiels très sombres (qu’ai-je donc fait d’exceptionnel durant ces bientôt trente années ? Rien, nous sommes d’accord), il me paraît de plus en plus évident que ma rencontre avec lui relève du miracle, malgré nos débuts douloureux.

Je lis des livres aussi, écrivais-je précédemment… Il y a quelques mois, je lisais “Les grands singes” de Will Self. En fait, je lis “Les grands singes” depuis longtemps car je l’abandonne avant la fin. Ce n’est pourtant pas un mauvais livre, mais je ne ressens pas le besoin de tourner la page à la fin du dernier paragraphe. Par conséquent, en le refermant, je commence à lire un autre roman avant de le rouvrir ; le temps passe, alors, ayant oublié l’essentiel, je recommence ma lecture. Depuis, j’ai réussi à le terminer mais peu importe, le soir dont je m’apprête à parler, je lisais ce livre. Pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, Will Self raconte l’histoire d’un individu qui se pense humain et se réveille dans un monde où les chimpanzés sont devenus l’espèce la plus évoluée. En fait, ce n’est pas ce qui compte dans l’anecdote que je m’apprête à raconter… L’auteur s’est amusé à créer un langage de chimpanzés. Globalement, on retrouve le langage humain, mis à part qu’il y a des mots particuliers : “HouuGraa !” (est le salut chimpanzé), panthurler, panthucher, manumarcher, protège-enflures, digitations… et toutes sortes de “euuh”, de “euch-euch” et de “greu-nnn”. Bref, tandis que je suis en plein milieu d’une partouze entre chimpanzés, le téléphone sonne. Je décroche et j’entends : “allo mademoiselle [Junko] ? – oui ? – C’est pour vous proposer une mutuelle, je suppose que vous avez déjà une mutuelle mais la nôtre est exceptionnelle ! (j’ai déjà eu affaire à cette proposition précédemment et j’ai mis longtemps à me débarrasser du vendeur, donc, spontanément, je décide de dire des bêtises or j’ai le langage chimpanzé façon Will Self en tête) – HouuGraa ! – Pardon ? – Houugraa ! – (bref silence) Donc je suis sure que vous avez déjà une mutuelle, n’est-ce pas…? – Comme je suis sure que vous avez un protège enflure ? – Pardon ? – Oui, un protège enflure, mais votre voix ne me permet pas de savoir si vous êtes euch-euch en chaleur madame ? – Donc Mademoiselle [Junko], cette mutuelle protège vos proches en cas de décès – Arrêtez de grimacer, vous ne m’avez même pas panthurlé ce qui serait la moindre des politesses. – (silence) Je ne comprends pas – Je vous gesticule que vous êtes impolis de me panthucher à cette heure sans m’avoir panthurlé, cessez vos digitations vaines hoouu – je… pardon de vous avoir dérangé bonne soirée au revoir”. C’est donc une méthode que je recommande à mes lecteurs bien aimés : lisez Will Self pour vous débarrasser des opportuns. Pour être honnête, j’étais presque déçue que la madame raccroche aussi vite alors que je commençais à m’amuser. La prochaine fois, je teste cette méthode sur les témoins de Jéhovah qui sonnent à ma porte le dimanche, je pourrais même les saluer à quatre pattes cul nu en vénérant leur troufion anal pour l’occasion.

Bref, je me divertis comme je peux en somme. Et sinon ? Ah oui, les films, je passe beaucoup de temps au cinéma. Récemment, en compagnie de mes parents, j’ai vu “Dans ses yeux“. Comme j’étais très en avance, j’ai pris les places tandis que ma mère s’efforçait de se garer quelque part à proximité, puis je me suis assise dans un coin en l’attendant. Pendant ce temps, les gens arrivaient et achetaient leurs tickets. A chaque fois, systématiquement, ils disaient : “une place pour “Dans tes yeux” ». A la longue, j’ai trouvé l’erreur de plus en plus intéressante. Avaient-ils tous en tête les yeux mystérieux d’un proche ? Par la suite, j’ai aimé ce film, ses dialogues surtout. Quelque part il était approximativement dit : “si tu continues à essayer de revivre le passé, tu auras 1000 vies derrière toi et aucun avenir”. Maintenant que je l’écris, cette phrase ressemble à un cliché, mais c’était mieux exprimé me semble-t-il (j’ai égaré mon cahier à citations, je me corrigerai ultérieurement). En tout cas j’étais sensible à cette histoire, à ce traumatisme qui rend présent et avenir insipide, sur lequel on revient malgré soi… Je comprenais aussi la vieillesse, les visages qui se rident à mesure que les problèmes non résolus restent. Encore une fois, j’ai pensé au tissu, tissu des visages cette fois-ci, plus ou moins éclatant, troué ou rapiécé, et puis à l’absence. “Comment fait-on pour supporter une vie devenue vide ?”, demandait un personnage. On ne se pose surtout pas la question, on avance malgré tout. Je continue donc et, de temps en temps, entre tissus de ciels, tissus de visages et tissus de souvenirs, j’entraperçois une couleur inédite, un éclat lumineux que je mémorise en attendant que ma vie reprenne vraiment son cours, en attendant son retour et celui des beaux jours.

Share Button

Où il est question de descriptions maladroites, de vide et de rien, de feuilles mortes et de fleurs fanées à ressusciter

Ces dernières semaines, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journées (les semaines duraient environ quarante-huit heures). Quand je sortais de chez moi, la nuit était encore présente, à peine grisée par l’approche de l’aube. Je distinguais uniquement l’asphalte anthracite sous mes pieds. Devant et au-dessus de moi, le décor était incertain. Le soleil apparaissait plus tard, en même temps que le pont au dessus de la Saône, à travers la vitre du bus ou au depuis la rambarde. C’était un soleil étonnamment doux et chaleureux malgré la fraîcheur du petit matin, notamment grâce aux feuilles des arbres jaunis ou rougis par l’automne, aux couples de cygnes sur la rivière, dans laquelle se reflétaient, ondulantes, les façades colorées des maisons… A cet instant là, le paysage, dans son intégralité, n’était que courbes, rondeurs, et couleurs flamboyantes. C’était beau à donner envie d’être peintre ou photographe, pour pouvoir immortaliser une vision sans lui faire perdre son intensité ni sa fulgurance. D’ailleurs, j’ai voulu prendre une photographie des quais tous les jours, mais j’ai perdu mon appareil photo quelque part dans l’ombre de mon appartement, sous les objets entassés et les poubelles pleines, sous les seules preuves matérielles de mon existence.

Le long du chemin, j’ai foulé des feuilles mortes de plus en plus nombreuses, en longeant un mur envahi par la plante grimpante qui me fascine chaque année à cette saison : sa couleur est indéfinissable, quelque part entre le rose bonbon et le pourpre. Je n’y connais rien en végétation mais le reste de l’année, ce mur est invisible, même si je le suis matin et soir pour rejoindre la bibliothèque sans m’en apercevoir. En entrant dans mon antre à livres, je suis systématiquement surprise par la joie ressentie, d’autant qu’elle dure depuis plus de quatre années. Certains lieux nous ensorcellent puis nous hantent, à la manière d’un coup de foudre, qu’il soit amoureux, littéraire, musical… Soudain on ne peut plus s’en passer, sans être nécessairement capable de justifier cette passion, voire en trouvant de nombreuses raisons de s’y soustraire. Parmi elle, il y a ce stress inexistant autrefois… J’ai la désagréable impression d’être à la lisière de la perte de contrôle. Cette crainte prend la forme d’une certitude : je n’en fais jamais assez. Je sais que je ne fais rien d’autre (non, je n’appartiens plus à ces employés qui passent leurs heures de boulot entre Twitter et Facebook) et je n’ai provoqué aucune catastrophe pour l’instant. Néanmoins, il me semble que le retard s’installe imperceptiblement, comme la fissure qui précède le gouffre, comme un premier symptôme anodin avant la découverte d’une maladie. Lorsque le mal sera fait il sera trop tard, me dis-je alors, tandis que le découragement m’envahit à la fin de la journée… A la fin de la journée uniquement, car chaque matin l’espoir ressurgit, y compris quand il a fait semblant de me quitter définitivement la veille.

Les stores grincent un peu en dévoilant le parc constellé de rosée. J’ouvre la fenêtre afin d’aérer ce sous-sol. A l’odeur des livres s’ajoutent celle des rosiers et de l’humidité. J’allume tous les ordinateurs, puis lance selon les jours et les envies : Spotify, Deezer, Last.fm ou HypeMachine pour travailler en musique. Assez souvent, je me sers une tasse de thé. J’ai amené une bouilloire, une tasse et différents sachets de thé vert ; je n’en suis pas encore à garder mon matériel de toilette à proximité de mon bureau comme le faisait Mon Petit Vieux Préféré mais, incontestablement, je m’approprie cet espace. D’une certaine manière, je m’y installe comme on s’installe dans un nouvel appartement : tout est encore dans les cartons, il y a tant à faire, alors on s’arrange pour avoir l’indispensable : la musique tout le temps – celle que je choisis – et le thé à volonté. Cependant si, chez moi, je passe des heures à me demander ce que j’ai envie de faire, ce que je dois faire, dans quel ordre le faire, puis à culpabiliser de ne rien faire, ici je suis prise dans un mouvement perpétuel : le courrier, les commandes de nouveaux livres, le journal des comptes, la réparation de certains vieux bouquins, le dossier pour une réunion, le classement, l’indexation, les cartons remplis de dons… Je ne peux pas me permettre d’être immobile. Éventuellement, j’interromps mon activité afin de griffonner le nom d’un artiste intéressant entendu sur une radio Last.fm ou sur HypeMachine, ou pour faire chauffer de l’eau, mais ce faisant je pense toujours à l’action qui suivra. Ainsi, les heures et les jours s’écoulent à une vitesse inconcevable, d’autant que ces activités me passionnent : je veux être efficace ! D’ailleurs je me demande si je possède la moindre volonté en dehors de ce contexte professionnel.

Malgré tout, je ne suis pas mécontente de quitter la bibliothèque à la fin de l’après-midi, notamment parce que c’est l’occasion de marcher une heure en écoutant de la musique. La marche est une étrange activité quand on ne la pratique pas pour se rendre quelque part. Enfin, certes, en l’occurrence, je me rends chez moi… car je n’ai nulle part où aller sinon. Je me rends chez moi par habitude ou par facilité, mais je m’autorise des détours, des rues prises au hasard, pour être surprise rester attentive à ce qui m’entoure, par exemple aux couchers de soleil. Les couchers de soleil m’ont rattrapé. Jour après jour, ils sont survenus un peu plus tôt dans mon parcours. Il y a quelques semaines, après environ trois kilomètres de marche, je traversais le pont sous un ciel si clair que la lune était visible, diaphane mais indubitable dans le ciel bleu. Maintenant, au moment précis où je sors de la bibliothèque, je vois les nuées tremblantes d’oiseaux, celles qui précèdent la tombée de la nuit… Ce n’est pas désagréable non plus.
Dans tous les cas, marcher longuement sans véritable objectif est une expérience curieuse. La marche sépare et rassemble tout à la fois. Je suis consciente de ce qui m’entoure, du sourire béat et absent d’une passante, d’un homme qui pêche sous le panneau “pêche interdite”, d’un ivrogne affalé sur le rebord du trottoir, de la surface écaillée d’une péniche, des yeux ronds curieux d’un bébé dans une poussette, mais aussi de ma respiration, de mes foulées, des scénarios imaginaires que je construis, des phrases que j’écrirai, des notes de musique transmises par mon baladeur… Je peux à la fois rêvasser comme si je m’absentais intégralement de la réalité, et me sentir appartenir à ladite réalité de tous mes sens. Je suis incapable de vivre un tel flux de sensations internes et externes simultanément le reste du temps, quoi que je fasse. Petit à petit, je deviens dépendante de cet état : malgré une dernière montée difficile, j’arrive toujours trop tôt chez moi, rendue moite par l’effort, essoufflée par les dernières marches, et pourtant prête à faire de nombreuses foulées.

En fait, je ne souhaite pas réellement arriver chez moi à la tombée de la nuit, de toute façon. C’est toujours le soir que je m’adonne à la mélancolie. Je referme la porte d’entrée, tâtonne à la recherche d’une lampe qui ne soit pas grillée (il n’y en a qu’une mais je garde le réflexe d’appuyer sur les autres interrupteurs), enlève mes chaussures, puis enfile des vêtements confortables. Ensuite je me sers une bière fraiche pour me rafraîchir après ma longue marche, éventuellement suivie d’un verre de vin, ou deux, ou bien trop. Le verre à remplir et les mouvements de ma bouche pour le boire seront désormais mes principales activités, en dehors de celles-ci je ne bougerai plus avant le lendemain. Il n’est que 17h30, il pourrait être minuit. D’ailleurs, si je croise un voisin ou si je fais une course juste avant de rentrer chez moi, je dis machinalement “bonne soirée”. Mes interlocuteurs me répondent “bonne fin d’après-midi”, voire “bonne journée” pour les plus optimistes (la majorité d’entre eux, bizarrement) alors je prends conscience du décalage : ah oui il ne fait même pas encore nuit ! Je récidive le lendemain. Je le sais par avance : en rentrant chez moi, je ne fais rien de précis, rien de général non plus, rien. Parfois je bavarde avec mon amoureux sur Gtalk avec le son et l’image ; s’il ne se connecte pas, je reste bien souvent “invisible”, comme si rien d’autre ne m’intéressait, comme si je pensais trop à lui pour pouvoir m’intéresser à qui ou à quoi que ce soit d’autre, plutôt. Et puis la nuit passe. Je la fais durer pourtant… Je décide d’aller me coucher à 23h et rejoins mon lit à 1 heure du matin, sans raison, comme si j’attendais un événement, une fois de plus. De toute façon, le sommeil me fuit durant plusieurs heures. Quand il accepte enfin de me saisir, il m’envahit de rêves psychédéliques, troublants, incompréhensibles, souvent angoissants. J’accuse l’alcool fréquemment, quand le réveil me surprend encore étourdie par l’ivresse. A 6 heures et quarante cinq minutes du matin, les paupières faites de braise, le cœur en proie à une violente tachycardie tandis que ma chambre virevolte, je me promets d’être très raisonnable la nuit suivante, et puis le cycle se reproduit d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre.

Le samedi soir, cette difficulté à sortir de la bibliothèque est encore plus flagrante car j’accueille le week-end avec une indifférence inédite. C’est un fait, c’est tout : je travaille cinq jour sur sept donc au bout du cinquième jour je suis en congé, c’est nécessaire comme les levers et les couchers de soleils, le vent la pluie, les repas trois fois par jour, etc., on n’y peut rien, c’est agréable ou non peu importe, mais c’est surtout dans l’ordre des choses. Auparavant j’avais toujours hâte de quitter mon travail, soit parce qu’il était pénible (caissière, employée chez McDo, etc.), soit parce que je souhaitais retrouver mon amoureux rapidement (durant plusieurs années, le week-end était le seul moment où j’étais avec lui, à Lyon ou à Grenoble). Maintenant, je redoute l’appartement vide et mal éclairé, le canapé taché par les verres qui glissent de mes mains après minuit, et surtout l’inactivité.
Dés que le week-end commence, j’ai de nombreux projets bien définis ; je n’ai rien accompli quand il se termine, j’ignore l’origine de cette apathie. Au fond je me demande si je n’attends pas le lundi, assise à écouter des disques du matin à l’aube, entre deux nuits téléphoniques. Je refuse les invitations de mes amis car je suis épuisée à l’idée de me déplacer et puis, de toute façon, je me sens incapable d’être présente autrement que physiquement tant ma tête est faite d’inaccompli, d’inachevé, de stress inutile de son absence. J’ai mauvaise conscience d’agir ainsi. Je sais qu’il est malsain de s’isoler, d’autant qu’à la bibliothèque, il m’arrive de passer une journée entière sans prononcer un seul mot, mais je ne ressens aucun manque. J’aime toujours voir les personnes qui me sont chères, mais je n’ai pas la force d’aller à elles. Je dois aussi m’obliger à décrocher le téléphone ou à répondre à un mail, y compris s’il est très bref. Je me fige, irrésistiblement, entre ces murs. Je suppose qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi où que j’habite, mais la situation s’aggrave jusqu’à blesser mes proches. Si par hasard je leur réponds en prenant sur moi, je ne parle que d’eux. Ils s’en rendent compte puisqu’il me disent malicieusement “la prochaine fois tu me parleras de toi d’accord ?”, ou “j’aimerais avoir de tes nouvelles aussi”. Il n’y a pas de nouvelles à donner, je ne saurais même pas dire si je vais bien ou mal, je crois que ça m’est complètement égal. Enfin, je ne suis pas malheureuse, j’apprécie ma solitude et ces disques qui défilent sinon je parviendrai à remuer, j’imagine. Pour autant, je suis consciente de cette perte de communication, cette perte de souvenirs, cette perte de vécu en somme. Je m’adonne au vide, comme je m’adonne à la mélancolie, consciemment mais non sans culpabilité.

Ces dernières semaines, donc, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journée… les derniers levers et couchers de soleil car l’hiver approche. L’heure à laquelle tombe ou s’efface la nuit n’est pas l’unique preuve du passage des saisons. La brume matinale envahit déjà la colline que je contemple depuis le parc. Elle rend désormais indistincte le trafic des voitures sur la route en dessous, elle entoure la basilique d’une fumée inodore. Les oiseaux noirs reviennent tournoyer au dessus des pins, les écureuils s’affairent sous leurs branches. La semaine dernière, j’ai entraperçu – durant une journée, donc pendant quelques secondes – ce ciel blanc laiteux, des briques de nuages tellement lourdes qu’elles anéantissent l’espace. J’ai souvent écrit que j’aimais cette lividité céleste car son intemporalité était rassurante : à dix heure du matin comme à quinze heures, la lumière est la même. Cette année, je crains de la détester. Elle assombrit même les arbres… Pour l’instant, ceux-ci se libèrent de leurs feuilles rousses dans le vent. Bientôt, il n’y aura plus que des branches inébranlables sous les rafales hivernales, des arbres absolument immobiles. La pelouse, sans ses “fleurs roses des vents à souffler” et sans ses pissenlits cessera de ressembler à une marée colorée à la moindre brise. Les flaques d’eaux deviendront des patinoires miniatures, gelant tout ce qu’elles contiennent. Pour peu que la neige s’en mêle, les perspectives disparaîtront, alors le parc sera semblable à une photographie en noir et blanc, un instantané infini. Il ne restera plus que les volutes de nos souffle, la buée sur les vitres, les glaçons qui fondent sur les cheveux, le verglas sous les pas, pour se sentir vivre dans un espace-temps. Jeudi matin, déjà, je regardais des gouttes de pluie accrochées aux bancs à travers la fenêtre, et j’avais cette envie absurde de prendre un chiffon pour accélérer leur disparition à défaut de pouvoir leur infliger un mouvement.

Enfin, je ne suis pas désespérée non plus. Au contraire, j’espère jusqu’à l’absurde… La semaine dernière, mon amoureux m’avait fait parvenir un beau bouquet de fleurs inattendu à la bibliothèque. C’était amusant car tous mes collègues – invisibles le reste du temps puisqu’ils travaillent dans les étages de l’établissement – voulaient impérativement savoir qui m’envoyait des fleurs et pourquoi (le livreur s’étant perdu dans les couloirs avant de trouver la bibliothèque, comme tout le monde). J’ai regretté d’avoir dit la vérité : “c’est mon amoureux, et non ce n’est ni ma fête ni mon anniversaire, mais j’ai un amoureux romantique qui aime faire des surprises”. J’aurais dû prendre un air énigmatique et laisser courir des histoires rocambolesques… Bref. Les fleurs étaient fanées mardi. Je les ai sorties du vase que j’ai rempli d’eau avant de les remettre dedans, comme si elles pouvaient encore avoir soif. Je savais que ce geste était insensé : elles étaient mortes, ternes, racornies au point d’effleurer la table du bureau, leur parfum avait l’odeur de la décomposition… Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher d’agir ainsi… De la même manière, quand il me dit depuis l’Irlande : “je suis sûr qu’on ne regrettera pas cette séparation d’un an et demi”, je lui réponds “certainement, un an et demi ça passe assez vite” sans comprendre moi-même ce que je raconte. Comment pourrais-je ne pas regretter ce temps perdu ? Pour lui, bien sûr, c’est l’occasion de découvrir un pays, une culture, d’avancer professionnellement, d’avoir des maîtresses mais moi, qu’est-ce que cet éloignement m’apporte ? Le plus invraisemblable étant que je ne lui mens pas pour le rassurer, je crois à ces mots en les prononçant, comme je crois à un refleurissement de mon bouquet fané… Mais dans l’intervalle, je perds mes forces doucement, paisiblement. Le bouquet est toujours sur ma table, l’eau ne diminue pas, et je murmure comme une prière : “allez, avec ou sans ces fleurs, avec ou sans lui, il va bien falloir essayer de passer l’hiver”.

Cabinet of Natural CuriositiesGlass
(Aucun rapport avec le texte, comme souvent, mais ce morceau est magnifique, c’est déjà ça.)

Share Button