Archives mensuelles : novembre 2015

Avec un peu de chance, ce sera au moins un petit peu bien.

Le froid est arrivé juste après l’appel « tous aux bistrots ! ». Je crois aux coïncidences mais je ne saurais dire si celle-ci était malvenue ou non. Depuis, entre deux nuits, le ciel a la blancheur de l’aube, comme si les journées se contentaient de commencer et de s’achever. J’aimerais tant distinguer un entre deux et pas seulement dans les cieux. Vendredi matin, j’avais prévu d’agir comme je l’avais annoncé jeudi soir.

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Et puis mon amoureux m’a annoncé que pour une fois, il ne pourrait pas amener notre fils à l’école. Dans la rue, ce  dernier avançait lentement en traînant des pieds, à cause de ses nouvelles bottes rouges à chats gris, un petit peu trop grandes pour lui. Elles n’était plus disponibles dans la taille idéale mais il les aimait tellement qu’il m’a affirmé qu’elles lui allaient « à la perfequion ». J’ai laissé faire. C’était quand même le seul modèle qui n’était pas bleu ou rose, avec des voitures ou des cœurs. Tout en l’attendant, je levais la tête vers les nombreux immeubles de part et d’autre du boulevard. Je n’ai vu qu’un seul étendard.
Pendant que nous patientions au passage piéton devant une route déserte (pour apprendre à mon fils à traverser au bon moment, je m’oblige à attendre alors que nous aurions largement le temps de passer), j’ai entendu parler un couple de personnes âgées. Ils étaient tout deux devant l’entrée d’une banque, l’air apeuré. La femme a ordonné à son mari :
« — C’est toi qui parle le premier !
— Non c’est toi ! Moi je ne sais pas quoi dire.
— Moi non plus justement.
— Tu parles mieux que moi.
— Non. Tu parles ! Toi ils t’écouteront mieux. »
Dans la vitrine, face à eux, des visages de papier souriants semblaient les inviter à se confier autour d’un café chaud.

Entre les murs de la salle de classe, mon petit garçon a réclamé cinq bisous et un câlin avant de me laisser partir. Peut-être n’était-ce pas uniquement à cause de la taille de ses bottes qu’il marchait avec tant de lenteur, tout à l’heure ? « C’est la dernière journée d’école et elle est courte le vendredi, après ce sera le week-end », lui ai-je soufflé.
La maîtresse m’a fait remarquer :
« — Il n’est pas très en forme en ce moment. Puisque vous ne travaillez pas, il serait peut-être mieux à la maison.
— Il a un rhume sans aucune fièvre. Vous le connaissez, vous savez qu’il n’acceptera pas de passer une journée dans un lit pour se reposer, à moins d’avoir une température supérieure à 39° (et encore). »
Ensuite, j’ai confirmé aux ATSEM qu’il mangeait à la cantine, non sans culpabilité. Plusieurs éléments me permettent de penser qu’il préférerait rentrer à la maison à midi et qu’il n’accepte de rester à l’école que pour me faire plaisir. Dans le même temps, en janvier, je devrai recommencer à travailler, chose impossible si je dois le récupérer à 11h, le ramener à 13h puis de nouveau à 15h30. La féministe en moi a beau m’expliquer que je n’ai pas de raisons de culpabiliser, elle ne s’exprime pas toujours assez fort. La prochaine fois, il faudra que je demande aux dames en blouse rose si, au moins, il s’alimente normalement pendant les repas. Je me rappelle que moi-même, certes plus grande, je me contentais souvent du yaourt ou de la portion de brie sans goût, la bonne cuisine de ma mère m’ayant donné de mauvaises habitudes.

Avant de rentrer, j’ai fait un détour par le marché. Le poissonnier m’a prévenue :
« — Attention mademoiselle, aujourd’hui je suis de mauvaise humeur.
— Ah…?
— Je dors très mal depuis deux semaines alors tout m’énerve, voyez ? Enfin bref. »
Suite à mon dernier article, je me suis souvenue d’autres allusions, parfois trop discrètes pour que l’inattentive que j’étais les saisisse. Pas seulement ce « malgré tout » ajouté à l’habituel « ça va ? » du coach de ma salle de sport. Lorsque j’étais allée acheter des pulls épais, par exemple, la vendeuse du magasin de vêtements pour enfants m’avait annoncé : « je vous offre des boules de Noël, ce n’est pas grand chose mais elles sont colorées. Ça mettra un peu de gaieté dans ce monde de brutalité. »  Elles étaient orange et turquoise, des teintes estivales apaisantes, en effet. Je me rappelle aussi de cet instant où la boulangère a tendu une sucette au petit « car ça réconforte, les sucreries, on a besoin de réconfort en ce moment ». J’aime ces attention discrètes et ces sous-entendus, alors que les commentaires que je lis en ligne sont souvent hystériques, d’amour de haine ou de colère, passionnels et impulsifs.

Je suis revenue dans mon appartement, là où je me sais en sécurité, paradoxalement. Le digicode de la porte extérieure est factice (mais constitue une dissuasion efficace : personne – et surtout pas les livreurs – ne pense à essayer de pousser la porte, laquelle s’ouvrirait sinon). Il n’y a qu’une seule serrure fine sur celle de mon appartement et nous oublions sans cesse d’y mettre une clé, habitués que nous sommes aux portes qui se verrouillent d’elles-mêmes quand on les claque. Les fenêtres de ma cuisine donnent sur le trottoir mais en dépit des conseils de nos parents, les volets restent ouverts. Néanmoins, je n’ai « rien à me reprocher ». C’est le discours classique que j’entendais au téléphone la semaine dernière, comme quoi de toute façon, si on n’a rien à se reprocher, l’état d’urgence ne pose pas de problème. C’est vrai que je n’ai ni nom arabe, ni religion musulmane, ni cannabis caché dans un tiroir, et même pas de voisin de pallier. En réalité, je ne crois pas que toutes ces personnes aient eu quelque chose de grave à se reprocher. Néanmoins, mon interlocuteur étant, encore, dans l’excès d’émotions, je me suis contentée de changer de sujet, afin que nous puissions discuter sans élever la voix.
En ce moment, je rêve de l’opposé de « l’urgence », mot qui n’a d’ailleurs pas d’antonyme dans les dictionnaires. Alors disons plutôt que je souhaiterais l’indolence – état d’une âme qui s’est mise au-dessus des passions, fait de ne pas provoquer de douleur, absence de passion – au moins entre deux chaos, ne serait-ce que par peur de perdre ma capacité de jugement. Plus personne ne semble freiner quoi que ce soit ces derniers temps, moi non plus certainement, et c’est angoissant. J’ai envie de journées qui ressemblent à des dimanche, de réveils peau contre peau, le palais assoiffé et la tête retournée par l’alcool, d’odeur de viennoiseries, de rues endormies (et non pas désertées), et de temps démesuré devant soi, sans contraintes, sans responsabilité.

En milieu d’après-midi, je suis tout de même partie retrouver mon enfant à l’école. Il m’a d’emblée annoncé :
« — à la cantine, j’ai mangé de la salade verte. C’était trop bon et trop chaud !
— De la salade verte trop chaude, t’es sûr ?
— Oui, de la salade verte qui était trop chaude.
— Bon… Alors ils font des innovations culinaires dans ta cantine. »
Une petite main qui m’échappe sous les gants de laine, le clap-clop des pieds dans les flaques – « je faisais tout le temps ça quand j’étais petite ! », s’exclame la jeune fille que nous croisons, elle rigole – un quignon de pain chaud tendu à la sortie de la boulangerie, les raclements des bottes contre le paillasson (et tiens j’ai encore oublié de fermer la porte à clé) plus tard, il veut savoir : « Dis « Junko »*, quel âge ont ces murs ? »
C’est sa question du moment. Mon fils passe par des cycles où il pose en boucle les mêmes questions. Actuellement, il veut connaître l’âge des objets et des gens. C’est d’ailleurs compliqué de lui expliquer que ça ne se fait pas, de demander à la dame inconnue devant nous à la caisse : « Quel âge tu as ? », surtout quand n’importe quel inconnu lui pose cette question (avant ou après « comment tu t’appelles ? »)

Je dois avoir cette information quelque part dans la pile de documents qui m’ont été remis à l’achat mais je ne sais plus trop. « En tout cas, ils sont vieux. Autrefois, des mineurs logeaient ici. Regarde cette ouverture, c’est par là qu’ils faisaient passer le charbon. Longtemps après, ces murs ont accueilli des joueuses de football, quand les Verts n’étaient déjà plus très glorieux. Il y a un tout petit pan d’histoire de cette ville ici. C’est sans doute pour cela que cette maison est aussi étrange et labyrinthique, à la fois moche et attirante : elle a du vécu. »
Un soir, à l’âge de 9 ans environ, j’étais assise à côté de ma mère. Elle s’était soudain mise à imaginer à haute voix le passé de notre maison bourgeoise, construite au XIXème. Elle inventait le quotidien d’une famille, dans cette chambre, dans le salon sous le parquet, à partir de ses connaissances d’historienne. Soudain, je l’avais interrompue : « arrête, c’est… C’est… C’est morbide ! » Ce n’était pas le bon adjectif, je n’avais que 9 ans. En fait, si je connaissais déjà la mort, j’avais mieux perçu, comment dire, le non-être ? Le principe selon lequel tout continuera sans toi et tu ne sauras jamais jusqu’où, jusqu’à quand. En dehors de la crainte des regrets à la dernière seconde, c’est ce qui me contrarie principalement avec ma propre mort, plus encore en sachant que tôt ou tard, mon petit homme vivra cet avenir sans moi.

Quelques minutes après, des miettes de farine au bout des doigts, l’enfant s’impatientait :
« — Mais ça y est ! Elle a fini de se reposer la pâte !
— Non, elle doit encore reposer. Je t’ai dit qu’elle serait prête quand la petite aiguille de l’horloge serait sur le 5 et la grande sur le 3. »
Et puis, nous l’avons transformée en parapluies et en étoiles, entre autres. Il est resté immobile devant le four pour voir les sablés devenir dorés, jusqu’à ce qu’apparaissent, par la fenêtre, un pan de ciel bleu et un rayon de soleil.
« — Maintenant qu’il fait beau, on peut aller au parc !
— C’est trop tard. Dans moins d’une demi-heure, il fera nuit. Mais demain, il y aura peut-être davantage d’éclaircies et nous sortirons.
— Alors on va faire comme ça, Junko. Et ce sera au moins un petit peu bien. »
Oui, espérons que les jours prochains soient au moins un petit peu bien.

* Depuis une dizaine de jours, l’enfant ne dit plus « maman » ni « papa », il nous appelle systématiquement par nos prénoms.

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Entre Paris et Sainté

J’ai caché le précédent article parce qu’il exprimait autant ma pensée que peut le faire une traduction automatique par rapport au texte original. Celui d’avant aussi d’ailleurs, mais j’ai toujours des scrupules à mettre en privé un écrit qui contient des commentaires d’autrui. En généraI, cette semaine, j’ai été maladroite oralement. J’ai supprimé beaucoup de mes interventions, peut-être pas assez. Toutes ont en commun d’avoir été postées trop tôt, trop vite. Autrefois, voilà une douzaine d’années, c’était pourtant cela mon blog : un endroit où j’écrivais, en moins de vingt minutes et de trente lignes, sans relecture, impulsivement, un ressenti quelconque. Je ne sais pas à quel moment je me suis mise à travailler mes textes et à y prendre goût. Ai-je été soumise à moins de stress ou ai-je mieux appris à contrôler mes émotions en vieillissant ? Quoi qu’il en soit, ces derniers jours, j’ai retrouvé l’exacerbation sentimentale de mes vingt ans donc j’ai écrit comme autrefois, par besoin d’un exutoire. En fait j’aurais dû garder pour moi mes pensées chaotiques. Malgré tout, j’ai besoin d’aller au bout de cette idée de décalage à laquelle je faisais allusion dimanche. J’espère y parvenir en changeant d’angle. Ce sera mon dernier essai, ensuite je cornerai discrètement la page avant d’essayer de la tourner.

Depuis que mon fils est entré en moyenne section de maternelle, j’ai un mode de vie différent de la majeure partie de la population dans le sens où je n’ai pas encore pu recommencer à travailler. Mes obligations sont limitées : subvenir à une partie non financière des besoins de ma famille. C’est à dire vivre dans un lieu pas trop sale, préparer des repas qui soient bons et relativement équilibrés, faire en sorte que chacun ait des vêtements propres et enfin, veiller à ce que mes très proches ne manquent pas d’amour, de temps à eux et de jeux. Le reste, sur écran, se résume à deux mots : écriture et divertissement.
Avant les attentats, chaque matin, je lisais les informations du Monde numérique en buvant ma tasse de thé noir. Ensuite je refermais la page jusqu’au lendemain. Puis, durant toute la journée, les onglets ouverts étaient toujours les mêmes : des réseaux sociaux (Twitter et FB), mon agrégateur (avec essentiellement des blogs dans le même esprit que le mien et des blogs musicaux), des plateformes musicales (Last.fm, Bandcamp et, récemment, grâce à un ami, 1dtouch) et un bloc-notes où noter le nom d’un artiste ou d’un de ses titres quand j’entendais quelque chose qui me donnait envie d’y revenir. En fonction de mes obligations, je passais plus ou moins de temps à chercher des musiques à découvrir, ou à me contenter d’en écouter pendant mes tâches ménagères. Régulièrement, je cliquais sur des liens via les réseaux sociaux qui m’amenaient vers des articles personnels ou culturels. Voilà, en gros, ce qu’étaient mes activités à proximité de mon ordinateur en journée.
Le reste du temps, je sortais pour des raisons précises, à savoir rejoindre la salle de sport ou partir courir dans les bois, aller au marché sur la place à côté de chez moi, passer dans une supérette pour acheter un pack de bière le week-end, chez mon caviste préféré rue François Gillet si le repas s’y prêtait, récupérer mon fils à l’école et l’amener au parc s’il faisait beau. Ce n’est pas « métro-boulot-dodo », ça a peut-être l’air mieux (ça ne l’est pas) mais ça reste routinier. Ce vendredi 13 a chamboulé mon quotidien entre mes murs sans effleurer ma vie à l’extérieur. C’est ce décalage que j’ai tant de difficulté à mettre en mots.

Depuis samedi matin (ou plutôt depuis vendredi 13 novembre au soir), je n’ai jamais fermé l’onglet ouvert sur Le Monde et j’ai fréquemment appuyé sur la flèche en forme de boucle situé en haut de mon chromebook (l’équivalent de la touche F5). Les liens envoyés par mes contacts m’amenaient vers des descriptions de victimes, des témoignages et des perceptions des évènements de la part des Parisiens comme des expatriés. Je me suis tant nourrie, irrepressiblement, de ce méli-mélo d’informations et d’émotions que j’en ai quasiment oublié d’écouter de la musique. J’ai marché avec leurs auteurs dans les rues de Paris, celles où ils vivaient et celles dont ils se souvenaient, au point d’en être étourdie. Et puis j’en suis arrivée à m’interroger sur mon incapacité à m’arrêter de lire tout ce qui avait un rapport avec ces attentats. Est-ce que je cherche à m’informer ? À comprendre ? À lire enfin quelque chose de rassurant ?  Suis-je dans une sorte de fascination morbide ? Pourquoi est-ce que je me fais encore plus de mal ainsi ?
En tout cas, à un moment donné, par hasard, je suis tombée sur des conseils à propos de l’attitude à avoir vis à vis de nos marmots et de nos adolescents. Mon fils est trop petit pour que je sois concernée par ces articles destinées aux parents d’enfants de six ans et plus. Nous n’avons pas de télévision, donc il échappe aux images perturbantes. Pas de radio non plus, alors il ne peut guère entendre quoi que ce soit d’autre que ce que nous décidons de dire devant lui. Néanmoins, j’ai eu cette pensée dépourvue d’espoir : ce sera utile quand il sera plus grand et qu’il y aura d’autres attentats. Mon fatalisme m’a horrifiée mais j’ai terminé ma lecture. Les psychiatres expliquaient que la peur des enfants était surtout celle qu’ils ressentaient de la part de leurs parents. Ces propos m’ont poussée à ne pas changer les habitudes de mon petit. Je me suis efforcée de jouer avec lui et de l’emmener au parc, malgré l’attrait de l’écran ou l’envie de passer ma journée dans mon lit. Pour l’instant, il n’y a rien d’inhabituel dans son comportement, d’autant qu’à l’extérieur, aucun changement n’est perceptible.

J’avais déjà raconté que le lendemain des attentats, un concert se tenait sur l’une des places. Les gens buvaient leurs verres en terrasse en riant et les rues étaient très animées. Sur les marchés, les producteurs locaux continuent à faire des prédictions météo, l’automne était doux donc l’hiver sera rude, et autres conversations phatiques. Au parc, la petite Faustine souhaite toujours épouser mon fils contre son gré. Pendant ce temps, les parents qui m’entourent discutent des cadeaux de Noël et de ce qu’ils feront le 31 décembre. Bien entendu, je ne m’attendais pas à ce que les gens désertent les rues, surtout quand ils ont peu de raison d’avoir peur. (Encore qu’avec la paranoïa contagieuse d’Internet, j’ai soudain pensé aux six matchs de l’UEFA EURO 2016 qui auront lieu dans le coin et à la menace potentielle que cet événement représentait.) Je sais aussi que je vis dans un quartier agréablement coloré et plutôt populaire, où je croise donc des passants très différents des trentenaires de la classe moyenne que je lis, ce qui me permet de constater que personne ne regarde avec méfiance les femmes voilés ou les hommes barbus vêtus de robe.
Par curiosité, j’ai demandé à mon amoureux s’il avait remarqué une différence sur son lieu de travail depuis les attentats. Il m’a répondu : « j’ai l’impression qu’ici tout le monde s’en fout. Il y a eu une minute de silence, mais personne n’a fait allusion aux événements autour de la machine à café ou de la table du déjeuner. J’ai même du mal à croire que quelque chose de grave s’est passé. »
Il y a bien eu un petit rassemblement mais comme le montre la photo, moins de vingt personnes étaient présentes. Au même moment, ils étaient 500 à Metz, or il y a plus d’habitants à Sainté qu’à Metz. Certes, j’ai vu quelques lumières sur les rebords des fenêtres samedi soir, mais elles se comptaient sur les doigts d’une main en louchant un peu. J’ai aussi croisé un homme qui chantait La Marseillaise en marchant sur le trottoir, dans une indifférence générale telle que j’aurais presque pu l’imaginer. Et ah oui, dans l’école où mon fils va, la sortie scolaire de moins de deux heures à la bibliothèque d’à côté a été annulée. (Hashtag absurdité).
Je m’étonne de cette indifférence car je me souviens des nombreux rassemblements après les attentats de janvier, des pancartes « Je suis Charlie » affichées sur toutes les devantures et des bribes de conversations à ce sujet saisies en passant à proximité des cafés. En tout cas, pour résumer, d’un côté je lis des mots et des expressions angoissantes (terreur, troisième guerre mondiale, attaque chimique, état d’urgence). De l’autre, si je me fie aux attitudes des personnes qui m’entourent dans ma vie quotidienne, rien de grave ne s’est produit en France.*

Depuis plusieurs années, j’ai entendu et lu qu’il fallait se méfier des images et des écrits sur Internet. Les unes sont trafiquées et filtrées. Les autres sont souvent anonymes et véhiculent de fausses informations. Pourtant, j’ai l’impression qu’en ce moment, la vie et la réalité sont derrière mon écran. Dans mon foyer, c’est le présent, cette « guerre » répètent nos puissants hommes cravatés. Dans ma rue, je retourne dans le passé, dans l’avant 13 novembre 2015. Doucement, je l’espère (car ça ne peut se produire que si les attentats cessent), ces univers vont se rejoindre. À dire vrai, dans mes timelines, c’est déjà perceptible. En attendant, je suis consciente d’avoir beaucoup de chance de ne pas vivre dans la psychose parisienne car je change d’ambiance dés que je sors de mon appartement. Ce n’en est pas moins étrange puisque c’est aux Parisiens que je m’identifie le mieux. Enfin, j’en tire une constatation évidente : pour la première fois depuis mon emménagement dans cette ville, je regrette de n’avoir aucun ami à Sainté. Je ne peux pas aller prendre un café pour discuter librement, pour s’unir ou s’engueuler, pour partager des émotions à travers un ton de voix, un souffle ou un regard, sans écran interposé.

* Je sais qu’il y a au moins une Stéphanoise parmi mes lecteurs et je serais curieuse de connaître ses impressions à propos de sa ville. Si jamais elle a envie de s’exprimer, qu’elle n’hésite pas !

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