Archives mensuelles : janvier 2011

Où il est question de prières pour contrer un licenciement, de l’utilité de la littérature, de mon existence en tant que personne prénommée Nathalie durant trois minutes, de pain qui rend heureux et amoureux, et autres rencontres du lever au coucher du soleil.

J’ai fermé la lourde porte de mon immeuble alors que les couleurs du lever de soleil commençaient à s’étaler en bas du ciel, au bout de la route. A cet instant là, j’ai su qu’il ferait beau aujourd’hui, même s’il faisait encore nuit. Sur le chemin que je suis en automate, mes yeux fatigués ne voient que des halos lumineux autour des phares, des feux, des arcs-en-ciels miniatures sur la chaussée humide, des visages sous les néons de la station de métro…

Soudain, je découvre Monsieur Passager Numéro 3 sur l’escalator à côté de moi. Après un salut courtois, il me souhaite une bonne année puis lance : “toujours fidèle au poste ? Vous avez bien redémarré le boulot ?” “Oui et vous, comment ça se passe ?” L’air résigné, il se contente de dire : “ça se passe, ça se passe… Ce n’est pas comme si c’était une vocation mais bon, c’est la vie. J’attends la retraite maintenant.” Je compatis et, en tant que bibliothécaire qui va travailler sans déplaisir, je savoure ma chance au passage, une fois de plus.

En voyant la foule remplir le bus au-delà de sa contenance, je décrète : “le prochain va arriver, je vais l’attendre”. Trois minutes plus tard, je monte donc dans un bus quasiment vide qui démarre avant le précédent puisque le conducteur de ce dernier ne parvient pas à fermer les portes entravées par les corps humains entassés. Selon les jours, consternée, j’oscille entre tristesse et fou rire face à cette scène de bêtise humaine qui se renouvelle inéluctablement tous les matins.

Mollement assise sur le siège, mes perceptions restent brusques et fragmentées : la larme scintillante sur la joue d’un petit garçon au visage impassible (quelle était la cause de ce chagrin récent ?), le sourire d’une jeune femme au regard vague, plongée dans une rêverie délicieuse de toute évidence (quelles sont les pensées qui l’emportent ailleurs ? Quel est l’univers agréable qu’elle se construit loin de ce trajet monotone ?). Entre la musique éthérée que j’écoute au casque et mes déambulations visuelles, je me laisse hypnotiser et manque rater mon arrêt. J’appuie sur le bouton rouge d’ouverture de la porte de justesse, mais la fraîcheur de l’air me revigore assez pour me ramener à la réalité. Je dépose des bises sur des joues et je serre des mains machinalement avant de rejoindre mon sous-sol habité de livres.

Une femme d’âge mur frappe à la porte, puis l’ouvre timidement. Elle me demande sur un ton très doux : “j’ai rendez-vous avec mon patron dans une demi-heure. Je crois qu’il va m’annoncer mon licenciement, alors j’aimerais savoir si vous avez des livres de prières que je puisse lire avant…?” Je suis touchée par sa question mais je n’en laisse probablement rien paraître en lui répondant : “De quelle religion ? J’ai des livres de prières juives, catholiques, musulmanes…” “Il y en a tant que ça ?” “Oui… Il y a beaucoup de religions et beaucoup de prières”. “Ce n’est pas important, c’est toujours le même Dieu…”. Je l’emmène dans des rayons qu’elle parcourt, visiblement indécise. Finalement, je l’aide en lui proposant un gros livre de “Prières de toutes les religions et de toutes les époques”. Elle le saisit timidement, comme s’il s’agissait de son seul espoir, fragile et à manier précautionneusement. Ensuite je lui souhaite bonne chance pour son rendez-vous malgré tout. Elle me remercie distraitement, avant de sortir en serrant l’ouvrage contre elle.

Ma deuxième visiteuse est une dame assez âgée. Elle m’explique qu’elle est couturière. Au sein d’une association, elle fabrique des vêtements de poupées et de jouets pour les enfants malades victimes de handicaps. Elle veut consulter une revue féminine parue entre 1920 et 1950 dans laquelle il y avait, toutes les semaines, des patrons de couture. Elle est la première personne à vouloir la lire depuis que je travaille ici (plus de cinq ans) et sans doute depuis plusieurs décennies d’après la couche de poussière accumulée sur cette étagère. J’ai déjà feuilleté un ou deux numéros de ce périodique lors de mon arrivée, par curiosité. On y explique aux jeunes filles à jupe au-dessous des genoux comment devenir de bonnes mères et des épouses disciplinées. Le contenu aurait de quoi rendre féministes les femmes les plus indifférentes au féminisme. Bref, je place des piles sur une table. Deux heures plus tard, je m’enquiers poliment des résultats : “vous trouvez ce que vous cherchez ?” L’œil brillant, elle m’explique avec enthousiasme : “oui et je trouve même des recettes de cuisine !” Je m’aperçois alors qu’en réalité, elle lit chaque exemplaire en intégralité, en revivant une bonne partie de son adolescence comme elle me le confirmera ensuite. Je songe, amusée, que je n’aurais jamais pensé qu’une femme puisse actuellement être nostalgique en lisant cette revue dans laquelle les filles sont des esclaves sans cervelle… La nostalgie emprunte décidément de curieux chemins.

Cette dame fait partie de ces individus qui ont une opinion sur tout et la communiquent très volontiers. Par conséquent, à la fin de la journée, j’aurais toutes sortes d’informations à son sujet, de son enfance à ses petits enfants, en passant par sa vision de la politique. A un moment donné, elle me confie : “quand je pense aux inondations en Australie, à ces gens qui ont tout perdu… C’est horrible non ?” “Si” (dis-je sans la moindre originalité) “A Lyon, il faut qu’ils se méfient aussi. La Saône et le Rhône ont déjà débordé par le passé” “Ah ? C’était il y a longtemps alors…” “Pas tant que ça, ma mère me racontait que petite fille, elle avait vu les gens circuler en barque en plein centre-ville” (étant donné son âge approximatif, et si c’est sa mère petite fille qui l’a vécu, c’était plus de cent ans plus tôt). Elle reprend : “ils construisent plein d’immeubles dans des zones marécageuses à Lyon en ce moment, or l’eau est comme la mémoire : elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Je ne sais pourquoi je me répète sans dire un mot “l’eau est comme la mémoire, elle repasse toujours là où elle est déjà passée”. Puis, je remarque intérieurement que décidément, les gens croient systématiquement qu’une situation qui s’est produite se reproduiraquelle que soit l’évolution de la société. En tout cas, prochaine inondation ou non, guerre à venir ou pas, je quitte la bibliothèque en fin d’après-midi sans avoir vu le temps passer, comme d’habitude.

Depuis qu’une longue grève des TCL m’a obligé à me déplacer à pieds pour ne pas perdre mon travail, j’ai pris l’habitude d’effectuer cinq kilomètres et demi de marche pour rentrer chez moi tous les jours (sauf averse de pluie ou de neige glaciale quand je n’ai pas de parapluie). Au dessus des quais, le ciel est aussi rose et suave qu’une fraise tagada. Je m’arrête pour déguster sa couleur de toutes mes prunelles, accoudée au pont. Je vois venir vers moi un homme barbu couvert de tatouages, en débardeur malgré la température automnale, au visage bouffi d’alcoolique et à la barbe épaisse. Il s’adresse à moi : “do you have a lighter please?” J’ai suffisamment prononcé cette phrase par le passé en Angleterre ou en Irlande pour la comprendre immédiatement donc je lui tends mon briquet. Lorsqu’il s’exclame : “oh you speak english!”, je comprends qu’il a dû poser cette question plusieurs fois en pensant : “idiots de Français qui ne comprennent pas que je veux un briquet pour allumer la cigarette plantée entre mes lèvres”. Je lui avoue modestement “a little bit but I am not fluent in english”. Puis, il me demande (en anglais) si je suis de Lyon. “No, I’m from Marseille” (c’est faux mais lui donner le nom du patelin d’où je viens m’obligerait à le situer plus précisément or cette idée m’épuise d’avance). Il a l’air très content de l’apprendre car il connaît Marseille, “le wieux porte and la cainnebier”, il jouait dans un groupe de rock qui faisait des tournées en France et notamment au Poste à Galène (que j’ai fréquenté durant mes années estudiantines). Ensuite il veut savoir : “What are you doing in Lyon ?” “I’m a librairian”. “Oh you’re a well educated girl!” Euh… “I hope so”.

”And what are you reading ?” Euh… “novels” dis-je pour simplifier. Il me raconte alors qu’il a lu beaucoup de romans dans son enfance et durant son adolescence, mais il n’en lit plus parce qu’il veut apprendre quelque chose quand il lit, donc il lit de la philosophie, de l’économie, des livres de sciences humaines… car un roman, ce n’est que du divertissement (“you know Stephen King ? Absolute Shit!” s’exclame-t-il vigoureusement). Si je n’avais pas la flemme de m’exprimer en anglais et si je n’étais pas fatiguée par ma journée de travail, je lui expliquerais qu’à mon avis, on peut aussi apprendre quelque chose d’un roman, en particulier s’il est bon. Et même si j’ai cessé de lire Stephen King à la fin de l’adolescence, ses bouquins en disent long sur les moeurs dans le Maine, l’alimentation des Américains (j’ai découvert l’existence des sandwichs salami-mayonnaise en lisant ce romancier, ce n’est certes pas vital mais ce n’est pas complètement inutile) et les principales angoisses humaines, mais bref, je n’ai pas le courage de me lancer dans ce débat. Je réagis donc à propos des livres de philosophie en lui annonçant que c’était mon domaine d’études à l’université. Nous énumérons quelques philosophes, Nietzsche en particulier (forcément), mais le soleil s’est couché entre temps alors je lui fais comprendre poliment qu’il faut que je rentre chez moi. “Be lucky!” m’ordonne-t-il en me tapant le dos d’une manière qui se veut certainement affectueuse (même si ma colonne vertébrale apprécie moyennement le geste). En continuant ma route, je constate que je n’aurais jamais imaginé que cet homme était aussi cultivé quand il s’est avancé vers moi… Foutues fausses impressions hâtives liées au physique et au look.

Dans la petite ruelle qui précède la longue montée pour rentrer chez moi, je pousse la porte de la boulangerie au propriétaire imprévisible. En fait, je fréquente peu les boulangeries depuis que nous sommes deux à vivre dans mon appartement puisque mon amoureux se charge souvent d’acheter du pain en quittant son lieu de travail. D’ailleurs, je n’avais pas besoin de pain lorsque je suis entrée dans la boulangerie de la petite ruelle pour la première fois. Je ne saurais jamais exactement pourquoi j’y suis allée. En tout cas, ce jour là, j’ai vu un boulanger pittoresque s’avancer vers moi. Son accoutrement lui donnait l’air de sortir d’un roman de Pagnol, un mégot faiblement incandescent entre les lèvres amplifiait son étrangeté (de nos jours, on ne fume pas dans une boulangerie). Il m’a apostrophé joyeusement : “bonjour Nathalie, une florentine comme d’habitude ?” Je ne me suis jamais appelée Nathalie et j’ignorais ce qu’était une florentine. Néanmoins, sans comprendre pourquoi, j’ai répondu : “oui bien sûr, merci”. “Y a pas de quoi, à bientôt Nathalie”. Je suis ressortie, un tantinet troublée.

Sans raison non plus, j’y suis retournée ce jour là. Cette fois-ci, il n’était pas visible lorsque je suis entrée. Néanmoins, j’ai entendu de loin : “bonjour, ça va comment aujourd’hui ?” “Bien.” En s’avançant vers moi, il a insisté : “vraiment bien ?” “Euh ouais…” Alors, l’air satisfait de son idée, il m’a conseillé : “je vous propose un pain des bois ma grande, ça rend heureux et amoureux.” Personne ne m’avait appelé “ma grande” depuis une quinzaine d’années environ, mais il était difficile de résister à un pain qui rend “heureux et amoureux” donc j’ai accepté sa proposition.” “Merci ma grande et bonne soirée !” m’a-t-il lancé alors que je sortais, perplexe et néanmoins amusée.

La nuit avait englouti la ville dans le brouillard et dans des halos de lumière assez semblables à ceux que je voyais au petit matin. Tout en gravissant ma jolie colline croix-roussiènne, je songeais avec reconnaissance à ces rencontres et à ces dialogues, intéressants ou futiles, qui colorent mon petit quotidien d’un léger nuage de singularité.

Boy Friend – D’Arrest

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Corps invisibles et neige embrumée

*

Il fait nuit dans cette chambre aux stores épais, mais grâce au bruit derrière la porte close, je sais que la matinée s’achèvera bientôt à l’extérieur de la pièce. J’entends la voix de ma “belle-mère”, le rire trop poli pour être franc de ma mère, les gestes nerveux qui font claquer les placards et tinter les verres… La frénésie des jours de fête. Je tâtonne à la recherche de ma montre en renversant progressivement le contenu de la table de chevets, jusqu’à ce que mon amoureux – agacé ou pris de pitié pour moi ? – décide d’appuyer sur l’interrupteur de la lampe. Je constate à voix haute : “midi moins le quart, c’est tard, ils doivent nous attendre”. J’enfile maladroitement un pull sous les draps pour supporter l’attaque du froid au sortir du lit.
Pendant qu’il s’habille, je contemple le jardin depuis la fenêtre du deuxième étage. Quarante centimètres de neige scintillante entourent les nombreux arbres givrés qui posent ci-dessous. Depuis quand n’ai-je pas passé un Noël sous la neige ? La dernière fois, nous vivions sans doute en en mille neuf cent quatre vingt…. dix ? Quatre vingt onze ?
En tout cas, c’était dans l’ancienne maison de mes grands-parents non loin de la mer. La veille, il avait neigé suffisamment pour me permettre de fabriquer un bonhomme de neige qui arborait la vieille pipe de mon père. Ce dernier avait déjà cessé de fumer à ma naissance, mais sa pipe restait posée dans un coin. Je l’inhalais parfois… L’odeur du tabac imbibée dans le bois malgré les années, à la fois âcre et sucrée, caramélisée et épicée, m’intriguait.
La neige était assez inhabituelle dans ce recoin de la Côte d’Azur, mais d’autres régions avaient connu un “record de froid” (répétaient les journalistes), notamment le petit village normand que nous avions quitté durant Noël.

Il ne faisait jamais nuit dans ma chambre enfantine au papier peint diabolique. Les rayons du soleil s’écoulaient entre les rideaux oranges et formaient des gouttelettes tremblantes sur le lit. Autre lieu, autre luminosité, mais là bas aussi, j’écoutais l’agitation familiale. Celle-ci était presque semblable et cependant différente : le bruit d’une chaîne sportive regardée par mon grand-père, les pas traînants de ma grand-mère dans le couloir, les conversations à propos du repas… Sans voir les visages ni les gestes, je percevais la familiarité entre les interlocuteurs, celle qui n’existe pas encore entre mes parents et mes beaux-parents. Eux, ils ont les rapports guindés de ceux qui se connaissent depuis quelques heures. Courtois en attendant éventuellement de devenir proches, ils tiennent surtout à se faire bonne impression.
J’étais éveillée depuis longtemps, mais je retardais le moment de sortir du lit. Je savourais cette impression d’être si proche d’eux tout en étant à l’écart du mouvement, entre la tranquillité silencieuse de la nuit et l’agitation fiévreuse qui précède la fête.
Le téléphone a sonné (la sonnerie ancienne des téléphones dont les numéros devaient s’accrocher aux doigts et former des demi-cercles pour être composés). Quelqu’un a décroché. Au bout de plusieurs minutes, j’ai entendu mon père dire : “c’est surtout pour ma fille que ce sera pénible, c’était sa chèvre. Elle va être malheureuse”. J’avais un pressentiment mais je devais le confirmer, donc j’ai ouvert la porte de ma chambre. “Oh le téléphone t’a réveillé…” La vérité n’avait aucune importance, alors j’ai acquiescé pour ne pas perdre de temps. Mon père m’a annoncé : “ta chevrette est morte de froid”. J”ai balbutié : “mais pourquoi ?” Cette question était la seule à pouvoir entraîner une réponse, me semblait-il. J’ignorais encore qu’on ne sait jamais exactement de quoi on meurt.

Nous sommes revenus en Normandie après les fêtes de fin d’année, en pleine nuit. Le lendemain matin, je suis allée dans la grange pour comprendre comment une chèvre alpine avait pu mourir de froid alors qu’elle avait un abri à sa disposition.
Mes parents s’étaient déjà débarrassés de son corps avant mon réveil. Chez nous, les morts sont invisibles de préférence. Je n’avais pas le droit d’assister aux enterrement, et les animaux étaient jetés dans une poubelle (la vision du corps rigide de mon premier chat plongé dans un sac en plastique gris parmi des épluchures de légumes reste accrochée à ma mémoire). Dans la famille, on ne respecte pas les cadavres, on s’en débarrasse rapidement, comme on jette une enveloppe usagée après avoir lu tant bien que mal son contenu.
Enlever sa dépouille en douce était facile, mais les preuves restaient visibles sur la porte de la grange… Je les ai effleurées du bout des doigts pour accepter leur réalité. En fait, enfermée dehors, la chèvre avait essayé de casser la porte à coups de sabots pour survivre. Même si mes parents chuchotaient, j’ai compris l’histoire rapidement : le paysan chargé de s’occuper des animaux en notre absence était intervenu en voyant la neige, afin de protéger les bêtes en les enfermant au chaud. La chèvre avait dû s’éloigner dans le prés pour jouer, comme elle le faisait souvent. Il n’a pas fait l’effort d’aller la chercher car “une chèvre ça ne sert à rien, ça n’a aucune valeur” (sic). Pour la première fois probablement, j’ai souhaité la mort d’un homme. Je n’avais que dix ou onze ans, mais je percevais la souffrance que la bête avait dû ressentir alors que sa survie tenait à un simple geste : l’ouverture d’une porte… Mourir ainsi était ridicule et injuste pour la petite fille que j’étais.

En réalité, je suppose que ce n’est pas la neige à Noël qui me rappelle ce meurtre cet accident, mais un autre coup de téléphone récent. Il était 19h45 un samedi soir. On redoute généralement un appel téléphonique à une heure incongrue parce qu’il peut amener une mauvaise nouvelle. A 19h45, en revanche, je m’attends à une conversation banale avec mes parents puisqu’ils me téléphonent toujours à cette heure là, au moment où ils prennent l’apéritif. J’avais donc une voix relativement enjouée en décrochant le téléphone, d’autant que j’étais agréablement entourée par un couple d’amis.
Ma mère m’a annoncé : “Mamie est morte vers 17 heures, euh non à 17h30, aujourd’hui”. Machinalement, j’ai essayé de comprendre l’importance de ce détail horaire… Qu’est-ce qu’une demi-heure représente pour une vielle dame qui passe ses journées allongée sur un lit sans la moindre activité ? Est-il moins pénible de mourir entre chien et loup plutôt qu’à la nuit tombée ? Dans la foulée, par réflexe, j’ai posé une question idiote : “morte de quoi ?”, comme si son décès était imprévisible. Après un bref silence, ma mère m’a répondu sur un ton agacé : “de quoi… de quoi… d’épuisement”. Morte d’épuisement…. Morte d’un arrêt cardiaque, morte d’une chute dans une baignoire ou morte de vieillesse, n’importe quoi me paraissait plus supportable à entendre.
Ensuite, j’ai proposé à ma mère de rentrer pour l’enterrement alors que je connaissais déjà sa réponse, toujours la même : “non ne viens pas, épargne-toi ce calvaire, ça ne sert à rien, tu peux penser à elle sans assister à cette cérémonie glauque… Tu ne vas pas prendre un jour de congé et traverser des kilomètres pour ça”. Ça, ça… “Oui mais elle aurait voulu que je sois là. C’était important pour elle…” “Elle n’en saura rien, les morts ne sont conscients de rien, et ça ne la ramènera pas de toute façon. Je voulais simplement te prévenir car c’était quand même ta grand-mère”.

Ai-je inventé le reproche que j’ai perçu dans cette phrase ? C’était quand même ta grand-mère, même si tu ne lui avais plus téléphoné depuis trois semaines alors que je te répétais “pense à l’appeler, elle a besoin de réconfort”. C’était quand même ta grand-mère même si sa mort t’importait si peu, petite fille ingrate… Quoi qu’il en soit, en annonçant ce décès à mon amoureux, j’ai lu dans son regard qu’il se remémorait les soirs précédents pendant lesquels j’annonçais plusieurs fois par nuit : “demain j’appelle ma grand-mère, il faut absolument que je l’appelle”, sans jamais composer le numéro de sa chambre. Ensuite, un ami a essayé d’atténuer ma culpabilité en m’affirmant : “”projeter d’appeler” est le principal, ce n’est que ta procrastination qui ne te l’a pas fait faire. C’est l’intention qui compte comme on dit.” Non, ce n’était pas de la procrastination mais un honteux mélange d’égoïsme et de lâcheté… C’était un abandon, tout simplement.

Ma dernière conversation avec elle avait été aussi éprouvante que ma dernière vision d’elle. “Tu viens toujours samedi ?” “Euh non mamie, ma venue n’était pas prévue… Je vis à Lyon et je travaille le samedi.” “Bon et bien, travaille bien, je sais que tu fais des études difficiles”. J’étais tellement surprise que j’avais oublié de rectifier : “c’est à dire que je suis bibliothécaire, elle est loin ma vie d’étudiante hein…” Abasourdie, je m’étais contenté de bredouiller “euh merci” avant de raccrocher. Ensuite, j’avais interrogé ma mère : “est-ce qu’elle perd la tête maintenant ?”. “Non mais le soir ils la bourrent de tranquillisants qui l’empêchent d’être cohérente, c’est interdit mais ils le font quand même”.
Pour de nombreuses raisons, cette explication m’avait laissé très dubitative. (…) J’étais censée allée la voir pour mes trente ans, or ma mère avait finalement refusé de m’amener dans la maison de retraite, sans raison, comme si elle avait voulu m’épargner l’amnésie de ma grand-mère. Je sais que j’ai l’air d’être paranoïaque, mais j’ai assez d’expérience pour savoir que mes parents essaient toujours de me protéger le plus longtemps possible en me cachant les nouvelles douloureuses.
Puis je me suis rappelée du jour récent où mon père m’avait dit : “C. [ma mère] a appris que le personnel de la maison de retraite ne donnait pas ses médicaments à ta grand-mère, alors elle a mis la boîte dans le tiroir de sa table de chevet, mais ils la lui ont confisquée !” Le personnel d’une maison de retraite qui refuse de donner les médicaments dont elle a besoin a une patiente tout en la bourrant de somnifères interdits… est-ce crédible ?
Par ailleurs, même si mon père était sincère, il n’avait pas entendu la phrase prononcée par ma mère au mois d’août, celle que j’avais retranscrite ici d’ailleurs : “Tu te rends compte, elle ne peut même plus se suicider puisqu’elle est paralysée. Les infirmières lui donnent les médicaments dont elle a besoin donc elle n’a pas la possibilité d’avaler la boite”. Maman, est-ce que par hasard tu aurais….? J’y ai pensé instantanément mais je n’ai pas osé lui en parler. Qu’est-ce que cela changerait ? Je ne pourrai pas la blâmer d’avoir essayer de la délivrer, et de toute façon, si c’était le cas, ce projet a échoué… ll n’empêche que cette idée m’avait glacée.

En apprenant sa mort, je suis restée impassible. J’ai dit à mes invités : “non mais je ne veux pas casser l’ambiance, continuez” (à boire, à parler, etc.) Je me suis resservie une bière pour trinquer avec eux, comme si de rien n’était. Quoique… Sans cet évènement, serais-je allée dans ce bar après minuit alors que j’avais déjà beaucoup trop bu ?
J’y ai rejoint un vieil ami et sa nouvelle copine. Ils étaient littéralement aimantés. Dans mes souvenirs flous, je garde essentiellement l’image d’une bête à un seul dos (l’autre dos était colmaté au canapé) avec quatre jambes et quatre bras. Je les regardais mi frustrée agacée (leur état ne favorisait pas la discussion), mi blasée amusée (oh qu’ils sont mignons ces amoureux indifférents à ce qui les entoure !), entre condescendance et connivence…
Malgré toute l’affection que je leur portais, ma conscience altérée par l’alcool errait très loin d’eux… dans les après-midi estivales de Provence, brûlantes et langoureuses, lorsque mamie faisait mes “cahiers de vacances” à ma place pendant que mes parents dormaient ; du haut des manèges quand j’apercevais sa silhouette voûtée m’attendant patiemment ; juchée sur le siège enfant d’un caddie, tandis que je réclamais les Kinder Surprise qu’elle m’achetait systématiquement…
Entourée de mes amis, en finissant des verres et en remplissant des cendriers, c’est à mon ingratitude enfantine que je songeais. Le lendemain matin, la voix maternelle au téléphone restait mon souvenir le plus précis de la veille, comme si cet effort pour l’oublier ensuite dans l’étourdissement l’avait au contraire définitivement cristallisé.

C’est sûrement étrange de se remémorer la mort d’une chevrette en apprenant celle d’une vieille dame, malgré la neige, l’absence de corps, l’épuisement et la culpabilité (j’étais absente durant leur agonie), mais les deux hivers ne cessent de se télescoper dans les conversations, en dépit de leur distance chronologique.
Hier soir, mes “beaux-parents” s’inquiétaient de la rigueur du climat pour leurs hôtes méditerranéens, alors mon père leur a raconté l’ancienne maison normande, le jour où nous avions été ravitaillés en hélicoptère à cause de la neige, l’eau qu’il fallait verser pour dégeler les abreuvoirs des lapins, de la jument et de la chèvre… Il leur a décrit le vieux paysan responsable des animaux en notre absence, exemple de Normand campagnard, bourru, parlant le patois…
Peu de temps après, je partageais une cigarette avec ma mère sur le palier verglacé pendant qu’elle ressassait : “tu as eu de la chance de ne pas avoir vue mamie dans les derniers instants… Elle était devenue si maigre, ses mains étaient tellement fines… On aurait dit une toute petite fille perdue. D’ailleurs, je ne m’étais jamais rendue compte qu’elle avait de grands yeux… Son visage était tellement émacié qu’on ne voyait plus que ses yeux, ses grands yeux de vieille petite fille perdue.” Après une expiration de fumée bruyante, elle avait constaté d’une voix lasse : “et puis tu vois, tous les soirs à cette heure-ci, je pense : il faut que j’appelle ma mère. C’est idiot mais je ne peux pas m’en empêcher”.

Cependant, en ce dimanche 25 décembre 2010 à midi, il est temps de rejoindre le reste de la famille, mes parents (je n’ai plus qu’eux) les siens, et ses frères. Nous prenons l’apéritif en guise de petit déjeuner. Le feu brûle dans la cheminée, comme dans la maison normande, comme dans la maison au bord de la mer, comme lors de mes rares Noël enneigés précédents…
Je vis mon premier Noël sans ma grand-mère, si loin de la mer, chez mes “beaux parents”, dans ce village enseveli sous la neige, et pourtant rien n’est réellement singulier. A travers les rituels, les couleurs, les odeurs, les émotions, je reconnais les années précédentes et les absents.
Dehors, les flocons tombent de nouveau, lourds et réguliers (comme “l’horloge du salon qui dit oui qui dit non”…) A mes côtés, ma mère remarque : “avec la brume, on ne distingue rien, il n’y a plus d’horizon…” “Oui, la neige fait disparaître les lignes de fuite, les perspectives”. Par la même occasion, sans comprendre clairement pourquoi, je trouve l’expression “ligne de fuite” terriblement belle et indispensable. Elle ajoute : “Face à ce genre de paysage, on comprend très bien pourquoi les monstres naissent dans les régions brumeuses, on peut tout imaginer dans ce brouillard”. Oui… les monstres ou les spectres…

*Listening MirrorFalling Under

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