Archives mensuelles : mars 2009

De l’évidence amoureuse et de la magie triste des étreintes d’aéroport

Depuis la veille, j’étais surtout anxieuse. C’était une anxiété diffuse, sans cause apparente, peut-être celle de l’évènement imprévu ou du non évènement tant attendu, alors j’avais trois heures d’avance quand je suis arrivée devant l’aéroport. J’ai dû faire des kilomètres sous les néons dans la galerie marchande, contemplant des objets que je n’avais aucune intention d’acheter, avant de me résigner à m’asseoir sur une chaise métallique inconfortable face au ciel. Dans l’avion – une demi-heure de retard – j’ai gardé les yeux fermés sans trouver le sommeil. Le rythme des battements de mon cœur dominait la musique que j’écoutais. A l’atterrissage, j’ai encore dû franchir trois escaliers et de nombreux couloirs… Je marchais de plus en plus vite en me demandant combien de pancartes “Exit” allaient encore m’accompagner jusqu’à l’issue du labyrinthe.

En sortant de la zone réservée aux passagers, j’ai eu une réminiscence de l’époque où je faisais des trajets France-Afrique avec une pancarte autour du cou “mineure accompagnée”, aux côtés d’une hôtesse de l’air, une grande dame mince très gentille qui me prenait parfois en photo avec un polaroïd (il paraît que j’étais mignonne autrefois). Ces jeunes femmes vantaient mon calme malgré des vols très longs et me prenaient en exemple (en réalité, elles ignoraient que la peur me rend systématiquement silencieuse). A l’arrivée, remplie d’angoisse (”et s’ils m’avaient abandonnée ?”), je mettais toujours longtemps à repérer mon père ou ma mère…

Mon amoureux, en revanche, je l’ai vu immédiatement. Il a couru vers moi, et l’évidence renaissait déjà. “Do you have a lighter please?” ai-je demandé au fumeur croisé en franchissant les portes automatiques. La première taffe m’a tourné la tête, à moins que ce ne soit ses bras autour de mes épaules… En tout cas je suis entrée dans la navette en titubant légèrement, avec un sentiment d’irréalité qui a mis plusieurs minutes à s’estomper. Dans le bus, nous avons parlé tout le long du trajet, sans rien dire d’important, pourtant l’évidence devenait flagrante à mesure que nos vies parallèles se recroisaient.

L’évidence est bizarre et inracontable. C’est le sentiment qui pourrait faire croire à cet idéal absurde de l’âme sœur, même pour quelqu’un comme moi qui ne crois qu’en l’éphémère et en la putréfaction des corps sans âme. C’est un dialogue, un emboîtement parfait, une complicité… Y compris dans “la lose, notre spécialité” comme il dit : quelqu’un me rattrape en me criant que j’ai oublié mon argent dans le distributeur – je suis souvent involontairement généreuse – tandis que le patron d’un Pub lui rend son portefeuille abandonné sur un comptoir… “Pas un pour sauver l’autre”, avouons-nous en chœur, mi-affligés mi-soulagés. C’est aussi cet émerveillement réciproque face à la carcasse noircie d’une voiture en plein milieu de la route : “qu’elle est belle dans cette rue là, avec cette perspective !”, ce regard qui signifie “tu sais hein – oui je sais” lors de ce concert, ses mains qui enserrent ma taille exactement au bon moment lorsque les guitares résonnent et que les lumières stroboscopiques impriment des éclairs sous mes paupières… Et le reste, de l’anecdotique à l’inoubliable, sans oublier l’introuvable ailleurs.

L’évidence n’avait pas vraiment disparu avec son absence, mais elle s’était atténuée. Comme un ancien croyant dont la foi s’était délitée et qui a soudain une révélation, comme cette nostalgie face à un lieu passé où sont contenus des souvenirs et des racines – celle que j’ai vue dans le regard des autres – comme cette émotion quand je retrouve la mer alors qu’elle ne me manque pas réellement dans ma ville aux deux rivières… C’est simplement la certitude d’être de nouveau à sa place, y compris quand celle-ci était dissimulée sous le temps ou les doutes.

J’avais en tête la dernière phrase que j’ai lue d’elle : “tu vas connaître la magie des bisous d’aéroport” et elle avait raison, mais en passant mes doigts sous le tissu rêche de son pull pour sentir sa peau, pendant que mes lèvres s’accrochaient aux siennes, à l’intérieur de la foule et entre les valises, je pensais : “la magie triste des étreintes d’aéroport” – et on se serre comme si c’était la dernière fois parce qu’on ne sait jamais : de loin rien n’est tangible… Il m’a murmuré “c’était la période difficile : deux mois sans se voir, maintenant on va se retrouver tous les quinze jours” ; j’ai acquiescé, les mots se pressaient trop pour être prononcés les uns après les autres. Comme à l’accoutumée – pudeur oblige – nous nous sommes dit au revoir avec des onomatopées… peu importe, le langage de nos corps remplaçait les discours.

J’ai quitté Dublin, avec un pull à capuche noir estampillé “Mogwaï”, un crayon du “Burlington Hotel” pour contenir mes cheveux emmêlés par le vent irlandais et les plaisirs nocturnes, un ticket d’embarquement “Dublin Airport Terminal 1″ et deux photos floues sur un téléphone portable : d’infimes preuves, presque rien, mais dans mes sens j’ai tout gravé, et si c’était possible je tatouerais sa voix, ses phrases, ces situations… Néanmoins la marque du ressenti est suffisamment profonde pour ne pas cicatriser avant la prochaine fois, je crois, j’espère…

Ce matin, quand je suis entrée dans le hall de l’endroit où je travaille, deux collègues bavardaient en me fixant. Je n’ai entendu que la seconde : “c’est peut-être le printemps qui lui fait ça”. Alors je lui ai demandé de quoi elle parlait. La première m’a expliqué “on se disait que tu étais rayonnante aujourd’hui, et je pensais que c’était le printemps qui te faisait cet effet”. J’ai souris – ce serait trop long à expliquer et ce n’est pas comme si ma vie vous concernait – avant de rejoindre mon sous-sol quotidien : je rayonne et malgré les doigts croisés, tout ira bien.

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Page 123 [Tristant Egolf - Le seigneur des porcheries]

WaXou m’avait désignée le 2 décembre 2008 (!) pour obéir à cet énoncé : “ouvrir le livre de son choix à la page 123 et citer les cinq lignes qui débutent justement à la cinquième ligne, en prenant soin de préciser titre, auteur, éditeur et année d’édition de l’ouvrage.” J’avais participé cinq mois auparavant, alors j’ai laissé passer quelques semaines… Donc :

“C’était étrange d’avoir un moment à soi – et pas seulement un moment, mais une pleine réserve de moments à venir, et dont aucuns ne voulaient lui faire la peau. S’il en avait eu la force, il en aurait rassemblé quelques-uns et les aurait serrés dans une boîte à cachets, pour plus tard.”

“Le seigneur des porcheries”, Tristan Egolf, Gallimard (Folio), 1998.

Il y a les livres que je lis parce que quelqu’un me les prête, il y a ceux dont j’ai entendu parler ou qui m’ont été recommandés, et puis il y a ceux que je prends sans raison apparente. Celui-là ne vient pas d’une bibliothèque, je l’ai acheté, ce que je fais rarement. Je ne savais rien de lui. J’ignorais qu’il s’agissait du premier roman d’un écrivain américain qui s’est suicidé il y a 4 ans. En fait, c’est la couverture qui a attiré mon attention, d’abord en raison du titre, puis de cette image à la couleur chaude passée : un homme à l’allure rustique et aux mains de travailleur dont on ne sait s’il s’essuie la bouche ou s’il réprime une envie de vomir. Ensuite j’ai lu la première phrase :

“Il arriva un moment où, après que l’étripage Baker/Pottville se fut calmé, alors que les vingt ou trente derniers citrons de l’usine de volailles de Sodderbrook, Hessiens du Coupe-Gorge, trolls de Dowler Street et autres rats d’usine des quartiers est de Baker étaient fourrés dans les paniers à salade du shérif Tom Dippold et expédiés vers les abattoirs bourrés à craquer de Keller & Powell, que les feux d’ordures de Main Street aient été détrempés et écrasés au milieu des ruines fumantes du Village des Nains, que le gymnase avait été noyé de gaz et envahi par une équipe d’agents de police des contés avoisinants, mal équipés et plus que sidérés, que les pillages dans Geiger Avenue s’étaient calmés, que l’émeute à l’angle de la 3e rue et de Poplar Avenue avaient été maîtrisés, qu’une bande de conducteurs d’engin indignés de l’excavation n°6 d’Ebony Steed avait depuis longtemps rendu sa visite de représailles mal inspirées aux rats de rivière de la Patokah en une bruyante et lourde procession de pick-up Dodge, et que le reste de la communauté était si complètement enseveli sous ses propres excréments que même les journalistes de Pottville 6 durent admettre que Baker semblait atteindre l’arrivée des quatre cavaliers de l’Apocalypse – il arriva ce moment où, dans cet ensemble braillard, tout ce qui restait de citoyens avertis et sobres dans le comité de Green surent exactement qui était John Kattenbrummer et ce qu’il signifiait.”

Non, je n’ai pas oublié de point, c’est vraiment la première phrase. Dans ma vie de grande lectrice qui a lu un nombre incalculable de “1ere phrase” (sans forcément aller plus loin dans sa lecture), je dois dire que le choc provoqué par celle-ci a été intense et que j’ai hésité à aller plus loin. Cette ouverture est géniale, mais rebutante. En pensant que toutes les autres phrases des 607 pages du livre pouvaient être dans la lignée de celle-ci, j’ai eu peur, mais je suis plus curieuse que craintive. Je vous rassure (ou vous déçois), cette phrase est unique en son genre, les autres sont bien plus accessibles. Cependant, par sa violence, son rythme, sa densité, elle donne un bon aperçu du roman.

Pour en revenir à la citation de la cinquième ligne de la page 123, j’ai été étonnée en la relisant, parce que j’avais oublié que ce malheureux (anti-)héros avait connu des “moments dont aucuns ne voulaient lui faire la peau”, suffisamment précieux pour être conservés… Je n’avais gardé que les éléments les plus sombres, voire glauques de son existence. Il faut dire que ce n’est pas facile de vivre dans une toute petite ville américaine où l’alcoolisme, l’inceste, le racisme, et la bigoterie sont omniprésentes. Bref, c’est un roman assez sinistre, mais j’ai souris quand je ne sursautais pas, car la critique que Tristan Egolf fait de son pays infernal est parfois très drôle. Il y a des situations cocasses, entre deux descriptions atroces.

Bref, j’avais besoin du prétexte de ce relais littéraire pour conseiller ce livre aux lecteurs qui s’en sentent capables. Je n’aime pas céder à la facilité des comparaisons – qu’elles soient musicales ou littéraires – mais quand même, ceux qui aiment J.K. Toole (”La conjuration des imbéciles”, pour cette révolte / vengeance envers une communauté), Steinbeck (pour l’aspect social) et Bukowski peut-être (pour… l’atmosphère ?) pourraient prendre plaisir à découvrir “Le seigneur des porcheries”. En tout cas, je le classe parmi les grands romans américains du siècle.

Par ailleurs, je l’ai associé avec bonheur à la musique de Tom Waits, alors comme ça ne fait jamais de mal d’entendre Tom Waits…

(Je refilerai bien l’exercice de la page 123 à certains de mes lecteurs mais j’ignore qui ne l’a jamais fait, depuis le temps).

(Promis, ma prochaine note sera plus autobiographique).

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