Archives mensuelles : octobre 2007

Nous avons perdu tant de temps mon amour…

Je regardais la ville à travers la vitre du bus. Je la vois défiler derrière la même fenêtre (au milieu à droite dans le sens de la circulation, à l’endroit où il est possible d’allonger ses jambes en posant les pieds en dessous du siège d’en face) matin et soir depuis 790 jours environ, comme si j’espérais toujours découvrir quelque chose d’inédit… Je ne sais pas quoi, et ne le saurais sans doute jamais, puisque rien ne change dehors, à part la couleur de la Saône parfois, et encore que je n’en suis pas si sure… Hier je lui trouvais un air de Mediterranée tant ses vaguelettes tendaient vers le bleu, mais la comparaison est tellement improbable que j’ai dû la rêver… Donc j’avais le regard perdu à l’extérieur, parce qu’à l’intérieur non plus rien n’évolue du lundi au vendredi… Et puis le matin, les gens ont cet air machinal et ce regard vide qui me font un peu peur… Je ne dépareille sans doute pas au milieu d’eux, mais je ne supporterais pas non plus de me voir pendant une heure, heureusement que personne ne m’y oblige d’ailleurs… Je viens de m’imaginer dans le bus face à moi-même en cinquante exemplaires, quelle vision terrifiante… Donc, je regardais la vitre du bus – sans savoir précisément ce que j’écrirais, je peux déjà dire que cette note sera longue, excusez-moi, j’ai comme une envie de m’étendre dans des virgules, des points de suspension, et des répétitions, enfin ce n’est pas vraiment volontaire, c’est à l’image de ma journée, que je n’ai pas choisie – reprenons.

Oh peu importe ce que je faisais, puisque de toute façon ça m’a pris sans raison apparente. J’ai revu cette putain de maudite matinée d’août 2006… Ma difficulté à recadrer la situation en me réveillant sanglante et endolorie… Pourquoi est-ce qu’il tourne en rond dans l’autre minuscule pièce en s’arrêtant devant la porte sans entrer, comme s’il était dans une maison inconnue, attendant un signal du genre “enlève ton manteau assieds-toi qu’est-ce que tu veux boire” ? Ah c’est vrai, il attend que j’ouvre les yeux pour me quitter définitivement. Et si je ne les ouvrais pas aujourd’hui ? Si j’attendais dans le lit, sans bouger, jusqu’à ce qu’il ose me réveiller ? Il m’exaspère à déambuler ainsi, en refermant quatre fois la fermeture éclair de son sac à dos… Alors je m’assois et moi aussi, je bouge des objets, parce qu’il faut parler la même langue pour se comprendre mutuellement… Un tiers de visage se profile dans l’ouverture – rapide coup d’oeil – disparaît de nouveau pour poser une question saugrenue : “tu veux bien me laisser t’offrir un petit déjeuner ?” Déconcertée, je bredouille “si tu veux…” Je suis décidée à être calme aujourd’hui. Dans un brouillard surréaliste, je vois entrer un plateau avec une tasse, deux verres, un croissant, des médicaments et des petites étiquettes disposées élégamment. “Le café pour se réveiller, le jus d’orange pour reprendre des forces, le Nurofen pour soigner la gueule de bois, le cognac comme stimulant, tout ce qu’il faut pour te remettre de tes émotions”. Est-ce qu’il se fout de ma gueule ? En fait il a l’air plutôt fier de son présent. Je me vois prendre ces éléments et les vider sur sa tête, le barbouiller de café trop chaud et d’alcool collant, tout malaxer vigoureusement, en écorchant la peau au passage si possible, briser les récipients en les fracassant contre ton nez connard…! Non, j’ai décidé d’être calme aujourd’hui. Calme et digne. Si bien que je me force à avaler un morceau de croissant. La pâtisserie se décompose dans ma bouche pâteuse et desséchée, les miettes collaient au palais. Je bois le café et délaisse le reste. De toute façon, il n’attend pas la fin de mon repas. “Bon alors tu ne veux pas rester mon amie ?” Non. “Tu es sure que je reprends le baladeur que je t’ai offert ?” Oui, et tous tes cadeaux, si tu les laisses je te les enverrai. “Au revoir”. Adieu. “Adieu si tu y tiens…”

Je reste assise par terre longtemps, en me demandant quoi faire du long dimanche qu’il va falloir vivre, et des jours suivants aussi. Les visions d’un sachet pharmaceutique rempli de médicaments et d’un corps désarticulé sept étages plus bas prennent de plus en plus de place dans mon vide cérébral… Je saisis le téléphone. D’habitude je ne leur dis rien, jamais… Quand par hasard je leur fais des aveux (rarement), ceux-ci ont lieu longtemps après les événements. Je ne compte pas sur mes parents pour m’aider. Mais cette fois-ci, je ne pourrais pas faire semblant lorsqu’ils m’appeleront, prétendre “oui il va bien, oui on a passé un bon week-end…” Ce serait insupportable… De toute façon, il faudra bien les mettre au courant. Je vais être calme, annoncer “il m’a quittée”, dire une bêtise du style “ça arrive je m’en remettrai…” Si je tombe sur mon père, je raccroche sans dire un mot ; si j’entends la voix de ma mère, je lui transmet la nouvelle tranquillement comme s’il s’agissait d’une information banale… Raté. Ma mère dit “allo” plusieurs fois, parce que je m’étouffe dans mes sanglots. D’une voix d’outre-tombe, elle murmure “c’est pas vrai c’est une blague… Mais il y a moins d’une semaine il me demandait s’il pouvait passer Noël avec toi, avant hier encore il m’a appelé pour mettre au point une surprise pour ton anniversaire… C’est pas possible… J’arrive.” Je repose le combiné, répète mentalement ces nouvelles aberrantes, plusieurs fois : il y a deux jours il se voyait avec moi à Noël donc quatre mois plus tard ; non mais quand même, il y a deux jours il se voyait encore avec moi à Noël et il me préparait une fête d’anniversaire ! Alors j’envoie des mails, j’appelle et je sais que c’est con, qu’il ne répondra pas, qu’une heure avant j’ai déclaré que de toute façon je ne le contacterai pas, pourtant je ne peux pas m’empêcher de répéter “je veux juste une explication, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis aussi brusquement ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne te demande pas de revenir, seulement de m’expliquer puisque finalement, pendant cette dernière nuit, tu ne m’as donné aucun motif de rupture…”

J’abandonne et attend l’arrivée de ma mère. Six heures de route mine de rien, c’est long, je ne bouge pas. Toujours assise par terre, mon seul geste consiste à saisir un mouchoir propre dans le premier paquet, le deuxième, le troisième… Mon père appelle toutes les demi-heure avec des prétexte absurdes : “c’est pour t’annoncer qu’elle est au péage” “Ok.” “Qu’est-ce que tu fais ?” “Rien.” “Fais quelque chose, prend un livre…”. Une demi-heure plus tard “ça roule bien il n’y a pas d’embouteillage…” “Ah, tant mieux.” “Qu’est-ce que tu fais ?” “Rien” “Allume la télé par exemple…” Une demi heure plus tard. “Elle vient de dépasser Toulon” “Ah bon.” “Qu’est-ce que tu fais ?” “Rien” “Fais quelque chose, téléphone à une amie…” Il est devenu très touchant quand il m’a dit maladroitement, au huitième coup de fil environ, “je vais dans le jardin mais je garde le portable avec moi… Si t’as envie de me parler… Ou si tu veux avoir des renseignements sur les problémes des couples, comment ça se passe entre un homme et une femme…” Après cette phrase, j’ai souri tendrement en raccrochant.
J’écrivais précédemment que mes parents n’avaient jamais rien su de mes difficultés. C’est un peu faux, nécessairement. J’essaie d’être souriante et enjouée avec eux, y compris dans les pires moments. Je ne leur révèle pas mes secrets, ma vie amoureuse, mes échecs quels qu’ils soient. A l’âge de 23 ans, j’ai fait beaucoup de confidences à ma mère, en une seule soirée, parce que j’avais pris de la coke quelques minutes auparavant. Malgré tout, j’ai été capable de laisser de nombreuses zones d’ombre. Enfin de toute façon, ma mère me comprend. Dire qu’elle lit en moi comme dans un livre ouvert, ce ne serait pas assez fort, parce qu’elle n’a même pas besoin de déchiffrer des caractères… Mes silences, mes tons de voix, mes expressions, tout lui parle instantanément, je suis transparente. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai jamais compris comment elle pouvait m’aimer autant… Avec mon père, en revanche, je suis muette et masquée, il en a toujours été ainsi. Je n’ai su qu’il connaissait ma fragilité qu’à l’époque où j’étais très malade, lorsqu’il m’a hurlée “tu te suicides à petit feu depuis des années !” Cette phrase n’est plus sortie de mon crâne depuis. Je me souviens du ton de sa voix, de ses mimiques, de l’heure, du moindre détail qui l’a accompagnée, parce qu’elle m’a blessée autant qu’une insulte. Ce n’est pas son sens qui m’a heurtée aussi douloureusement. Je ressentais essentiellement de l’humilation. Lui qui ignorait mes abus de drogue, mon alimentation anarchique, mes échecs amoureux, ma tentative de suicide… Lui qui ne voyait qu’une étudiante souriante et réservée, il avait réussi à me démasquer…

En réalité, ces cinq longs paragraphes ont dû durer le temps d’un feu rouge. J’ai voulu retourner dans mon livre pour penser à autre chose, et j’ai peut-être compris d’où venait ce mauvais souvenir… Ce livre, il me l’a offert le jour où il me quittait. Je le lui ai renvoyé par la Poste avec tous ses autres cadeaux. Quand il est revenu, il m’a proposé de me le rendre de nouveau “tu l’acceptes maintenant ?” “Oui évidemment.” L’autre jour, il l’a remarqué sous ma table basse… “Tu ne l’as toujours pas lu ?” “Bon, je vais m’y remettre”. Parce qu’en plus il m’intéresse ce bouquin… Pourtant il reste associé à ce moment, autant que les chansons écoutées à l’époque (je l’ai déjà écrit). C’est stupide… Je pense – quel lieu commun – à ces panneaux de signalisation à sens unique, quand tu t’es trompé mais qu’il n’y a plus aucun carrefour pour faire demi-tour. Aucune impasse non plus, parce qu’il est toujours possible de retrouver d’autres déceptions anciennes, d’y rajouter des détails et des interprétations désagréables, irréels peut-être, c’est le propre des souvenirs, d’être à la fois flous et beaucoup trop précis, entêtants… Je n’éprouve plus de douleur, de haine, ou de colère lorsque je m’aventure involontairement dans ces cases inutiles de ma mémoire, plutôt de la culpabilité, un sentiment d’absurdité aussi. A quoi te sert donc de te faire une piqûre de rappel quand le vaccin est toujours efficace ? Puisque tout va bien maintenant, pourquoi chercher des croûtes à gratter ? Sauf qu’au fond, je ne sais toujours pas répondre si on me demande “et pourquoi vous vous êtes séparés il y a 14 mois ?” Donc comment est-ce que je peux le croire quand il parle de vie ensemble, de famille etc. alors qu’il disait la même chose deux jours avant de m’abandonner…?
Récemment, une radio diffusait “with or without you”. Je lui ai dit “tu te souviens quand tu résumais notre relation à “I can’t live with or without you”?” “C’est parce qu’on était jeune, maintenant je vis très bien avec toi.” “Parce que TU étais jeune, moi j’ai toujours pu vivre avec toi…” “Ah euh… Merde, tout ce temps perdu…”
J’espère que je finirai ce livre. En revenant, je l’ai soigneusement rangé dans un tiroir, lâchement, mais j’espère qu’un jour… A l’heure actuelle, le fond du tableau reste dégoûtant. On ne s’en aperçoit plus… Même à la loupe, le camouflage est absolument parfait, un chef-d’oeuvre. Je suis assez fière de nous deux sur ce point d’ailleurs… Il a fallu y consacrer vraiment beaucoup de semaines mais ça en valait la peine, je ne regrette pas ces heures de labeur… Si seulement… Non, je ne les regrette pas.

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Des bras, des chocolats et l’hiver ne sera pas froid…

e fumais à sa fenêtre lorsqu’une fille m’a interpellée en me prenant pour quelqu’un d’autre. Suite à cette erreur, nous avons été brusquement invités dans une soirée lycéenne, un étage plus haut. Ces jeunes gens buvaient de la vodka-orange, en écoutant les Beatles et Jacques Brel. Entre deux disques, l’un saisissait le djembé et l’autre la flûte traversière, pour se lancer dans des concerts improvisés à tonalité orientale… Les joints tournaient assidument… “Tu te rends compte de la quantité de pétards que tu fumes depuis tout à l’heure ?”, “oui… ce soir j’aime ça”… Comme à chaque fois que je rajoute de l’herbe dans mon tabac, j’ai fini par m’endormir, dans la veste en polaire toute douce de mon homme, mes bras autour de sa taille. Je ne dormais pas en réalité, puisque j’entendais les gens dire “elle s’est endormie”, mais je n’avais pas la force de leur répondre. Sous mes cils je distinguais une jeune fille qui dansait en sous-vêtements, des doigts pinçant les cordes d’une guitare électrique, et j’entendais les conversations les plus proches, ainsi que l’écume des plus lointaines… Leur peur du Bac, leurs peines de coeur tragiques, la fausse assurance de cette allumeuse, la discrétion timide de son amie… L’ambiance générale me donnait la nostalgie des années lycée… A 5 heures 35, quelqu’un a affirmé “elle sera mieux dans un lit, tu devrais la redescendre”. Sitôt la porte refermée, l’Amant, perplexe, a constaté “en fait tu es complètement éveillée ! Alors tu veux faire quoi ? Te coucher, sortir, y retourner ?” Finalement jusqu’au petit matin et même un peu plus loin, nous avons parlé, assis sur le grand lit entre deux whisky-coca, inlassablement… Tandis que l’aube apparaissait, je me disais que l’évolution de nos rapports avait quelque chose de paradoxal : plus les jours s’accumulent, et moins nous nous ennuyons tous les deux. Pourtant je me rappelle, dans notre première vie ensemble, des heures vides ponctuées de “bon, qu’est-ce qu’on fait ?”, quand nous faisions l’amour pour tuer le temps. Le lendemain, je buvais ce délicieux breuvage à l’ancienne : carreaux de chocolat dans la casserole, lait, cannelle, orange confite, piment, chantilly ; je me délectais de chacune des étapes : la tasse bûlante irradiant dans les paumes de mes mains, le parfum de la boisson, la subtilité des saveurs sur ma langue, et la chaleur dans ma gorge irritée par les excès de la veille… Dés que le soleil transperçait la brume, je fermais les yeux afin de réchauffer aussi mes paupières. Les rues sentaient les crêpes et les marrons grillés, je chancelais sous les raffales de vent, entre le violoniste et le carroussel. Je me suis installée dans le wagon au moment précis où une couleur rouge envahissait le ciel… Mon voisin bavard m’a trouvé l’air songeuse ; je lui ai montré, d’un signe de tête, l’objet de ma contemplation… Les nuages étaient des îles rosées sur une mer pourpre… “C’est un coucher de soleil magnifique… Merci, je ne l’avais pas remarqué…” J’ai fermé les yeux alors il s’est tû. Quand je les ai rouverts les vitres étaient tapissées de noir en dehors des quelques reflets d’immeubles, de lampadaires, de visages flous et entremêlés. Quelques minutes avant mon départ, L’Amant annonçait “l’hiver est arrivé”… En dessinant tendrement des boucles énigmatiques sur sa peau, du bout des doigts, je me moquais de l’hiver car je le vivrai avec lui cette année. Sur le trottoir qui mène jusqu’à chez moi, je marchais en zigzaguant pour éviter de poser les pieds sur les plaques de ferraille disposées pendant les travaux : elles font beaucoup trop de bruit… Je ne voulais pas troubler la berceuse folk dans mes oreilles, le roulement lointain de la circulation, la dernière étreinte sur le quai, et les délicieux instants fugaces qui précédaient…

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