Des bras, des chocolats et l’hiver ne sera pas froid…

e fumais à sa fenêtre lorsqu’une fille m’a interpellée en me prenant pour quelqu’un d’autre. Suite à cette erreur, nous avons été brusquement invités dans une soirée lycéenne, un étage plus haut. Ces jeunes gens buvaient de la vodka-orange, en écoutant les Beatles et Jacques Brel. Entre deux disques, l’un saisissait le djembé et l’autre la flûte traversière, pour se lancer dans des concerts improvisés à tonalité orientale… Les joints tournaient assidument… “Tu te rends compte de la quantité de pétards que tu fumes depuis tout à l’heure ?”, “oui… ce soir j’aime ça”… Comme à chaque fois que je rajoute de l’herbe dans mon tabac, j’ai fini par m’endormir, dans la veste en polaire toute douce de mon homme, mes bras autour de sa taille. Je ne dormais pas en réalité, puisque j’entendais les gens dire “elle s’est endormie”, mais je n’avais pas la force de leur répondre. Sous mes cils je distinguais une jeune fille qui dansait en sous-vêtements, des doigts pinçant les cordes d’une guitare électrique, et j’entendais les conversations les plus proches, ainsi que l’écume des plus lointaines… Leur peur du Bac, leurs peines de coeur tragiques, la fausse assurance de cette allumeuse, la discrétion timide de son amie… L’ambiance générale me donnait la nostalgie des années lycée… A 5 heures 35, quelqu’un a affirmé “elle sera mieux dans un lit, tu devrais la redescendre”. Sitôt la porte refermée, l’Amant, perplexe, a constaté “en fait tu es complètement éveillée ! Alors tu veux faire quoi ? Te coucher, sortir, y retourner ?” Finalement jusqu’au petit matin et même un peu plus loin, nous avons parlé, assis sur le grand lit entre deux whisky-coca, inlassablement… Tandis que l’aube apparaissait, je me disais que l’évolution de nos rapports avait quelque chose de paradoxal : plus les jours s’accumulent, et moins nous nous ennuyons tous les deux. Pourtant je me rappelle, dans notre première vie ensemble, des heures vides ponctuées de “bon, qu’est-ce qu’on fait ?”, quand nous faisions l’amour pour tuer le temps. Le lendemain, je buvais ce délicieux breuvage à l’ancienne : carreaux de chocolat dans la casserole, lait, cannelle, orange confite, piment, chantilly ; je me délectais de chacune des étapes : la tasse bûlante irradiant dans les paumes de mes mains, le parfum de la boisson, la subtilité des saveurs sur ma langue, et la chaleur dans ma gorge irritée par les excès de la veille… Dés que le soleil transperçait la brume, je fermais les yeux afin de réchauffer aussi mes paupières. Les rues sentaient les crêpes et les marrons grillés, je chancelais sous les raffales de vent, entre le violoniste et le carroussel. Je me suis installée dans le wagon au moment précis où une couleur rouge envahissait le ciel… Mon voisin bavard m’a trouvé l’air songeuse ; je lui ai montré, d’un signe de tête, l’objet de ma contemplation… Les nuages étaient des îles rosées sur une mer pourpre… “C’est un coucher de soleil magnifique… Merci, je ne l’avais pas remarqué…” J’ai fermé les yeux alors il s’est tû. Quand je les ai rouverts les vitres étaient tapissées de noir en dehors des quelques reflets d’immeubles, de lampadaires, de visages flous et entremêlés. Quelques minutes avant mon départ, L’Amant annonçait “l’hiver est arrivé”… En dessinant tendrement des boucles énigmatiques sur sa peau, du bout des doigts, je me moquais de l’hiver car je le vivrai avec lui cette année. Sur le trottoir qui mène jusqu’à chez moi, je marchais en zigzaguant pour éviter de poser les pieds sur les plaques de ferraille disposées pendant les travaux : elles font beaucoup trop de bruit… Je ne voulais pas troubler la berceuse folk dans mes oreilles, le roulement lointain de la circulation, la dernière étreinte sur le quai, et les délicieux instants fugaces qui précédaient…

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