Archives mensuelles : juillet 2007

Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières

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Chaque été, nous accueillons des personnes âgées. L’an dernier, je sais que la chaleur était quasiment insupportable à cette période de l’année, puisqu’elles descendaient toutes à la bibliothèque pour se rafraîchir. Désormais, elles y viennent – moins nombreuses – pour lire. Elles ont des souhaits particuliers “je veux un roman qui soit drôle parce que la vie est déjà bien assez triste comme ça, et écrit très gros parce que j’y vois mal”. Et c’est alors que je m’aperçois que la littérature est généralement triste, ici en tout cas. Si enfin je trouve un livre qui semble divertissant, il est écrit trop petit pour leurs yeux troubles. Il m’arrive de penser qu’il serait bon d’avoir quelques livres de la Bibliothèque Rose pour ces dames (les messieurs présents ne souhaitent pas lire). Il n’y aucun mépris dans cette idée, car moi aussi j’ai parfois besoin d’un pur divertissement “qui ne me fait pas réfléchir, qui ne me pose aucun problème” comme l’écrivait Pascal (était-ce bien Pascal ?), moins souvent qu’elles, mais va savoir lorsque j’aurais un corps tordu et douloureux et des pupilles ternies par une longue vie… Il y a une autre catégorie de vieilles femmes, au regard acéré et perçant, aussi effilé que leurs langues de vipères. Aigries, amères, elles se plaignent de chacun et de tout. Je me suis rendue compte que les personnes âgées que j’aimais bien avaient quelque chose en commun : la douceur. Leur visage semble fondre comme le vieux papier, parcheminé, ondulé, mais doux au regard, leur odeur est un peu la même d’ailleurs, celle des sous-sol frais et humides, du renfermé. En fait elles sont attachantes comme le sont les enfants, parce qu’elles ont besoin d’une présence et d’un soutien…

La lumière faisait briller ses boucles argentées et son visage scintillait de sueur lorsque je l’ai rencontrée, la mamie. Elle était en face d’un immeuble proche du mien, concentrée sur la porte, comme un technicien face à une machine inconnue et complexe. Je l’ai regardée, intriguée. D’une voix hésitante, elle a murmuré : “Excusez-moi, vous savez qui habite là-dedans ?” “Non”. “Vous ne pourriez pas me faire entrer ?” “Je n’habite pas ici… Il y a un interphone, on n’entre pas comme on veut.” Elle a poussé un soupir interminable, puis devant mon expression interrogative, elle m’a expliqué sa situation, très lentement, en cherchant ses mots… “Je me demande si j’habite ici. Je suis sortie de chez moi pour profiter du soleil, j’ai marché, et ensuite j’ai voulu rentrer… Et je crois que je me suis perdue”. “Mais vous pensez que vous habitez ici ?” “C’est à dire que j’habite devant une pharmacie. D’habitude je retrouve mon appartement quand je vois la pharmacie. Il y a une pharmacie juste ici, voyez…”. “Comment vous vous appelez ?” Son regard se perd dans le vague, à travers les murs… “Est-ce que vous avez des papiers ? Une carte d’identité ?” Je peux presque voir tourner les rouages de son cerveau pendant qu’elle cherche à donner un sens à ces mots, puis l’éclair de compréhension, elle fouille dans son sac et me tend un portefeuille élimé dans lequel je découvre son nom. Il ne fait pas partie de ceux écrits à l’entrée de l’immeuble. Dans l’annuaire, une seule personne porte son nom mais il s’agit d’un homme… “Ah c’est le prénom de mon fils !” J’appelle donc celui-ci afin qu’il vienne la chercher. En voyant son expression lorsqu’il arrive quelques minutes plus tard, je comprends que ce n’est pas la première fois qu’il doit partir à la recherche de sa mère perdue. Elle entre dans la voiture en claudiquant, perdant tour à tour son sac à main et sa canne… Pendant que le véhicule s’éloigne, elle me fixe sans me voir… En sécurité, mais encore égarée…
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Jacques Brel – Les vieux

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Eté, plaisirs et nunucheries, ou J’ai 7 minutes pour écrire une note

* J’avais envie de consacrer plusieurs lignes, et même des paragraphes, à mes nombreux plaisirs estivaux… Sauf qu’à l’idée de devoir patiemment mettre des légendes à tous les clichés qui défilent dans ma tête, je me sens aussi paresseuse que Le Chat. Mais il faut tout de même noter quelque part : le premier verre de bière fraîche – la sixième pinte aussi – accompagné d’une cigarette, sur une terrasse en milieu d’après-midi, les jambes nues chauffées par un ciel ensoleillé et le visage caressé par la brise ; le risotto de Saint-Jacques sur les hauteurs, face à la ville et aux montagnes, sans que rien ne dissimule le panorama étalé sous mes yeux ; le réveil à ses côtés, des rêves effilochées dans la tête, quand le soleil estival réchauffe déjà les draps à travers les rideaux et que nos corps engourdis se rejoignent dans une douce pénombre ; les roulements du fleuve dans lequel les lampadaires glissent des paillettes, sous le pont, au milieu de la nuit ; le vent qui transforme les couleurs des feuilles en les retournant dans des bruissements soyeux ; les délicates pousses vertes sur le tronc de l’arbre foudroyé lors du dernier orage…

* J’accomplis le rituel des livres neufs : tamponner les premières pages, coller des étiquettes sur les couvertures, chercher dans quelle catégorie les ranger, écrire la cote d’abord au crayon et ensuite au feutre… Comme d’habitude, cette activité répétitive m’apporte une curieuse satisfaction, que je suis incapable d’expliquer rationnellement… Pourtant, mes étiquettes sont toujours vaguement tordues, mes lettres aussi, alors parfois je dois décoller-recoller, gommer-réécrire, en m’appliquant. Le E est particulièrement rebelle ; il penche vers le haut ou le bas, et les trois lignes ne sont jamais identiques, parce que je suis nulle en alignement et en symétrie. Malgré tout, en dépit de ma maladresse, j’aime m’approprier ces ouvrages afin de leur donner une identité…

* Une vieille dame, dans ma bibliothèque, me demande pourquoi le mal existe. Elle me pose cette question d’une voix suppliante, tremblante d’émotion, comme si son existence dépendait de ma réponse…. Gênée par cette interrogation qui dépasse largement mes compétences de bibliothécaire, je me cache lâchement derrière des philosophes, des connaissances théoriques… Et je sens qu’elle attend autre chose de moi, “je ne suis pas intelligente” me précise-t-elle, “dîtes-moi sincèrement comment c’est possible, toute cette violence”. Alors je la fais parler d’elle et l’écoute déverser toutes ses angoisses, l’encourage, essaie de l’apaiser… Avant de sortir, elle me serre compulsivement la main contre sa volumineuse poitrine, étreinte brûlante, en répétant “merci, merci d’avoir été aussi gentille, merci pour tout ce que vous avez fait ; je vous souhaite d’être heureuse, soyez heureuse ! Soyez heureuse !” Je ne sais plus s’il s’agit d’un ordre ou d’un voeu, des deux sans doute, mais sa sincérité me bouleverse. Elle repart ; je fonds bêtement en larmes. Je crois que je n’avais jamais éprouvé cette impression auparavant, celle d’avoir réellement aidé quelqu’un…

* Dans deux semaines je reverrai la mer… Il sera là, mes parents aussi, alors comment ne pas craindre un été en forme d’éternel retour du même ? Au détour d’une ruelle, d’un bar, d’une ambiance particulière, certaines images inactuelles continuent à créer des interférences très brèves dans ma vision, à cause de tous ces lieux qui ont déjà une histoire, la notre, l’ancienne… On dirait ces films fantastiques dans lesquels des voyantes visualisent, par flash, des évènements douloureux […] mais… Non, ils ne sont pas prémonitoires… D’ailleurs “Hé, ça fait trois mois et il n’y a eu aucun problème”: nous l’avons pensé en même temps ; même pendant l’âge d’or de notre première relation, nous n’avions jamais passé trois mois ensemble sans nous disputer… Et puis j’aime cet attachement tendre, le fait de le connaître, au sens propre, par coeur… Un coeur qui ne me veut présentement aucun mal, au contraire. Dimanche, sur la petite place, je pensais que j’avais eu raison de le laisser revenir, car j’ai tellement de chance de l’avoir, moi aussi. Période d’essai terminée, même si les derniers doutes ne s’éloigneront sans doute qu’à la fin de l’été…
En dépit de ma peur des anniversaires, je n’ai jamais été aussi sincère en répondant “tout va très bien”. Je peux te le dire en te regardant droit dans les yeux, sans rire, et sans même avoir pris le temps de réfléchir, puisque cet été n’est qu’une succession d’instants parfaits…

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