Archives mensuelles : mars 2007

Rendez-vous manqué

Je suis sortie sans mon baladeur, avec l’idée de ne pas les fuir : les gens, les bruits, la ville. Tu peux bien passer quelques heures sans musique, me suis-je dit. Il y aura des conversations, des roucoulements de pigeons, des enfants sur le carroussel… Poésie de bistrot et grossière erreur. Des voix comme la craie crissant sur un tableau noir, des phrases acides ou vulgaires, des bouts de conversations me rendent nauséeuse, le gros monsieur qui sent mauvais avec son visage rouge et bouffi va me faire dégueuler. Une aveugle parle toute seule… Quand un bus s’arrête, elle crie au trottoir “quel est le prix du ticket ?” Le reste du temps elle opine du chef face à ses propres propos, vraiment très intéressée par sa conversation, dans laquelle il est question de nombreuses choses sans rapport entre elles : les légumes, “eux” à qui elle l’a bien dit, la dégradation du temps, et des mots machonnés qui ne figurent sans doute pas dans les dictionnaires. Les samedi Rue de la République sont étouffants, dos et piétinements. Dans le ciel, le gris s’étend, et je rebrousse chemin par peur d’être absorbée par la foule. Jeune Homme demande : “vous avez l’air triste… Vous êtes triste ?” Non. “Mais vous ne souriez pas” Non. “C’est à cause du froid ?” Non. “Je vous dérange ?” Moue maussade “Vous avez l’heure ?” Non. “Une cigarette ?” Non. “Je vous offre un verre ?” Non merci. “Ah vous ne dîtes pas que non, vous savez dire merci !” Silence “Et bien bonne journée quand même mademoiselle non et merci”. J’imagine vaguement ce qui se serait passé si j’avais accepté un verre : quel café, quel décor, quelles phrases échangées. Il fut une période aixoise où je disais toujours “oui” aux inconnus qui vous proposent un verre parce que : rien à perdre de toute façon, au pire je m’ennuierai, or je m’ennuie déjà. Je me suis créée toute une gallerie de monstres ainsi, c’était toujours pire que ce à quoi je pouvais m’attendre. Je rentrais déprimée, systématiquement, parfois suivie en douce par des policiers inquiets “vous ne voulez pas qu’on vous raccompagne ? Il est tard pour une jeune fille…” Non merci, j’habite juste à côté… Car Aix en Provence est minuscule, et surtout j’avais besoin de cette marche sur les pavés, se désennivrer, clarifier ses idées, profiter de la rue déserte entre chien et loup. Alors ils faisaient semblants de partir et en fait, à distance je les voyais. Quand j’ouvrais la porte de mon immeuble, la voiture s’éloignait en accélérant. Autrefois, aux inconnus, je ne disais pas “non”, mais déjà “merci” et je souriais beaucoup pour compenser le noir des vêtements, des cernes, des cheveux, parce que j’avais l’air tellement triste quand je ne souriais pas. Mais dans cette petite ville, il m’arrivait de les recroiser, et entre les deux murs d’une impasse je me cachais…

J’en ai assez d’attendre le bus, d’être assise là aussi terne que le banc en ferraille avec mes réminiscences plutôt tristes des vies précédentes, le postérieur monumental jaune-pissenlit qui gache la vue sur la place, et puis et puis… Alors je remonte mon sac sur mon épaule et je voudrais bien : mitrailler la foule, m’enfuir en courant, bondir sur les toits, faire exploser la ville et m’envoler en hélicoptère – dans un premier temps. Un second Jeune Homme m’accoste : “souris un peu”. Fatiguée, je lui envoie mon sourire le plus carnassier, toutes dents visibles. “Nan mais pas comme ça.” Et tu souris toi, peut-être ? Il rit en avouant que non. “Mais je peux t’offrir un verre”. Bon, deux fois dans la même heure ce doit être un signe, et qu’est-ce que j’ai à perdre déjà ? Allons-y pour un verre. Je choisis un whisky parce qu’en fait je me mets à l’aimer, même sans coca. En réalité, maintenant tous les alcools me plaisent, et qui plus est ils ne me rendent plus malade. Même ivre morte, je ne sais plus tituber, ni vomir, il paraît que c’est mauvais signe, oh mais tout est dangereux de toute façon. Une drogue ou une autre, j’ai cette faiblesse comportementale, ce qu’il est impossible de changer autant vivre avec. La dernière proposition de cette phrase a été énoncée par mon interlocuteur à propos de sa dépendance au cannabis. Je crois que c’est la seule chose dont je me rappelle vraiment en deux heures de conversation, j’étais distraite par… Rien en réalité ou presque : une mamie élégante avec une toque en fourrure et des souliers vernis, elle avait commandé deux verres alors qu’il n’y avait personne en face d’elle; ensuite seulement j’ai compris : ils étaient tous deux pour elle, Mamie Elégante s’offre de la liqueur de cerise en faisant tourner ses bagues sur ses longs doigts noueux ; L’épicier d’en face qui me connaît bien m’accuse d’une voix forte “c’est à cause de vous qu’il fait froid à la fin du mois de mars” et à chaque fois qu’on me reproche quelque chose, je me sens coupable, y compris quand je sais ne pas être responsable… Quoique, peut-être est-ce effectivement de ma faute ? Avec mon absence de sourire, mes envies de destruction et mon dégoût des gens, j’ai étalé le gris et le vent, il faisait pourtant beau juste avant que je ne sorte ; La fille hystérique raconte très fort que son homme est le plus extraordinaire au monde et “tu comprends il est toujours là pour moi il ne me rabaisse jamais si si je t’assure ça existe” : j’aimerais lui faire avaler son téléphone et lui crever les yeux, ou peut-être les tympans – oeil pour oeil dent pour dent… “Pourquoi tu remues comme ça” Je remue, moi ? “Tes jambes remuent… T’es stressée ?” Non, ou si, enfin je ne sais pas, je t’offre un dernier verre avant de rentrer chez moi ? “Non c’est moi qui offre” Bon alors je rentre chez moi, et merci. “Attends…” J’ai déjà assez attendu, monsieur, madame, mademoiselle, l’extérieur m’a déçue. Satisfaction en refermant ma porte à clé, c’est tellement joli chez moi : ce rouge – noir – blanc. Ici il n’y a pas de demi-teintes et je suis la seule folle à hanter ces murs, Le Chat est content de me voir, j’ai du Ballantines sur mes étagères, des nouveautés musicales à découvrir et des antiquités musicales qui ne vieillissent pas, des romans à continuer, du courrier à rédiger… On ne peut pas prendre rendez-vous avec les bonnes surprises ni avec les imprévus agréables, et au bout du compte, en y réfléchissant bien, je crois que c’est de ma faute si dehors tout est aussi froid et moche.

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Bliss [walking on air]

[…]

Il pleut très fort, mes cheveux bouclent anarchiquement, mon jean trop large est trempé, je ne ressemble à rien et ça m’amuse. L’averse, le ciel lacté, je suis une éponge à pluie mais sans avoir froid, j’ai envie de rire. La mamie permanentée fait la gueule en me racontant ses ennuis et Gulag Orkestar n’est pas drôle dans mes oreilles ; je m’en fous, si vous saviez comme je flotte. La complainte de Beirut, le paysage sinistre, même si on me montrait des enfants morts de faim et des victimes torturées à mort je crois que je continuerai à sourire, c’est horrible à dire mais c’est si bon à ressentir. De l’intérieur du bus, je vois la grêle tomber, et les réactions des gens : ceux qui courent par deux en riant, ceux qui marchent imperturbablement le visage sombre tourné vers le trottoir, ceux qui se pressent sous les abris de bus et sous l’Opéra, ceux qui se protègent avec un cartable – un sac – leur manteau comme capuche – un pull – un sac plastique. J’aime les gens, je l’aime lui, je m’aime moi aussi, je suis la personnification de l’extase. De l’intérêt d’être vivante à cet instant.

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