Archives mensuelles : janvier 2007

That’s right: you’re in the land of the living but there’s so few signs of life. Alright. Breathe in. Breathe out. Breathe out

Pulp – This is HadcoreJ’entre dans une toute petite salle dans laquelle sont projetées des photos. Je suis stupéfaite de voir des photos de nous deux prises en Irlande, mais ce ne sont pas celles dont je dispose. Pourtant, toutes les scènes photographiées je les ai vécues, je m’en rappelle douloureusement en les voyant. Il n’y manque rien, enfin si : je n’ai pas de bouche dessus. Un visage sans bouche. Dans le lot il y a une photo d’une inconnue. Plus précisément, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue sans la connaître. A la fin de la projection, elle vient me demander pourquoi sa photo était au milieu de “ma série” et je lui explique que je n’en sais rien, puisque de toutes façons ces photos ne m’appartiennent pas. Je suis perplexe tout au long du rêve, comme si chaque élément m’était aussi familier qu’inconnu. Une psy m’a dit un jour “toutes les clés n’ouvrent pas les mêmes serrures”, cette phrase a retenti plusieurs fois dans ma tête depuis, comme une malédiction… Elle résonne encore lorsque j’ouvre les yeux. Le réveil affiche un 0 : 00 assez suspect, il y a dû y avoir une panne de courant. Ma montre me renseigne : 23 h 35. Je me suis endormie en fin d’après-midi, toute habillée avec un livre à la main. J’avais seulement prévu de somnoler une demi-heure, il me semble. […] Je rampe mollement jusqu’à la fenêtre située derrière mon lit, elle est protégée par des rideaux épais. Entre la fenêtre et les rideaux, l’espace est très large. On peut s’y asseoir confortablement sans être vue si les rideaux sont fermés. Le jour de mon arrivée, j’étais contente en découvrant cette cachette, j’ai remarqué ce détail comme quelque chose qui peut servir : derrière les rideaux, personne ne peut me voir. Ensuite je me suis demandée quel était donc l’intérêt de pouvoir se cacher dans son propre appartement… J’ai de stupides réflexes enfantins de temps en temps. Je me roule une cigarette, assise sur le rebord. La température est toujours aussi douce mais l’air extérieur me sort un peu de ma torpeur malgré tout. Il n’y ni lune, ni étoile sous mes yeux. La madone éclairée entourée de pots de fleurs, posée sur le balcon d’en face, m’observe. En fait non, elle regarde vers le sol puisqu’elle est éplorée, à l’image de toutes les madones, mais à chaque fois que je m’approche de cette fenêtre mon regard se tourne vers elle, comme si je me sentais épiée. Je balaie du regard tout ce qui m’entoure : les marches et les rues sont désertes, des bruits de rire et des “joyeux anniversaire” me parviennent de loin, très atténués. Un jour, quelques personnes fumant à la fenêtre m’avait proposé de monter me joindre à leur fête d’anniversaire, j’avais accepté. Mais je ne me souviens que des contours de leurs visages et d’un escalier étroit, le reste de la nuit s’est évaporé de ma mémoire avec les années, quelque part dans l’angle mort. Ce soir je serais contente d’être invitée à entrer quelque part. Ca n’arrivera pas.

Mes pensées s’enchaînent analogiquement. Une image d’elle et moi assises sur le canapé du salon, j’étais dans un ce ces moments où ça arrache la bouche de parler, de bouger, de déplacer de l’air vainement. Les genoux repliés sous le menton, j’étais découragée par la journée vide qui s’annonçait. Elle a commencé par essayer de me remonter le moral, sans succès. J’étais décidée à ne pas m’amuser. Bouder est un talent enfantin que je maîtrise encore à la perfection, je sais me changer en pierre. Je restais silencieuse, le regard obstinément fixé sur le carrelage, de la peinture noire épaisse plein les yeux. Aujourd’hui serait une journée déprimante, un point c’est tout. Progressivement, elle s’est décomposée. Les larmes que je ne réussissais pas à verser sont apparues sur ses joues. Elle s’est levée sans dire un mot pour aller s’enfermer dans sa chambre. Je lui avais transmis ma déprime. Et même si c’est lamentable, je dois le reconnaître : je me sentais moins triste. Mais coupable. J’ai maladroitement arrangé le maquillage de la veille, lacé mes docs, et je suis sortie sous le soleil aixois pour lui offrir quelque chose, en priant pour ne croiser personne. En sortant du magasin de jouets, un ami, enfin une connaissance plutôt, m’a apostrophé. Non, pas le temps de boire un verre, je veux lui amener son cadeau tout de suite. Il a insisté alors nous sommes allées sur la Place Richelme, dans un bar. Il y avait trop de monde. Je buvais ma bière et je voulais rentrer. Il n’arrêtait pas de parler. Je ne pouvais pas vraiment l’entendre, parce qu’en superposition devant son visage, je la voyais elle toute seule dans l’appartement, et ses sanglots à elles brouillaient sa voix à lui. Je ne pouvais pas chasser cette image, j’avais l’intuition violente qu’il fallait que je rentre. Je regardais la pendule au dessus de sa tête : encore quelques minutes et je déguerpirai. A l’instant où la grande aiguille s’est placée sur le 5, je me suis levée d’un bond : il faut que j’y aille, oui on s’appelle à plus bye.
En entrant dans l’appartement, je l’ai appelé, personne n’a répondu. J’ai frappé à la porte de sa chambre avant d’ouvrir, celle-ci était vide. Pourtant Kirlian Camera jouait dans son ordinateur, son sac était posé sur la chaise, elle était forcément là. Je paniquais en répétant “mais où tu es ?”. Cette sensation d’une pièce à la fois vide et habitée me prenait à la gorge. Finalement, alors que j’étais immobile, désemparée au milieu de sa chambre, j’ai distingué un sanglot en provenance du placard. Je l’ai ouvert précautionneusement, elle était recroquevillée tout au fond entre ses vêtements, sa peluche à la main, comme une toute petite fille. Il y a un truc qui s’est passé dans mon cœur à cet instant là, je ne saurais pas le décrire mais je l’ai senti. L’expression “cœur serré” ne convient pas, je ne sais pas comment on se sent avec un cœur serré, le mien il s’est agrandi et liquéfié, je crois… Une protection qui se perce, un pont qui s’écroule, un barrage qui explose… Quelque chose comme ça. Je l’ai tirée par la main “non mais sors de là, allez”, et puis “j’ai quelque chose pour toi, et ce soir je t’offre un resto, ou une pizza en regardant un bon film, tu vas voir ça va aller bien”.
A cet instant là, il ne restait plus rien de nos disputes des jours précédents, des rancœurs, mon affection pour elle était d’une pureté absolue… En y repensant, je réalise que je prends toujours conscience de mes sentiments dans les situations limites, comme s’il me fallait nécessairement passer par la peur de perdre l’autre pour me sentir attachée à lui… “On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va” disait l’autre, c’est un peu la même chose. Pourtant en ce moment, je ne m’attache à rien alors que tout file entre mes doigts…

En expirant la fumée vers le ciel, je repense à ce “on en parle, on discute de votre cas”. J’avais prévu le oui ou le non catégorique, mais je n’y croyais pas trop car je savais qu’ils hésitaient à me garder. Je connais leurs raisons, il y a du pour et du contre dans la balance. Néanmoins je m’étais dit qu’au ton de la voix, à l’expression du visage, je pourrais me faire une petite idée de mon avenir… Je n’ai pas réussi, cet homme était parfaitement impassible, impénétrable. Il a ajouté “quelqu’un va passer vous parler”, personne n’est venu. Dans 48 jours, soit je serais en CDI, soit je serais au chômage. Si la seconde possibilité l’emporte, je ne pourrais pas prétendre que je ne m’y attendais pas. J’avais la possibilité de chercher un autre travail au cas où, c’est certain. J’y ai pensé, oui. Je n’ai pas agi.
Il y a quelques années, un vendredi, je sortais d’une bibliothèque, lessivée par une après-midi passée à travailler sur Kant en vue d’un examen, j’étais un peu étourdie par tous les concepts qui tournaient dans ma tête. J’ai senti que quelqu’un me suivait. Comme souvent, une chanson m’a révélé mes sentiments, j’avais “I’ve been followed home” de Pulp dans la tête. Je me suis demandée pourquoi j’y pensais à ce moment là, et j’ai entendu des pas derrière les miens. Me suspectant de paranoïa, j’ai fait des détours, le mystérieux individu continuait à me suivre. Je n’arrivais pas à me retourner, j’en crevais d’envie et je m’en sentais incapable. Ses pas sont devenus de plus en plus proches, pourtant je n’accélérais pas, j’essayais de me persuader que non, je ne sentais pas son regard posé sur moi, je devais me créer des angoisses toutes seules à cause de la fatigue. Quand j’ai ouvert la porte de mon immeuble, je commençais à sentir l’odeur de sa sueur. J’ai refermé la porte sur lui, entendu un juron quand elle l’a heurté. En arrivant dans l’appartement, je me suis précipitée vers la fenêtre. Il était en dessous, le garçon inconnu que j’avais aperçu dans la bibliothèque pendant que je travaillais. Il a essayé plusieurs digicodes avant de renoncer. Je l’ai vu cracher par terre, puis repartir d’où il venait. J’ai souvent ce comportement avec le danger, je le sens se rapprocher de moi et je ne fais rien, ni pour l’éviter, ni pour le contrer. Je reste inerte tant qu’il n’est pas sur moi, à ce moment là seulement je réagis… Enfin la plupart du temps du moins. Mais l’angoisse est présente, quoi qu’il en soit…
J’éteins ma énième roulée au goût infâme, boit la dernière goutte de la bouteille de cognac que Le Laxatif avait acheté l’an dernier. Je n’aime ni les cigarettes roulées ni le cognac, mais l’un détend et l’autre endort, à chacun ses remèdes. Il n’y a plus aucun son dans les rues. La madone restera allumée jusqu’au petit matin et à l’aube, une vieille dame viendra arroser les fleurs qui l’entourent. J’espère, sans y croire, qu’à ce moment là je dormirais. J’aimerais bien dormir pendant les 50 prochains jours, à dire vrai. A défaut de mieux, de toute façon, je continuerai à fermer les yeux…

Pulp – This is hardcode

[clip : This is hadcore de Pulp, sans rapport, juste pour le plaisir (inépuisable)]

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Il répondait “je ne suis pas triste, je suis fatigué”. Moi aussi depuis quelques temps, je n’avais plus que cette réponse à offrir.*

Elle me fatigue. Elle ouvre sa porte à tous les vents en suppliant “ne faîtes pas de bruit en sortant, merci de ne pas la claquer”, elle ne veut pas les entendre la quitter. Elle essaie piteusement de camoufler ses cernes et sa mauvaise mine, mais le masque est trop épais. Elle se souvient que Le Laxatif** lui disait “tu ne devrais pas mettre du noir sur tes yeux, ça fait ressortir tes cernes”, alors elle avait arrêté de le faire mais ce n’est pas mieux sans de toute façon. Elle observe les bleus sur ses jambes en se demandant d’où ils proviennent, la dernière vodka était-elle tellement récente ? Mais au fait qu’a-t-elle fait la veille ? Elle sourit en entendant la bibliothécaire lui dire “déjà ? Vous avez lu 5 livres en une semaine !?” Oui mais elle lit comme elle le faisait petite, quand elle piochait tout ce qui lui tombait sous la main dans la bibliothèque parentale, même sans rien comprendre à l’histoire. Elle ne lit pas en fait, elle avale des mots sans les mâcher ni les digérer, l’important c’est de les terminer pour passer aux suivants. Pourtant, il fut un temps récent où elle prenait la peine de noter les passages qui lui plaisaient sur un carnet, de les savourer, d’écouter le rythme et d’admirer les images contenues dans les phrases. Voilà qu’elle en arrive à demander à la vieille dame toute raide derrière son bureau “est-ce que, dans votre logiciel, il y a un moyen de savoir si j’ai déjà emprunté celui-là ?”.

Dans le bus, elle a oublié de recharger son baladeur, alors elle entend la radio. Il y a un micro-trottoir sur le thème “que pensez-vous de l’éventuelle arrivée au pouvoir de M. Le Pen”. Réponse des intéressés : “moi je suis d’accord avec M. Le Pen. Avant je l’aimais pas parce qu’il était raciste, mais en fait il est pas raciste du tout, y a des arabes et des noirs dans son parti, y a même Dieudonné qui le soutient. Tout ce qu’il dit je suis d’accord avec lui” ; “Je voterai pour lui parce que au moins les autres y comprendront qu’il faut arrêter de nous prendre pour des cons. Avec Le Pen au moins y aura un vrai changement et ça peut pas être pire qu’aujourd’hui” Mentalement elle lui répond : Oh malheureux, si tu savais comme ça peut être pire… Elle se tasse un petit peu sur son siège, ses jambes lui paraissent anormalement encombrantes à cause de la place prise par le monsieur à l’attaché case en face d’elle. Il a l’air de sortir d’un film celui-là, un figurant, genre : le monsieur qui lit le journal avec une tasse de café en arrière-plan, ou le monsieur qui attend dans le bus tout simplement… en arrière-fond, il meuble le décor mais personne ne le remarque. A-t-on déjà vu un visage plus “normal” ? S’il était acteur professionnel, il serait dans la catégorie “je suis sure que je l’ai déjà vu quelque part mais pas moyen de me rappeler de son nom”. Elle se dit qu’elle aimerait apprendre qu’il est autre chose qu’un employé de bureau, en se demandant pourquoi cette découverte lui procurerait tant de plaisir. Mais à la station, il s’engouffrera précisément dans des bureaux. Sans surprises.
La dame – tailleur Chanel foulard Yves St-Laurent perles de culture aux oreilles et sac Vuitton posé entre ses deux mains vernies et baguées – explique à haute voix qu’elle a peur d’être attaquée “par des voyous maghrébins” dans son quartier petit-bourgeois. Elle a envie de lui répondre : Connasse, as-tu même déjà ne serait-ce que croisé un “voyou” ailleurs que dans le journal télévisé que tu dois t’avaler avec angoisse tous les soirs ? Mais elle se contient, elle préfère jouer l’absente en regardant une poubelle qui déborde, des adolescents bêtement plantés sur une barrière qui fixent la route comme les vaches regardent passer les trains, une vieille dame qui s’effondre sur le trottoir sans que personne autour d’elle ne bouge… Après quelques “vous m’entendez ?”, Connasse renonce devant la surdité impolie de sa voisine, pour prendre à parti le Monsieur à l’attaché case qui dit “oui” d’un air embarrassé avant d’ajouter quelques clichés bien sentis “on ne se sent plus en sécurité nulle part de nos jours”. Désormais recroquevillée sur son siège parce qu’en plus Connasse a les fesses larges, elle se sent de plus en plus crispée.
Au virage suivant, un père engueule la chair de sa chair en lui énonçant une phrase qu’elle connaît par cœur “Mais qu’est-ce que j’ai fait pour avoir une fille aussi conne !” Quand elle était petite, elle lui répondait sans dire un mot : on sait tous les deux ce que t’as fait, t’avais qu’à réfléchir avant de te taper ma mère. Sans y penser elle lui jette son regard le plus noir, sans doute le même que la gamine qui, effrayée elle-même par l’affront de son regard, s’empressait de courir dans sa chambre en claquant la porte, mais toujours il la rouvrait et il continuait à crier, crier, quelques pas vers le salon et il revenait de nouveau vers elle pour hurler… En tout cas, un regard adulte ne produit pas le même effet puisqu’en le croisant, le père a cessé de crier et s’est mis à murmurer ses méchancetés à sa fillette en larmes. Elle soupire en serrant ses mains l’une contre l’autre, écrasée contre la vitre sale.

Peu après, L’imbécile Heureux, pardon L’Idéaliste, lui parle de bonheur et de paix sur la terre, il affirme que les hommes progressent non seulement techniquement mais également moralement. Non, un être humain reste un être humain quel que soit l’époque dans laquelle il vit, les faits divers actuels sont les mêmes qu’il y a un siècle. Et la vie ressemble quand même plus à une double tartine de merde qu’à une boite de bonbons ou de sucre Candy. “Tu es quelqu’un de profondément pessimiste, tu aimes donc si peu l’être humain ?” lui dit-il avec son accent pointu, la bouche en cul de poule et les mains qui s’agitent dans le vide. Malheureusement, elle est humaniste, parfois elle se dit que détester l’humanité serait bien plus confortable.
Sur son lieu de travail, comme toujours, elle observe les joueurs de ping-pong. Monsieur Bidule a dit “il faut vraiment que Monsieur Machin passe vous installer tout ça, ça fait 3 mois qu’il doit le faire”. Dans un couloir elle se retrouve nez à nez avec Monsieur Machin, ce qui est très rare, alors elle se jette sur lui pour lui demander s’il a l’intention de descendre un jour dans la bibliothèque. Monsieur Machin lui répond : “j’attends que Monsieur Bidule m’en donne l’ordre, c’est lui qui décide de l’endroit où je me rend, il ne m’a rien dit”. Pourquoi donc s’est-elle sentie aussi brutalement joyeuse en voyant Monsieur Machin alors qu’elle connaissait déjà sa réponse ? Tout se passe toujours ainsi. Il lui a fallu un an pour avoir Internet, il lui faudra encore un an pour avoir des ordinateurs en réseau, et sans doute un an avant de mettre en ligne un site… Oui mais son contrat se termine dans moins de deux mois, et sans aucun doute rien n’a été fait, puisqu’elle est sans cesse face à (d’excellents) joueurs de ping-pong, guettant le moment où la balle viendra enfin tomber à ses pieds. En fait, on peut comparer la bibliothèque à une grande maison que les gens auraient décidé de retaper, sauf qu’ils auraient fait n’importe quoi : un mur serait peint d’un côté, le deuxième aurait seulement une tapisserie arrachée, le troisième serait intact ; les pieds de la table auraient été posés mais pas le reste ; etc. Alors quand elle entre, selon les jours, elle hésite entre: bon ça commence à prendre forme il y a du progrès (sur un ton faussement enjoué), et : c’est de la poudre aux yeux et ça ne sert à rien (en soupirant). […]

Elle c’est moi, tout le monde l’aura compris. Je ne souffre pas d’un dédoublement de la personnalité, mais je sais me voir agir de l’extérieur. Par exemple : le soir je me promets de passer une journée sans tabac le lendemain parce que j’en ai marre de cracher mes poumons, le lendemain matin j’allume une cigarette devant mon café. A ce moment là, il y a celle qui craque, et celle qui lui reproche d’avoir craqué. Il n’y en a qu’une évidemment, mais elle se partage entre l’accusée et la juge. Parfois, aussi, l’accusée se fait sa propre avocate : j’excelle à m’inventer des excuses. Alors en ce moment, à elle là, je (me) lui dis “p’tite conne (c’est ainsi que je m’appelle dans l’intimité), il va falloir te prendre en main. Délaisser le demi sourire tristounet-ironique pour te visser un sourire enthousiaste sur la peau, enlever ces boulets qui te fond traîner les pieds et tenter d’être un petit peu plus légère, parce que de toute façon personne ne peut agir à ta place”. Elle dit très vite “oui c’est juré”, mais le jour d’après la situation reste inchangée.
Bon, ce n’est pas dramatique non plus. Elle sait encore se sentir vivante, au milieu de la nuit sur un quai face aux lumières pendant qu’il lui raconte des légendes remplies de fées ; elle aime toujours autant l’aube comme la tombée de la nuit […] l’immersion musicale, les rêves éveillés, le sentiment d’éternité des instants parfaits…
Elle n’est pas triste, juste très fatiguée. Par moment, ses jambes cessent d’avancer, son dos d’affaisse et elle ballade un regard dépité sur ce qui l’entoure. De la lassitude et un certain désarroi. De plus en plus souvent, elle recommence à se demander “mais qu’est-ce que je fous là ?”, et elle peut, sans aucune difficulté, se voir un avenir qui ressemble à un seau de cendres penché en équilibre instable au dessus de sa tête. Cependant elle continue à guetter les éclaircies, les éventuelles variations, le retour des couleurs pour les saisir avant qu’elles ne s’échappent…
Elle est fatiguée mais elle attend, résolument.

* Adam, Olivier. “Pialat est mort” in Passer l’hiver, Ed. de l’Olivier / Le Seuil, 2004, p. 13
** Surnom affectueux qui désormais désigne mon ex-amoureux.

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