Archives mensuelles : décembre 2006

I’ve been taking notes For myself Of all the things To not become

Ils m’empêchaient de dormir. Depuis quelques jours déjà, ils m’obnubilaient. Tout avait commencé avec une phrase et un décor. J’étais sous la douche quand j’ai vu ces murs verts, cette table en plastique, et mon héroïne aux longs cheveux filasses qui parlait à son époux. J’ignore en quoi un gel douche, des carreaux bleus et un jet d’eau chaude peuvent m’évoquer un couple dans un hotel minable un soir d’été, mais peu importe. Le dialogue était inachevé et le contexte encore un peu flou, je n’avais qu’une vague idée qui ne me semblait même valoir la peine d’être continuée, cependant ces personnages refusaient de disparaître. Alors pendant la nuit, je les ai couché sur le papier pour les faire sortir de ma tête. Je ne sais pas comment j’expliquerait à monsieur l’éditeur qu’au lieu de corriger mes textes, j’écris d’autres histoires sans cesse. Je me demande si ce regain d’imagination n’est pas une vulgaire fuite parce que je ne sais pas terminer ce que je commence de toute façon. Comme à l’époque où j’avais la possibilité de publier mon mémoire à condition de faire quelques modifications, presque rien et pourtant trop, je ne parvenais pas à y revenir, j’étais déjà ailleurs. J’étais descendue du train dans un moment d’inattention et j’avais pris une autre correspondance. Pourquoi aller quelque part quand on peut aller nulle part. A partir du moment où on m’a lâché la main, ma vie est devenu une succession de croisements pris sans faire attention aux panneaux indicateurs. Parfois je retrouve la route presque miraculeusement : après tout j’avais renoncé à devenir bibliothécaire, mon Ecole ne me destinait pas à ce métier là, et finalement mon ancien projet s’est réalisé quasiment sans moi… En Normandie, à proximité de ma maison, il y avait une forêt magnifique et très obscure. En levant la tête il était presque impossible d’apercevoir le ciel tant les feuillages grimpaient et s’étalaient très haut très loin, ou alors j’étais simplement toute petite, c’est plus plausible. Quand j’y allais je la désignais par l’expression “l’antre des géants”, les arbres étaient ces géants et les mouvements des branches témoignaient de leur respiration. J’y cueillais des champignons en automne, des mures en été, je rentrais couverte de griffures après m’être empiffrée de fruits. Je connaissais les chemins parfaitement. Un jour j’ai décrété : “je vais prendre un raccourci”, et forcément je me suis perdue. J’escaladais difficilement des buissons de plus en plus épais en cherchant désespérément à me fier au bruit de la route, les yeux rivés sur les aiguilles de ma montre. Je ne l’ai pas dit à mes parents puisque je n’avais pas le droit de m’y rendre sans être accompagnée. J’ai revécu l’angoisse éprouvée ce jour là lorsque j’ai entendu “A forest” des Cure pour la première fois, tout y était, le rythme insupportablement régulier et inéluctable du temps, les bruits étouffés de mes pas, la solitude et surtout ce paysage rigoureusement identique, l’impossibilité de trouver la sortie… En bref, je suis la fille qui se perd à chaque fois qu’elle tente de prendre des raccourcis, et pourtant elle continue à le faire parce qu’elle ne supporte ni l’immobilité, ni les déjà-vus. Elle préfère explorer l’immensité plutôt que de connaître parfaitement un seul recoin, car ailleurs ne l’attendra pas… (…)

Je suis tout de même soulagée d’avoir terminé la rédaction de cette histoire, quelle que soit sa valeur littéraire. Mais désormais je suis bien réveillée, inutile de me recoucher. Les joues brûlantes et la tête pleine des mots écrits, j’essaie de sortir de ma bulle de concentration. Cet état me rappelle celui dans lequel j’étais après avoir écrit une dissertation de philo dans une salle d’examen. J’aime cette sensation de fatigue mêlée d’excitation, mais elle est assez malvenue à deux heures du matin, en semaine. Je regarde machinalement la rue. Personne ne se déplace sur l’escalier tout en dessous, des fenêtres aux rideaux tirés me font face. Il n’y a rien d’intéressant dans la nuit. Pour la première fois, j’ai choisi un appartement sans prendre en compte la vue vers l’extérieur, en ne m’attachant qu’au confort intérieur. Le silence se fait trop présent, je choisis Barzin et Calc pour l’annéantir. J’observe la pièce qui me fait face : rouge et blanche. il reste encore beaucoup de choses à ranger. Mes précédentes affiches vont sans doute terminer dans un placard, je suis lasse d’avoir toujours le même poster de Bowie, la même affiche de “Requiem for a Dream”… partout où je vais. j’ai envie de tableaux et de photos ici. Je laisserais peut-être Marilyn fumer au bord de la fenêtre au dessus du vide, parce que cette photographie me fascine. Mouvement, vulnérabilité, vertige, abandon… j’y ressens tous ces sentiments lorsque je la contemple.

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Vapeurs d’encens, de tisane fruitée et de fumée de cigarettes se mélangent curieusement, avec toujours l’odeur piquante de la peinture fraiche, discrète mais tenace. Par désoeuvrement, je me dirige un peu au hasard sur le Net avant de finir par vérifier mes mails. Je relis mes anciennes notes supprimées gracieusement envoyées par Ataegina. L’une d’elle me frappe :

“Il dit “viens me faire un bisou” en m’embrassant, “déboutonne ma braguette je suis sure que t’as envie de moi”. Non. Quant à elle c’est une amie trop proche, ce serait presque incestueux. Il faut aller jusqu’à l’agressivité pour le repousser. Un plan à trois avec vous deux, cette nuit, serait trop glauque. Ils ne vont quand même pas baiser devant moi sur le canapé maintenant ? Je veux bien tenir la chandelle mais être voyeuse ce n’est pas mon truc. Ils vont dans la pièce à côté, ma chambre. Malgré ce merveilleux mélange de MDMA et de speed, mon euphorie est légèrement atteinte. Seule dans les 20m2 restants, je cherche à m’occuper comme si la situation était banale. Quelque part, c’est drôle tout de même. Je fixe les entremêlements de fils électriques qui ne connectent à rien (de concret) et les volutes de fumée qui disparaissent avant d’attendre le plafond”…

Je suis tellement loin de cette situation désormais… Et pourtant, à cet instant tout me revient en mémoire. Bien sûr, je me souvenais : qu’un soir cet homme m’a proposé un plan à trois avec cette amie chez moi, que nous avions pris de la drogue auparavant et qu’ils sont allés dans ma chambre suite à mon refus de participer. Mais là, je me rappelle de la bouteille sur la table, de l’intégralité du dialogue (bien plus trash que l’extrait donné ici), du moment où j’ai commencé à écrire cette note (pendant qu’ils étaient dans la pièce à côté donc), des objets qui m’entouraient, de la façon dont je fixais l’affiche de Requiem for a Dream précisément, d’avoir supprimé ce texte quelques heures plus tard pour ne pas que cette amie se sente coupable ensuite, et aussi parce que je n’assumais pas une note aussi “crue”. Ce jour là, en réalité, ce n’est pas la proposition en elle-même qui m’a mise mal à l’aise, de toute façon cette copine savait par avance que je refuserais. Elle souhaitait simplement coucher avec lui en cachette de son épouse et mon appartement était un lieu plus confortable que les habituels chiottes crasseux du pub où il travaillait. Le fait même d’être utilisée ainsi ne me gênait qu’à peine, j’étais habituée à son comportement. Je me sentais mal parce que tout était faux. Cette nuit là, je les ai pris en photo : elle était allongée pied nus sur mon canapé, une coupe de champagne à la main dans une pose de pin-up savamment étudiée ; il roulait son joint en me regardant du coin de l’oeil “au lieu de nous photographier viens t’assoir avec nous”. J’ai appuyé sur le bouton de l’appareil parce que le côté grotesque de la situation me sautait aux yeux. Elle, très belle dans ses attitudes de star hollywoodienne, la bouteille hors de prix bien en évidence sur la table, et lui qui jouait au playboy… Or ce glamour ne servait qu’à masquer la vulgarité glauque de la situation et la dérive évidente des protagonistes. La star n’est qu’une alcoolique dépressive et nymphomane, le playboy est un voyou accro à la coke, la bouteille a été volée, tout est bidon. Même le sexe, finalement, ne sert qu’à jouer les décadents, il n’y a pas le moindre désir sous-jacent.
J’ai déjà ressenti cette impression dans d’autres soirées, en d’autres lieux. Plusieurs personnes boivent, se droguent, font semblant d’être libérés et heureux, mais les liens ne se créent pas entre eux. On tente de se confier, de s’aimer, d’obtenir une ambiance de bonheur partagé et chaleureux, et pourtant l’atmosphère reste triste, lourde et froide, parce qu’aucune de ces personne ne va bien. La drogue ne suffit pas toujours à faire des miracles. Parfois si. il y a seulement des nuits où le contact ne se fait pas. Les phrases restent suspendues quelque part dans l’air sans atteindre l’autre, écoutées mais non entendues, perçues en surface mais non ressenties en profondeur… Et chaque sourire clownesque ; chaque blague même hilarante ; chaque secret confié sur un ton haché les yeux équarquillés ; chaque douleur plaintive murmurée afin que, à défaut de mieux, le malheur nous rattache les uns aux autres ; et même les corps qui s’entremêlent dans l’espoir de ressentir au moins un frisson de vie… tout reste faux et morbide. Une nuit dans “la maison du bonheur” (surnommée ainsi parce qu’elle était remplie de drogues) nous étions une quinzaine à être assis par terre dans une chambre, pendant qu’elle couchait avec un illustre inconnu de plus sur le lit. Nous étions dans cette pièce avant leur arrivée et nous restions posés comme n’importe quel autre objet placé là. Quelqu’un a dit “bon, on devrait sortir, on ne va pas rester là avec eux deux”, et je me souviens d’avoir répondu, du fin fond de ma déconnection tripée : “on s’en fout, j’arrive plus à bouger, pas envie de me lever”, parce que dans l’état où j’étais, effectivement tout m’était totalement égal. Une alarme clignotait à intervalles réguliers en affichant “bouge, c’est super glauque” quelque part dans mon cerveau, mais elle était immergée dans le brouillard. Ma gorge sèche assoiffée d’eau m’a finalement poussée à me diriger difficilement, accrochée au bras d’un ami, vers la cuisine. Nous avons croisé une fille sur le palier qui nous a demandé : “et là dedans qu’est-ce qu’il se passe ?” J’ai expliqué d’un ton badin : “y en a deux qui baisent sur le lit et y en a 10 qui comatent à côté”, elle m’a dit “ouh la, reste avec nous, viens du côté des vivants”. Sur le moment j’ai ricané bêtement, pourtant sa phrase était singulièrement juste. (Je n’y suis pas retournée cela dit, j’ai préféré rejoindre la baignoire, toujours mon lieu préféré dans les défonces : la baignoire et le chauffage pour ne pas redescendre ; extraordinairement la salle de bains de la “maison du bonheur” disposait d’une baignoire et d’un chauffage.)
Face à ces situations, je ressens le même genre de malaise teinté parfois d’une fascination malsaine que devant certains passages d’un de mes films préférés : “L’important c’est d’aimer”. Certes dans ce film il n’y a pas de drogue. Néanmoins on y voit : des corps nus qui se mélangent sans amour ni lien, un amas de peau entassés qui perdent toute humanité, des chairs aussi glaciales et sans vie que celles des poupées de porcelaine ; des mensonges et des faux semblants ; le jeu théâtral et le désespoir réel qui se confondent, à mi chemin entre grotesque et tragique, sentiment profond et travestissement…

Tout en écoutant Barzin chanter “So let’s go for now Someplace far Let’s go driving away”, je réalise à quel point mes fuites perpétuelles et mes raccourcis hasardeux peuvent être positifs. Cette échappatoire, la correspondance entre Aix et Lyon, j’ai réellement bien fait de la prendre, même si je l’avais plus ou moins joué à pile ou face, comme n’importe laquelle de mes fuites antérieures…

Barzin – let’s go driving
[Deuxième photo tirée du film Empereur Tomato-Ketchup de Shûji Terayama]

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morceaux de journées

Trop de travail, encore des cartons à vider, etc. alors j’écris juste pour conserver quelques traces de ma semaine avant qu’elle ne s’estompe]

* (Mardi). Les livres centenaires jamais ouverts aux pages collées que je dévérouille soigneusement pour accéder au titre (en fait j’en découpe toujours un petit peu plus par curiosité, balayer les feuilles du regard comme comme si des trésors pouvaient s’y dissimuler), les minutes alanguies, des lapsus à répétition : “inviolable” à la place “d’indémontrable”, “condamnation” au lieu de “compassion”, “étripé” là ou il était écrit “extirpé”, “hallucinogène” à la place d’”halogène”… Je n’ai pas attendu l’arc-en-ciel quand il pleuvait au soleil parce qu’il était trop prévisible, mais sous le ciel obscur du lendemain, j’ai regretté de ne pas avoir glissé quelques couleurs pastels sous mes paupières. Le promeneur me dit : “c’est incroyable comme la nature change avec les saisons”. Votre phrase est vraiment très banale monsieur, mais je l’ai pensée aussi. Comment l’éviter face aux branches décharnées, aux brins d’herbes jaunis rêches desséchés, aux feuilles de plus en plus recroquevillées… Un petit garçon avance fièrement sur un petit mur bétonné, la main à proximité de la grille malgré tout. Moi aussi j’adorais marcher au bord d’un vide – qui me semblait immense même s’il n’était pas réellement dangereux – sur un espace aussi étroit que mes chaussures. Mon père ayant le vertige, il m’empêchait d’accéder aux endroits un peu trop élevés, alors ma mère m’y amenait en cachette et, tout en me suivant avec les bras grands ouverts, elle répétait “tu ne le lui dis pas c’est notre secret”. J’ai entendu cette phrase à de multiples occasions d’ailleurs et quelques-uns de nos secrets me paraissaient lourds à cacher… Journée mécanique distante et grise. La lune exagérément ronde au dessus de l’immeuble, les phares éblouissants, des visages tristes et fatigués dans le bus… Toute seule au milieu de la place, une femme ne cesse de répéter : “à la banque, il n’y aura pas d’argent”, de plus en plus fort, elle le crie haineusement aux passants comme pour les empêcher de détourner leurs regards, mais personne ne la voit ni ne l’entend réellement. En passant devant elle, je lui dis quelque chose de vraiment bizarre : “pardon”, énoncé d’une voix atone parce que je ne me sens nullement coupable en réalité. Alors même que je me demande pourquoi je viens de prononcer ce mot face à elle, elle se tait brutalement et me fixe de ses yeux noirs globuleux, cheveux huileux collés sur ses joues boutonneuses. J’ai envie d’enlever mes talons pour courir, malgré le troignon de pomme rouge qui se balance sur l’égoût, les mégots, la canette de bière cassée, les traînées noirâtres sur la chaussée… Perdre haleine afin de me sentir plus vivante… Mais je m’oblige à marcher calmement en réprimant mes envies de voler en éclats. Et malgré le “oui” spontané qui surgit en lisant un sms : “Tu es morte ?”, je réponds rationnellement “non, juste très occupée”.

* (mercredi) Il continue à me dire qu’il m’aime et à me demander de l’embrasser. Ni le “c’est interdit pour toi” ni le “je ne t’aime pas” ne le dissuadent. Je suis un brin attendrie en l’entendant dire d’un ton plaintif “mais je n’ai jamais embrassé de femme !” Il va finir par me persuader que je fais une bonne action si j’accepte… Non non non, rester catégorique et décidée, pour une fois. Accepter pour lui faire plaisir ne pourrait que m’attirer des ennuis. Des noix ramassées dans l’herbe humide me rappellent les paniers en osier que je remplissais avec les noix du jardin quand je vivais dans la campagne normande. A l’époque, c’était une corvée infligée par mes parents ; pourtant, me remémorer ce souvenir me rend joyeuse aujourd’hui, c’est étrange. Les roses multicolores grandes ouvertes et gorgées d’eau sont tournées vers moi, elles détournent trop souvent mon attention des livres. A 17 h 40, Mon Petit Vieux Préféré m’ordonne “vous avez assez travaillé, il est temps de se reposer”. D’habitude je finis à 18 heures mais tant mieux, j’aurais le bus précédent, me dis-je. En me montrant sa mini-chaine, il m’explique : “C’est un enregistrement que j’ai fait en 1968″. D’accord, en réalité il veut seulement me faire écouter attentivement sa musique, ce n’est pas la première fois, Mon Petit Vieux Préféré est un mélomane. “Asseyez-vous, vous entendrez mieux” en désignant son fauteuil en cuir. Adieu le bus, je m’assois donc. “Fermez les yeux”. Exécution, il augmente le son. Au début je repère surtout les toussotements dans la salle de concert, le bruit de la bande usée, et la mauvaise qualité des balances. Finalement, je commence à me concentrer sur le chant, une voix féminine particulièrement pure et éthérée, des violons l’accompagnent… “Qu’est-ce que c’est ?” “Des chants gallois” murmure-t-il. Entre deux morceaux, j’entrouvre subrepticement les paupières, il regarde loin devant lui en souriant avec ravissement. “La qualité a vieilli, mais ça me rappelle des choses…” chuchote-t-il, sa nostalgie est palpable. Je n’arrive plus à savoir si j’aime objectivement ce qu’il me fait entendre, ou si je me contente de m’imbiber de ses propres émotions.

* (vendredi) En découvrant mon nouvel appartement, ma mère constate : “c’est l’appartement idéal pour un jeune couple”. Elle a l’art d’enfoncer la lame dans la plaie à peine refermée, sans le vouloir. Comme dans l’ascenseur, peu de temps après la rupture, lorsqu’elle m’avait dit avec des sanglots dans la voix : “tu avais l’air tellement heureuse avec lui, je ne t’ai pas vu souvent heureuse ces dernières années”. Je pensais à autre chose, je n’en parlais absolument pas et et vlan, une phrase avait suffit à m’abattre. Enfin cette fois-ci c’est différent parce que je n’ai plus aucune envie de vivre avec lui de toute façon. Sa remarque ne provoque qu’une pointe de déception, comme si j’avais accidentellement posé la main sur une épine dissimulée dans un buisson de tiges toutes lisses, uniquement parce que nous avions projeté de vivre ensemble…
Bien décidée à faire un rangement digne d’une bibliothécaire, je sors mes livres des cartons. Je saisis Ensemble c’est tout d’Anna Galvada. Dedans il y a une photo de lui, enfin 4 photos d’identité. J’observe ce visage avec une curiosité étonnée : qu’est-ce qui m’a plu dans ses traits au point de vouloir conserver son image ? Après une dispute, il m’avait offert ce livre accompagné d’une ligne paraphrasant le titre “Tu ne comprends donc pas ? Ensemble c’est tout !” Ce point d’exclamation, comme un slogan ou un refrain entraînant, “ha ça ira ! ça ira !”, “l’union fait la force !” “allons enfants de la patrie !”, ces phrases proclamées pour demander à l’autre d’y croire, (lui) se donner de l’espoir, avancer à plusieurs vers un objectif commun, motiver la troupe… Par association d’idées, je me revois assise dans la petite cuisine lorsque sa mère m’avait demandé “combien de sucres ?” Il avait répondu à ma place : “1 et demi”, avant d’ajouter : “on est les mêmes”. Et puis dans le métro, nos silhouettes se reflétaient, j’avais fait remarquer : “nous sommes mal assortis” ; Il avait objecté “on a l’air de ne pas aller ensemble, mais en fait on est pareils” Mais : goûts, corps, sang, peuvent se partager, se mélanger, s’incorporer, sans nous rendre “pareils”. Avec – sur – dans – entre – pour – l’autre, sans faire de nous “les mêmes”. Alors, comment fait-on pour être ensemble ?

* (mardi soir) Je ne m’attendais vraiment pas du tout à son appel téléphonique. 1h40 de discussion calme, posée. “J’espère que maintenant tu te rends compte que j’ai réfléchi, admis mes torts et évolué pendant ces quelques mois.” Oui mais… J’avais besoin d’entendre ça il y a 2 mois, pas maintenant, parce que aujourd’hui ça n’a plus aucune importance. Tu n’as plus aucune importance. “J’ai envie de te voir parce que pour moi tu es toujours mon amie, je n’ai aucune animosité contre toi même après la façon dont ça s’est terminé”. Silence. “allo ? tu n’as aucune réaction ?” je suis souvent silencieuse au téléphone, mais en l’occurence c’est la stupéfaction qui me rend muette. “Je suis soulagé de t’avoir parlé, et donc si tu as envie de me revoir, tu me le dis, tu m’indiques une date… Tu choisis. Et si tu ne veux plus me revoir parce que tu juges que je n’ai pas assez d’importance, j’aimerais que tu me le dises aussi.” En raccrochant, je me demande pourquoi je ne suis ni soulagée, ni bouleversée, ni rien du tout en fait. Cet appel ne me fait pas plus d’effet que n’importe quelle conversation banale. En fait, si je ressens quelque chose à ce moment là, ce doit être une sorte d’auto-satisfaction, de fierté, car pour la première fois je suis dans la position de celle qui décide après plus d’un an à être suspendue à ses volonté. Je me souviens très bien des périodes “je n’aurais plus aucun contact avec toi jusqu’à ce que tu me prouves à quel point tu tiens à moi, je ne peux pas de dire combien de temps ça prendra, ça ne dépend que de toi.” Le manque ressenti alors était insupportable, j’innondais son appartement de fleurs, je ré-écrivais des lettres cent fois, je guettais mon téléphone et mes mails et à cette époque, s’il m’avait dit “indique-moi une date”, j’aurais été capable de sauter dans un train à la minute même. Maintenant, non seulement je suis libre de décider, mais surtout le fait de devoir faire ce choix ne me torture pas. Cette indifférence a un arrière-goût de victoire.

* (dimanche) ma mère : – Elle était très inquiète parce que son fils de 4 ans ne parlait toujours pas. Et puis en arrivant chez elle l’autre jour, l’ampoule était grillée, et son fils a dit “il n’y a pas de lumière”. Elle s’est écrié : “il parle ! il parle !” En fait il ne parlait pas parce qu’il n’avait rien à dire.
moi : – Et moi, j’ai commencé à parler tôt ? C’était quoi mon tout premier mot ?
Ma mère : – Tu as commencé à parlé très tôt, toi. Ton premier mot était “non”. Tu avais déjà un caractère bien affirmé !
J’étais déjà une emmerdeuse…

[Demain, entre 14 heures et 15 heures, l’un de mes textes sera diffusé sur la Radio Suisse Romande dans l’émission Journal Infime. Je suis assez intriguée, tant par le choix du texte que par l’idée de l’entendre lu à haute voix par quelqu’un d’autre. Mais je serais dans l’incapacité d’écouter l’émission à ce moment là. Si jamais il y a des curieux parmi vous ou des habitués de cette émission, je serais curieuse d’en apprendre plus après la diffusion…]

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