When people run in circles it’s a very very mad world

Ma nuit ressemblait à un road-movie insolite. A certains moments je conduisais, à d’autres j’étais à l’arrière d’une voiture, il faisait nuit mais les rues étaient très éclairés. Je ne connaissais pas la ville, elle semblait sortir d’un film américain. Des gens autour de moi, apparaissaient et disparaissaient. Je fixais la main de mon voisin sans la reconnaître, “il n’a pas les mains aussi larges et boursouflées d’habitude”, ses doigts ne cessaient d’enfler sous ma yeux, j’ai regardé ailleurs parce que j’étais certaine qu’il allait m’étrangler : ses mains allaient augmenter tant que je continuerai à les voir, et quand elles seraient aussi larges que sa tête, elles se presseraient autour de mon cou. Je racontais ma vie à un homme encagoulé avant de m’apercevoir qu’en fait, je faisais la biographie de ma mère, cette constatation me troublait désagréablement. Plus tard je somnolais contre la banquette en cuir, son odeur me rappelait quelque chose, un souvenir vague, je ne parvenais pas à le faire remonter à la surface et cette absence m’agaçait. En fond sonore il y avait “In the backseat” d’Arcade Fire. Etrangement, j’ai l’impression que cette chanson a évité de faire de ce trajet nocturne un cauchemar.

En réalité, ce morceau était diffusé par mon réveil mais je l’ai entendu plusieurs fois avant d’émerger de ce rêve cotonneux et flou. Réalisant mon retard – 10 minutes de sommeil en trop – je me suis levée brusquement en fracassant mon crâne contre la poutre juste au dessus. J’étais pourtant relativement fière d’avoir, jusqu’à présent, réussi à échapper à cet accident prévisible. Ma gorge est douloureuse, mes poumons sifflent, il y a des hélicoptères dans mes oreilles et une hache plantée au sommet de ma tête. C’est reparti pour une bronchite asthmatiforme qui bien sûr s’infectera à cause du tabac. Je me rapproche de façon évidente de la toux chronique de la fumeuse, comme maman, c’est merveilleux. Quand je pense que pendant toute mon enfance je lui ai repproché de fumer et je me suis énervée à chaque fois qu’elle toussait. Quand je songe à la façon dont, du haut de mes 10 ans, je clamais fièrement : moi je ne serais jamais dépendante à rien, je refuse d’avoir la moindre dépendance. Ptite conne, va.

Le Chat doit avoir les gènes d’une taupe, dés qu’il voit un trou il s’y faufile. J’avais déjà remarqué son attirance pour le minuscule espace sombre situé sous le placard, mais de toute évidence il était trop large pour passer. Ce matin, alors que je cherche vainement si, dans ma penderie, je dispose d’un vêtement qui ne soit ni froissé ni tapissé de poils de chat, je le vois soudain s’applatir, les quatres pattes écartées et les oreilles baissées, littéralement mon félin se transforme en crêpe qui rampe sous le placard. Presque choqué par son aspect grotesque au moment de sa métamorphose, j’éclate d’un rire entrecoupé de toussements dignes d’une tuberculeuse. Ensuite je ressens une légère inquiétude : pourra-t-il ressortir ? S’il a réussi à entrer, il peut sortir. Raisonnement stupide : je sais pourtant qu’un chat qui monte à un arbre s’avère souvent incapable d’en descendre, par exemple. Quelques minutes plus tard, des miaulements plaintifs confirment mes doutes. A plat ventre devant le trou, je me sens totalement ridicule en m’entendant lui expliquer : “allez fais la crêpe, c’est pas compliqué de faire la crêpe, allez allez les quatre pattes comme ça, en angle droit”, mais le chat est trop paniqué pour faire preuve de réflexion. Je finis par l’extirper de là en me faisant griffer comme à chaque fois que je rampe à son secours. A peine sorti, il part en courant se cacher ailleurs, et s’il pouvait, je sais qu’il serait rouge de honte. Et moi je suis extremement en retard.

Dehors, tout est recouvert d’une gigantesque volute translucide. A chaque fois que je vois ce genre de paysage, je repense à la météo certains jours en Normandie : “beau temps après dissipation des brumes matinales”, lesquelles brumes s’estompaient juste avant que la nuit ne tombe, en réalité. J’ai l’intuition qu’aujourd’hui elles ne se dissiperont pas du tout. Bonjour à l’épicier qui me salue chaque matin, affection pour le chien horriblement laid que sa maîtresse promène dans la rue et confirmation de mon retard (je ne le croise que lorsque je suis en retard), descendre les marches quatre à quatre… De plus en plus lassée par ces matinées prévisibles à la minute près. Je sais déjà la tête que les gens auront dans le métro et même, à peu de choses près, quel conducteur sera dans le bus ce matin. En arrivant, je les entends me répéter une dizaine de fois “tu es très blanche, est-ce que ça va ?” “T’as l’air fatigué” Je sais, je suis malade et j’ai une gueule de déterrée, inutile d’en rajouter. Parfois je rêve d’une journée pendant laquelle les gens me diraient “tu es resplendissante ! T’as l’air en pleine forme aujourd’hui !” juste pour savoir ce que ça fait. Même quand je vais très bien, j’ai toujours un air maladif. Mon Petit Vieux Préféré m’offre des bonbons et me sert une dose abondante d’alcool parce que “ça tue tous les microbes”. Je ne sais pas si mes microbes y résistent, mais ça achève sans aucun doute mon restant d’énergie et ma capacité à coordonner mes gestes. Lutte contre la somnolence à coup de cafés et de vitamines C. Finit tremblante avec l’estomac révulsé. Se demande si cette journée va réellement se terminer un jour. Titre, auteur, édition, notes, cotation – titre, auteur, édition, notes, cotation – titre, auteur, édition, notes, cotation… Au moins et c’est déjà ça, j’ai toujours été excellente en travail à la chaîne, c’est un don chez moi : agir et même écrire sans penser le moins du monde à ce que je suis en train de faire. Pensées apparemment décousues : L’image d’une connaissance précède celle d’un pin dégoulinant de résine. Je crée un lien : certaines personnes sont comme la résine du pin, ça sent bon, ça dégouline mielleusement, mais après ça pègue sur les doigts et on ne s’en débarrasse plus…

Depuis quelques jours, à 13 heures 30, je vois passer un chat abandonné, noir avec une épaisse et longue fourrure. Il est amusant de par sa façon de sautiller délicatement entre les herbes pour ne pas salir ses poils soyeux. Dés que je tente de le caresser, il me regarde d’un air méfiant avant de s’échapper. En général, les chats viennent toujours naturellement vers moi, et mon incapacité à apprivoiser celui-ci me déçoit. Hier, il y a eu un léger progrès, il m’a fait les yeux doux avant de s’approcher de quelques pas, pour mieux s’enfuir. Aujourd’hui, la distance s’est considérablement retrécie entre nous ; il s’assoit et me fixe – magnifique regard jaune pailleté – mais le simple geste d’écraser ma cigarette provoque sa disparition précautionneuse entre les brouissailles.

Un garçon me demande “Bon donc on fait comme prévu, je viens chez toi ?” Quoi ? Est-ce que je serais victime de pertes de mémoire ? je n’ai pas pu lui faire une telle proposition. Devant mon air étonné, il précise “enfin je me disais que tu serais d’accord pour que je vienne chez toi”. Non non, moi pas du tout d’accord. On ne se connaît même pas, on se contente de se dire bonjour parce qu’on travaille au même endroit. De toute façon, voila ce que je sais de toi : tu ne supportes pas les gens qui fument, tu penses que l’alcool devrait être prohibé, et tu n’aimes pas la musique. Autant te dire que tu ne me supporteras pas du tout, donc on va se contenter de se souhaiter une bonne journée en se croisant dans les couloirs. Plus tard, un autre garçon affirme : “alors ce soir, je prends le bus avec toi et comme ça je vais chez toi”. Mais pourquoi veulent-ils tous aller chez moi ? Non, je n’invite pas toutes les personnes qui travaillent autour de moi à venir chez moi. “Tu me donnes ton numéro ?” Pour quoi faire ? “Bin pour te téléphoner” Pourquoi me téléphoner ? “Bin pour te parler.” On se voit 5 jours par semaine ici, qu’est-ce que tu me dirais de plus par téléphone ? “Euh…” Evidemment je sais très bien ce que tu me dirais de plus et je n’ai aucune envie de l’entendre.

Sur la route, frissonnements, fièvre et mauvaise humeur, extrêmités du corps gelées, même pas la concentration suffisante pour continuer ce livre pourtant assez génial, le bras replié sous ma tête trop lourde, mes yeux errent sur un paysage morne. Je vois : une gamine d’une dizaine d’années très maquillée, lèvres rouges framboise et regard fardé de noir infiniment triste, minijupe et blouson en cuir, pas vraiment une lolita, plutôt une Courtney Love miniature qui aurait encore de l’acné et aucune forme pour remplir son décolleté ; un homme qui vocifère face à une grille en fer forgé ; des amoureux enlacés qui mélangent goulûment leurs lèvres ; une vieille dame tellement voutée qu’elle a la tête au niveau des genoux – et je redresse machinalement mon dos par réflexe – avec un panier rempli de légumes rouges verts oranges violets ; un petit garçon qui fait semblant de fumer en soufflant la buée sortant de sa bouche – si à son âge il est déjà fasciné par le geste ça promet pour la suite – il amène ses doigts à ses lèvres avant d’expirer avec un air extatique ; un adolescent avec la dégaine d’un rappeur, chaîne en or et regard agressif provocant compris dans la panoplie ; des dizaines de stéréotypes…
Je niche mon visage entre mes bras croisés collés contre le courant d’air sous la vitre, et ferme les yeux sur Mad World tout en me demandant si c’est par masochisme que j’ai réintégré cette chanson à la playlist de mon baladeur puisque je sais à quel point, depuis maintenant quatre ans, elle me rend triste à chaque écoute.

J’ai besoin de vacances et de repos (d’où le choix du clip ci-dessous). Gurérir/survivre en comptant les jours, vacances : J-7, Londres : J-12…

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