Archives mensuelles : septembre 2005

C’était juste une mauvaise journée

Parce qu’il y a des jours comme ça, où l’envie de pleurer est omniprésente. Des matinées froides avec la gorge serrée, le tabac desséché, la fumée irritante et les yeux cernés. Sur la vitre du bus, les taches forment des visages, avec un seul oeil, une dent de travers, un rictus, de grandes oreilles… il y a plein de monstres tout autour de mon reflet gris. J’entends des klaxons et le chauffeur qui crie, s’énerve, insulte des automobilistes et des piétons. Autour de moi, des enfants surexcités s’agitent et parlent fort, m’assommant avec leurs cartables.

Il y a des jours où je suis une chose toute molle, de la peau flasque sans os à l’intérieur, où je ressemble à un pull sale chiffonné abandonné sur le fauteuil. Des jours où je voudrais me blottir tout au fond d’une couette avec les genoux sous le menton et de la musique fort dans les oreilles. Ne plus bouger tant que mon squelette n’aura pas redonné forme à ma carapace. J’essaie de contrôler mes pensées où de faire le vide en regardant la ville défiler, mais ça démange derrière, ça afflue à proximité des yeux. A fleur de peau et à vif. Et ces jours là, évidemment, je dois cacher tout ça, répondre à tous ces gens, car je ne peux plus dire : “je me sens malade maman, fais-moi un billet d’absence s’il te plaît”, ni sécher comme en fac ou à l’Ecole.

Mon reflet se charge d’assurer le minimum de réparties et de sourire, mais il y a déjà trop de dialogues qui se déroulent dans ma tête, je ne peux pas entendre réellement ce qu’ils disent. La loi de Murphy sévit souvent ces jours là, tout se déroule de plus en plus mal. Garder le masque et ne pas s’effondrer.

Le soir, quand j’ai dû attendre deux heures le serrurier – “ne vous inquiétez pas, on arrive rapidement, dans un délai d’une heure 30 on est chez vous” – pour ouvrir la porte de mon appartement sur laquelle les cambrioleurs s’étaient acharnés, j’expliquais la situation avec humour à mes voisins, même si j’avais envie de sangloter depuis plus de 12 heures. Monsieur Troisième Etage à Droite a dit : “vous le prenez bien, c’est très agréable, il y a des gens qui en feraient une montagne”.

Parce qu’il y a des jours où la montagne grandit, et on ne veut pas la laisser percer la surface. Plus elle augmente et plus elle est douloureuse à camoufler.

Des jours qu’ils faudrait passer sans bruit, sans agitation, sans téléphone, sans sociabilité, sans personne… Evacuer autour et dedans.

Le soir, débrancher rageusement les “moyens de communication”, laisser le flot déborder, et s’endormir artificiellement, épuisée.

Le masque trompe les autres, mais il est toujours pesant, étouffant. Même quand il est parfaitement ressemblant, je n’y crois jamais moi-même. A se demander s’il ne devient pas plus insupportable que ce qu’il doit cacher.

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j’aimerais bien frapper à ta porte mais j’ai peur de ta réaction

Parfois j’aimerais bien retourner là bas – Sénégal, Burkina Faso, Rouen, tous ces endroits où je pourrais ne plus jamais aller – et puis voir si réalité et souvenirs correspondent, mais j’ai peur d’être déçue. Je crois. Et les lieux ont une histoire, quand on les a traversé longtemps. Ici aussi, ça commence à être le cas, d’ailleurs. En fait, c’est la raison pour laquelle j’ai besoin de déménager souvent. C’est pour cela je ne supportais plus Aix après y avoir été seulement 5 ans. Il y avait trop d’images là bas, par exemple passer dans une rue et se souvenir qu’après un mauvais trip je suis restée assise près d’une poubelle sans bouger pendant quelques heures, je pourrais dire exactement où c’était, la poubelle y est probablement encore. La salle de pause du supermarché où je bossais, a-t-elle changé ? Est-ce que c’est toujours aussi sinistre ? Et le long mur de mon école primaire, je revois encore les graffitis dessus, il me semblait interminable quand j’avais 8 ans, je me demande s’il a raccourci à 25 ans. Trop subjectif tout ça, mais est-on réellement plus objectif en grandissant, de toute façon ? Je voudrais avoir un regard neutre et global sur tout, parce que des fois je me dis que tous mes souvenirs sont bidons, vus à travers un miroir déformant, trop dépendants de ce que je voulais y voir et / où de ce que j’y cherchais.

Des fois je me repense à ma grande tante, le jour où elle me regardait nager en hurlant ” ma sœur se noie ! “, elle avait eu un malaise immédiatement après. Personne ne m’avait dit qu’elle avait Alzheimer, ils pensaient sans doute que j’étais trop jeune pour comprendre ce que représentait ce type de maladie. S’ils m’avaient expliqué, si j’avais su que sa sœur était morte noyée, aussi, peut-être que je lui aurais évité un traumatisme. En tout cas, elle me parlait comme si j’étais sa sœur et comme si elle avait mon âge, j’aimais bien. C’était une bonne copine en fait. Même si ça me perturbait quand elle disait ” bonjour madame ” à ma mère 20 fois dans l’après-midi. Je revois très bien son regard hagard et la façon dont elle s’accrochait à son fauteuil roulant, mais je n’ai pas pleuré quand elle est morte, j’étais un peu triste, c’est tout. Enfin j’avais 10 ans et je l’avais vue 6 ou 7 journées dans ma vie. Pourtant, ça m’a marqué, malgré tout. J’ai une image d’elle près d’une rivière avec un bouquet de lavande posé sur ses cuisses toutes maigres, et elle sourit dessus. Mais j’ignore les circonstances, quand c’était, comment, pourquoi j’ai ce cliché là dans la tête, précisément.

Pendant longtemps j’ai pensé qu’une amie d’enfance m’avait écrasé le pied avec une grosse pierre, près d’un carrosse plein de fleurs, quand j’étais petite. En grandissant, j’ai cru que j’avais rêvé de ce souvenir, je n’étais plus très sure, d’autant plus que c’était irréaliste cette image de carrosse. Après j’ai appris qu’en fait, au cours de la visite d’un château en Bourgogne, je jouais dans le parc avec cette amie, et il y avait un carrosse avec des fleurs dedans pour décorer. Elle m’a effectivement balancé de grosses pierres sur le pied parce qu’on s’était disputées, et après ça saignait, j’avais un orteil arraché, et je me suis baladée avec des bandages pendant plusieurs jours. J’avais 3 ans. Je lui en ai toujours voulu en fait, même quand je n’étais plus sure de l’avoir vécu, et malgré mon ignorance complète à propos de l’origine de la dispute. Je la connais encore. Maintenant elle est avocate. Moi je la vois toujours comme la fille qui m’a fait mal quand j’étais petite, c’est complètement ridicule.

Il y a des moments où tout ça passe dans ma tête, dans le désordre, tout en incohérences. J’aimerais bien pouvoir être certaine de tous mes souvenirs, parce qu’il y en a beaucoup qui ont dû m’être racontés, ou que j’ai vu en photos. Petit à petit, c’est devenu réel. Mais en fait, ce n’est pas parce que j’ai vu une photo de moi tenant des nids de Tisserins dans les mains sur un balcon au Sénégal, que je me souviens d’avoir un jour vu cette race d’oiseau. “Ton berceau était juste en face des nids, tu voyais les oiseaux les construire et après tu avais les naissances de bébés sous les yeux”. ça devait être chouette, dommage que je ne m’en rappelle pas. “Un jour, une grue couronnée t’a pris pour sa partenaire, elle te faisait toute une parade d’amour, les gardiens du jardin zoologique sont intervenus parce que tu étais plus petite qu’elle, ils avaient peur qu’elle te blesse”. Je voudrais bien me souvenir de ça, aussi, tiens. A force de photos, de racontars, de rêves, etc., je reconstruis l’histoire. Mais en fait, c’est très agaçant de n’être sure de rien, surtout quand il n’y a que le passé auquel se fier.

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