Archives mensuelles : septembre 2005

to be continued

Ce serait bien de pouvoir expliquer ce que je ressens quand j’entre dans cette salle obscure. Ouvrir la porte – allumer les lumières – appuyer sur l’interrupteur qui remonte lentement les stores en fer mais pas trop, car il faut protéger les livres de la lumière. Ça ressemble presque à ce que j’éprouve lorsque je rentre chez moi, dans le sens où je suis propriétaire de cet endroit et de ces ouvrages à découvrir, protéger, relier, identifier, prêter… Mais avant ça, tout d’abord, c’est l’odeur humide des vieux manuscrits, aux lettres dorées et aux pages jaunies précieuses qui crissent dés que je les effleure. Leur parfum me fait même tousser parfois quand je range les étagères, mais je l’aime bien, il est familièrement apaisant. Les rares visiteurs me disent qu’ils ne pourraient pas faire ce travail “toute seule dans ce sous-sol plein de vieux bouquin”, et les gens qui travaillent à proximité me demandent si je ne m’ennuie pas trop en insistant aussi sur la solitude de l’endroit. C’est drôle de découvrir qu’il y a des gens qui ne supporteraient pas d’être à ma place quand moi, j’apprécie tellement cette situation là. Comment s’ennuyer dans une pièce pleine de livres ? Comment pourrais-je me sentir seule alors que tout est propice aux réflexions et aux rêveries ? Cet endroit est l’opposé d’une bibliothèque municipale où universitaire, là où la population travaille et murmure pendant que les files d’attente s’allongent devant les bureaux. Ici, c’est intime et intemporel. A l’extérieur, l’atmosphère est encore différente mais toujours aussi reposante, dans la chapelle avoisinante d’où s’élèvent des chants, et dans les grands espaces pleins de vieux arbres. On y trouve un jardin vieillot qui offre un panorama sur la basilique surplombant des HLM. Là bas, passé et modernité se mélangent, c’est assez curieux. Dans les allées, entre les troncs centenaires, je croise des écureuils, des lapins, des coccinelles, des sauterelles, des pâquerettes et beaucoup d’hommes en costard – cravates aussi.
Il faudrait raconter ce repas au restaurant avec eux, E qui lance “on se tient au courant de comment c’est dans la vie active”, la pression qui se relâche tout doucement après avoir rendu le fameux rapport qui m’a obnubilé pendant ces trois derniers mois, les mots “étudiante” et “stagiaire” employés au passé et les félicitations, un tantinet jalouses, de ma promotion. Et puis aussi, la grille en équilibre instable qui donne sur une gigantesque pissotière en forme de décharge ; la bouteille de champagne dégueulasse et trop cher, achetée sur un coup de folie dû à l’abus de vodka et débouchée dans la prairie toute moche d’un parc industriel – et dire que pourtant c’était chouette juste grâce à la personne qui m’accompagnait ; la jolie jeune fille, dont les fossettes donnent envie de sourire, qui parle avec entrain et grâce en buvant son chocolat chaud à la petite cuillère dans un café du Vieux-Lyon ; ces étranges sentiments de déjà vu en regardant défiler par la fenêtre du bus : un couple amoureux sur un quai, une petite fille avec un cartable plus grand qu’elle, les paupières fermées et un peu trop bleutées d’une adolescente épuisée. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait plus de temps et de courage que je n’en ai, un jour ça se racontera correctement, sûrement.

Et là, il serait logique de conclure que tout tend à venir à bout de mon incorrigible tempérament d’angoissée mélancolique…

(Mais)
parfois je me sens aussi saugrenue dans ce décor que les immeubles autour de la basilique, sur la colline. Tant que je reste dans la bibliothèque, toute seule, je suis dans mon élément. En revanche, dés que j’arpente les couloirs, tout m’intimide. Le bruit de mes talons claquant dans le silence me donne envie de me dissimuler derrière la statue majestueuse près de l’escalier, et mes tailleurs me font l’effet d’un costume mal ajusté pour un rôle que je n’ai pas encore bien cerné. Je suis encore dans ma période d’essai. Dés que le siège devient confortable, on me fait sentir qu’il est éjectable. Alors j’essaie de me rassurer en pensant que ça s’apprend ces choses là, et si ça se trouve, dans quelques semaines, face à leur regard suspicieux – et a-t-on bien fait de la choisir ? A-t-elle les épaules pour gérer tout ça en dépit de son manque d’expérience ? – j’aurais la démarche et la voix assurée de la jeune femme travailleuse et dynamique à qui on peut faire confiance…(?)

(Mais)
l’année scolaire n’est pas totalement terminée en réalité, il me reste encore une soutenance orale à passer. Et puis, tout sera vraiment fini quand il y aura ma moyenne affichée sur le tableau du couloir. Alors seulement je saurais si cette année était inutile en plus d’être longue et exténuante.

(Mais)
les week-ends passent trop vite. Je hais ces matins, où les yeux encore tout piquants de sommeil, je le vois dire “salut” et fermer la porte avec sa valise sur le dos. Ni l’avant, ni l’après ne me dérangent vraiment, juste ce moment où ça bascule de la présence à l’absence en moins d’une minute. Même qu’à chaque fois, je me demande bêtement si vraiment il reviendra. Parce que ça non plus, ce n’est pas sûr, évidemment.

Alors j’aligne les cartes de tarot sur la table et je souris en lisant “on est souvent à l’origine de ses propres ennuis quand on a peur d’affronter la réalité”, les cartes sont toujours des kaléidoscopes de clichés. Je ne crois pas à un avenir pouvant être lu dans un jeu de tarot, pourtant je les tire vraiment très souvent en ce moment, presque machinalement, sans même en avoir envie. Avant je ne le faisais que pour jouer à la voyante avec des amis, jamais toute seule pour moi-même comme ça. Mais c’est comme quand j’essaie de ne marcher que sur certains pavés, ou quand je me dis “s’il se passe ça maintenant alors il se passera ça”, juste une façon de se donner de l’espoir en faisant semblant de croire au destin…

Je me souviens que ce soir là, en dessinant des cercles maladroits avec la fumée, je regardais ma rue noyée sous les gouttes en espérant qu’il allait surgir, et j’arrivais presque à me convaincre que ce serait le cas… parce que je me crée souvent des espoirs vains toute seule, finalement.

Et puis je suis la fille à qui tout le monde dit qu’elle est heureuse, gourmande et épanouie, et qui se sent ainsi, alors que la veille elle observait les bouts de verre par terre en se demandant si ce ne serait pas une bonne idée de les avaler, à cause des remontées de souvenirs et de la peur d’échouer, aussi…

La nuit dernière, j’ai encore rêvé que j’étais toute seule dans un compartiment fermé de l’extérieur qui allait à tout allure. Il n’y avait aucune fenêtre, mais je sentais les vibrations sous mes pieds. Et je me disais : “si je ne peux n’y sortir, ni voir le trajet, comment est-ce que je saurais que je suis arrivée à destination ? Je vais forcément louper l’arrêt où je dois descendre.”

Mais ce rêve semble avoir une signification trop évidente, raconté ainsi. En fait le problème n’est pas que je ne sais pas où descendre, j’ai ma destination bien en vue, sauf que le trajet est insupportable parce que interminable.

Dans 5 jours je passerais mon dernier oral ; dans 15 jours, il y aura tous les résultats ; dans un mois j’aurais achevé ma période d’essai en tant que bibliothécaire ; dans un mois et demi, j’aurais mon premier vrai salaire ; dans deux mois je serais dans mon nouvel appartement – j’espère. Et alors, on verra bien à ce moment là si je suis descendue au bon arrêt… (En tout cas, le voyage aura été éprouvant, sans aucun doute.)

[De toute façon, quand je raconte mes rêves ici, ils ont toujours un goût amer. En fait, j’en fais des jolis parfois, mais ils sont trop imagés ou flous pour être racontés, et je ne veux pas les abîmer en les complétant. Je sais qu’ils “existent”, et ça me suffit…]

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