Archives mensuelles : mars 2005

énervée

Dans ma promo, j’entends régulièrement une phrase qui me donne envie de bondir toutes griffes dehors : “on apprend enfin quelque chose d’utile, après des années de fac sans aucune utilité pratique. Ici on fait quelque chose de formateur alors que la culture ça sert à rien.” Evidemment, ce n’est pas comparable. Ce master est professionnalisant, il apprend un métier. Mais pour moi, un savoir professionnel n’est pas plus important qu’un savoir culturel. Il paraît que je suis “trop éloignée des réalités”. D’ailleurs c’est pareil dans la recherche de stage. Tout le monde veut m’embaucher en stage cet été : archives, entreprises, etc., j’ai fait 8 demandes pour l’instant et j’ai 8 réponses positives, apparemment mon Ecole s’avère être un atout plus considérable que je ne l’imaginais. Alors les gens me disent : “mais pourquoi tu choisis les archives alors que tu peux être prise en entreprise ?”, ” si tu passes le concours d’archiviste, tu sais que c’est pas très bien payé après, tu gagneras plus si tu bosses dans le privé”. Bien sûr oui, travailler 40 heures par semaines devant un écran à se taper un boulot chiant en se faisant engueuler par son patron, dans un univers de stress quasi-permanent, ça me tente énormément. Non mais tu m’as vue ? Tu m’imagines vraiment en jeune cadre dynamique ? “Les archives aussi c’est sûrement chiant”. De toute façon, je ne cherche pas un travail totalement agréable et épanouissant, ça n’existe pas. Je ne serais jamais de celles qui font des heures supplémentaires par zèle et qui s’investissent au maximum dans leur vie professionnelle, car mes centres d’intérêts ne sont pas là. Je cherche surtout un travail qui ne soit pas trop désagréable et qui me laisse du temps libre pour écrire, sortir, aller à des concerts, voyager. Un salaire d’archiviste me semble tout à fait correct. Je ne désire pas être une femme riche et pressée, obnubilée par ses responsabilités. Je veux seulement avoir de quoi vivre, tout en gardant de la liberté. Je me sens de plus en plus en décalage avec les carriéristes ambitieux, les arrivistes qui arrivent une demi-heure avant le début des cours pour pouvoir faire de la lèche au profs. Ils assistent à tous les cours parce qu’il faut y être, sans être capable de distinguer ceux qui présentent réellement un intérêt. Ils sont bêtement “scolaires”, apprenant comme des machines les phrases qu’ils écrivent consciencieusement, sans même réfléchir à leur sens. Réussir, réussir, réussir, réussir… C’est leur unique motivation dans l’existence. Cependant, même s’ils passent des nuits en bibliothèque, ils n’oublient pas une chose primordiale : prendre soin de leur corps. Ils font bien attention à leur taux de cholestérol et à la quantité de phosphore (c’est bon pour la mémoire) qu’ils avalent et ils se réservent toujours un peu de temps pour faire quelques exercices physiques. Je ne leur veux aucun mal, ce sont des gens gentils en dehors du contexte de l’Ecole. Cependant, à la façon dont ils médisent en douce les uns les autres pour se mettre en compétition, je sais déjà qu’ils feront de parfaits requins en entreprises plus tard. Par ailleurs, je sais bien que j’en fais trop dans le sens opposé. Evidemment, être un peu plus pragmatique ou moins rêveuse et cesser de maltraiter mon organisme à coup de nicotine-marshmallows-chocolat-etc. ne serait pas plus mal, mais plus je les vois et plus je suis ravie d’être dans l’excès inverse. De plus, pour une fois que je prends une vraie décision, je ne me laisserais pas dissuader. Je suis ni ambitieuse, ni sérieuse, ni saine, je vous prie donc d’aller vous faire foutre. Je n’ai pas l’habitude d’être grossière mais il fallait que je le dise, clairement et sans fioriture.

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it’s easier to drink on an empty stomach than eat on a broken heart

Coup de poing dans mon visage et deux types s’en vont avec mon portefeuille, je ne réagis pas vraiment. Je constate que quelque part dans la réalité, j’ai la mâchoire douloureuse et plus de papiers. Je fais les démarches nécessaires tout aussi machinalement.

Une fille d’une autre promo vient m’accoster, sa première phrase c’est : ” je prie pour que le pape se rétablisse “. Elle a une quinzaine de croix (en colliers, en bagues, en bracelets, je n’en ai jamais vu autant auparavant), un regard exalté, tout en elle me semble surréaliste. J’aurais pu dire ” ah bon ” ou balancer une sale remarque sur ce que je pense du pape et des religieux fanatiques. Mais non, je retourne à mon livre comme si de rien n’était. Elle insiste, alors je pars dans une autre salle, calmement.

Ma grand-mère me parle longuement du tombeau récent de mon grand-père, de la façon dont il m’aimait, etc. D’habitude, je pleure. Cette fois-ci, j’ai posé le téléphone sur la table, pour n’entendre qu’un murmure sifflant sans parole nette et quand le silence est revenu dans le combiné, j’ai dit : ” je comprends “. Cette phrase est absurde et très pratique, utilisable dans quasiment toutes les circonstances.

Dans le métro, un vieil alcoolo, sa bouteille de vin à la main, me dit qu’il va me baiser dans tous les sens. Je dis : ” ça m’étonnerait “, sur le ton de la constatation. La copine à mes côtés est scandalisée. Je trouve qu’elle fait beaucoup de cinéma pour rien du tout.

Quand j’avais 4-5 ans, j’avais une poupée dont les yeux ne se fermaient pas (ils étaient dessinés) alors j’avais demandé à maman : ” si elle a les yeux ouverts, comment elle fait pour dormir ? ” Elle a répondu : ” elle ne dort pas ” et ma méchante grand-mère avait ajouté : ” si tu ne dors pas la nuit, toi non plus tu ne pourras plus fermer les yeux, ils resteront grands ouverts et tu seras très fatiguée. ” Alors, je berçais tout le temps la poupée en lui chantant des berceuses et ” chut, endors-toi “.

Je suis vraiment très fatiguée et mes yeux ne se ferment pas souvent, mais on dirait que quelque chose essaie sans cesse de m’endormir et d’apaiser mes nerfs. Comme si j’avais fait une cure très intensive de Lexomyl, je perds l’équilibre, j’avance à tâtons, tout me tombe des mains… Mais je n’ai aucune force pour rien, pas même pour m’énerver. Je me protège des coups avec un bras quand je les vois venir, si non je fais le nécessaire pour que les plaies ne s’infectent pas, puis je sors la tête basse. Sous anesthésie constante, ” ah bon un autre projet à rendre “, ” ah tiens ils m’ont agressé pour piquer un portefeuille qui ne contient même pas d’argent, mais des photos et des petits souvenirs auxquels je tenais “. Autour de moi, ça s’affole et ça s’agite, je dis : ” tant pis “. Et puis tout à l’heure, quelqu’un a soulevé une hypothèse intéressante en me disant : ” j’ai l’impression que tu es blasée “. ” blasé : « Dégoûté de tout, rendu indifférent, insensible, par l’expérience ou la satiété “. Oui, ça ressemble à ça, sauf que telle que je me connais, ça ne durera pas. C’est le calme qui précède l’ouragan. Je m’endors pour m’auto-protéger, mais plus violent sera le réveil. L’hystérie, les envolées lyriques, les espoirs extatiques puis les découragements apathiques, les fix d’auto-persuasion le matin et les descentes lucides le soir, je me déplace sur un fil à mi-hauteur entre les montagnes et les plaines. Etat stationnaire, envol ou rechute à la moindre brise, frail and insecure.

” I know that I can be cold sometimes
There was snow on the ground when I was born
And the stars didn’t shine that night.
Take me out, take me out, and I’ll melt,
I’ll melt. All the way down “.
(Rainer Maria – I’m melting)

* ” for each inch cut, the roots grow ten where we can’t see them ” (Eric Frost, ” The Pruning Diaries “)

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