Archives mensuelles : janvier 2005

snow

Je regarde tourbillonner les flocons de neige en me demandant si un jour ça cessera de m’émerveiller. Dans la rue, une petite fille emmitouflée raconte à sa maman : ” bin tu sais, tu sais, bin, avec la neige dans la cour, tu sais, bin, bin, bin, tu sais, bin, on a fait une bataille de neige ! Mets tes gants ma chérie, tu vas prendre froid. Tu m’écoutes maman ? “. Les déjà-vu qui me font sourire toute seule, et ceux qui me font pleurer. L’autre soir, moment lacrymal en tombant sur un téléfilm idiot, parce qu’un pianiste y jouait le morceau que j’ai travaillé pour mon dernier examen au conservatoire, il y a 6 ans (6 ans que j’ai arrêté, tant que ça…). Cette deuxième arabesque m’a donné bien des difficultés pendant des mois, tout ça pour m’apercevoir le jour fatidique que ma prof s’était trompé, ce n’était pas cette œuvre là qu’il fallait jouer. N’empêche, elle était belle l’arabesque, comme la neige s’accrochant sur les cils de la gamine. J’ai envie… qu’il y ait assez de neige pour que le sol craque sous mes pas, de tremper des tartines de nutella dans du chocolat viennois, d’être embrassé sur la nuque, de tourner sur moi-même jusqu’à chanceler, d’écrire mes rêves, de continuer la procrastination, d’être goûteuse professionnelle de Pringles (private joke), de comprendre où se terminera ce soir et où commencera vraiment demain, de rire jusqu’à en pleurer, de répondre autre chose que ” comme d’habitude ” – avec le petit sourire crispé stupide – à la question ” comment ça va ? “, de ne plus avoir dans la tête ni le refrain (everything is just as it has always been) d’une chanson de Blow ni celui d’une chanson de Suede (you know everything will flow), d’éviter la routine monochrome du tout-va-bien-tout-va-mal-ça-m’est-égal, sans pour autant créer des vagues exprès pour m’y noyer. And the snow is falling falling falling…

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amitiés interrompues

J’avais 14 ans lorsque j’ai rencontré Sophie, elle était dans ma classe. C’était un peu le vilain petit canard, maladroite, engoncée dans ses kilos en trop, le visage parsemé de boutons, de longs cheveux huileux emmêlés cachant l’essentiel de son visage. J’avais lu Carrie de Stephen King cette année là, et j’avais immédiatement pensé à Sophie. De sa façon de marcher à tout petit pas serrés jusqu’à son regard fuyant, toutes ses attitudes laissaient à penser que son unique souhait aurait été d’être invisible. Evidemment, elle n’en attirait que davantage les regards moqueurs. A chaque fois qu’un prof l’interrogeait, Sophie bégayait pendant de longues minutes pour parvenir à dire une phrase, et les éclats de rires de la classe finissaient par dominer sa petite voix tremblante. Elle était du genre à faire tomber sa trousse dans un grand fracas au milieu d’un cours, à se tromper d’exercice à rendre, à trébucher en montant sur l’estrade où se trouvait le tableau noir, etc. Comme elle était la fille d’un collègue de mon père, nos parents ont essayé de nous rendre amies. Mais, quand nous étions l’une en face de l’autre, le silence s’installait et chacune jetait des regards angoissés vers sa montre. Aussi asociale qu’aujourd’hui, je ne commençais jamais à parler la première, or Sophie était encore plus timide que moi. Assez rapidement, nos parents passaient des soirées ensemble et nous laissaient chacune dans nos maisons réciproques. Mes rapports avec elle se bornaient à des sourires timides et à des bonjours polis, dans la cour de récréation.

Et puis quelques jours avant les grandes vacances, dans cette période où les profs occupent les élèves peu nombreux parce que les conseils de classe ont déjà eu lieu, lors d’une course d’orientation en sport, nous nous sommes retrouvés en groupes de 2 pour parcourir un bois semé de petits papiers directionnels. Parce que ma copine de classe était absente, je me suis retrouvée avec la seule fille toute seule, c’est-à-dire Sophie. Je ne sais plus au juste ce qui s’est passé, il y a eu un élément déclencheur, peut-être le fait de se perdre ensemble, ou la façon dont Sophie a dérapé en m’entraînant dans sa chute, quelque chose a fait naître une complicité, un éclat de rire et quelques remarques liées au côté ridicule du jeu à notre aversion commune du sport. Nous avons commencé à parler, nous interrompant l’une l’autre tant la conversation devenait vivante. J’ai découvert ce jour là, à la fois l’absence de bégaiement de Sophie quand elle était à l’aise et la quantité de choses nous rassemblait… La pratique de l’équitation et l’amour des chevaux, les cours de piano, des disques en commun, et autres petits détails. Peu de temps après, le jour des vacances, elle m’a invitée chez elle. Elle habitait à Etretat, à proximité des falaises. Nous sommes longtemps resté assises côte à côte, observant le mouvement des vagues en dessous. Je me souviens du froid glacial qui rougissaient nos oreilles, de la circulation coupée à l’intérieur des mains et, pourtant, de notre incapacité à quitter ce lieu. Sophie était très jolie ce jour là, avec ses boucles rousses s’échappant de son bonnet en laine et ses yeux brillants, c’était la première fois que je la voyais heureuse et ce sentiment la métamorphosait. Elle a commencé à m’expliquer qu’elle aimait venir ici, toute seule, tout le temps, parce que cette beauté naturelle autour d’elle la rendait extérieure à tout le reste, elle a dit ” je suis dépersonnalisée ici “. Ensuite, j’ai parlé de mon désir de tout connaître, les livres, les disques, les films, les voyages, les expériences, les rencontres… de ma soif (typiquement adolescente) de tout absorber sans en laisser une miette. Elle ne me comprenait pas vraiment. Elle m’avait expliqué que expérimenter pour savoir, elle n’en voyait pas l’intérêt, ce qui comptait pour elle, c’était de se sentir bien. ” Quand je viens ici, je suis heureuse, et je m’en fous d’être grosse, que les gens m’aiment pas, que mes parents divorcent, et tout ça. Je suis sûre que plus on apprends de trucs dans la vie et plus c’est moche. Mon rêve à moi, ce serait du style habiter toute seule sur une île déserte, sans les parents, la classe et les garçons qui se moquent de moi, et comme ça je serais super heureuse, ils pourraient dire ce qu’il veulent, ça me serait carrément égal “. Je voyais ce qu’elle voulait dire, parce que j’étais déjà partagée entre l’envie d’aller vers les autres et celles de les fuir, le désir de consumer passionnément son existence et celui se protéger en rêvant sa vie parce que c’est ainsi qu’elle est la plus jolie, le besoin d’être immergée dans une ville grouillante d’individus, de sons et de lumière et le calme lumineux de la campagne… entre des désirs opposés et extrêmes.

Après, il y a eu des départs vers des lycée différents et éloignés, alors je ne l’ai plus revue. Notre amitié était encore trop récente pour faire l’effort de la préserver, et suffisamment forte pour que je pense à elle souvent au fur et à mesure des années. De temps en temps, je posais des questions à mon père, que je savais toujours en contact avec le sien. J’ai été au courant de ses études de lettres, de ses échecs aux concours de l’enseignement, l’an dernier j’ai appris qu’elle venait de se marier… La nouvelle m’a fait un drôle d’effet, Sophie autrefois si peu intéressée par les garçons et déjà en couple. Je l’ai imaginé avec une longue robe blanche, et j’ai pensé que ça devait mettre en valeur son visage fin, son air fragile, cette pureté qui se dégageait d’elle. Et puis, cet après-midi, j’ai appris que Sophie s’était suicidée la semaine dernière, après avoir laissé une lettre d’adieu à son mari et à ses parents. On l’a retrouvée noyée, elle avait bu énormément d’alcool avant de s’enfoncer dans la mer. Le lieu de son suicide m’était inconnu, mais j’ai le pressentiment que les vagues devaient avoir la même force et le froid être tout aussi piquant.

C’est difficile de dire quelle sorte de tristesse je ressens, je ne l’ai plus vue depuis 10 ans et elle n’occupait pas vraiment de place dans ma vie, c’était une ombre qui se faufilait de temps en temps dans mes souvenirs. Mais en fait, elle fait partie de ces gens, que j’ai toujours espéré recroiser un jour. Comme toutes ces rencontres éphémères, que plus jamais je n’ai revu à cause d’un déménagement, d’un changement d’emploi du temps, d’événements qui arrivent au moment inopportun… Toutes celles avec lesquelles j’ai le sentiment qu’il y aurait pu y avoir une relation enrichissante et que j’ai laissé disparaître. Dans la même catégorie, il y a aussi des personnes, que j’ai pu apercevoir dans la rue ou dans une soirée, qui ont attiré immédiatement ma sympathie, mais que je n’ai pas approché, à cause du contexte, ou du fait de ma timidité. Je me souviens de certains blogueurs(ses) croisés virtuellement au cours de ces trois dernières années de blogs, ayant actuellement disparus. Je pense à l’intérêt que je porte à quelques personnalités de la blogosphère, celles avec lesquelles je correspond depuis longtemps, ou bien celles que je me contente de lire sans laisser de trace de mon passage, de ces individus que je ne connaîtrai peut-être jamais dans la réalité. Souvent, j’ai imaginé que j’allais revoir telle ou telle personne, au détour d’une rue, au hasard d’un lieu ou d’une situation, alors j’aurais une occasion de m’en rapprocher, le temps d’un café ou plus longtemps. Mais en fin de compte, je m’aperçois à quel point je m’en veux de n’avoir, avec toutes ces silhouettes floues et familières à la fois, qu’une relation au conditionnel.

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