L’air de rien

Il y a des jours où je me lève avec le sentiment d’être immortelle et invincible. Généralement, arrivent une succession de catastrophes. Le jeu consiste à détruire tous les obstacles avec une certaine désinvolture, un air de ne pas y toucher. Ce matin, j’ai été réveillée par mon banquier, puisque je suis de nouveau à découvert (je savais que le mois se terminerait comme ça, 27 CDs ce n’est pas compatible avec un boulot de caissière). Je lui ai expliqué toutes mes heures supplémentaires, mon passage en CDI, tous ces trucs qui remontent le moral de ces gens là. Suit un appel de mon père : “tu pourrais faire un master de journalisme, il y en a un à Marseille, à Grenoble (etc. il m’énumère une dizaine de villes), c’est sur concours”. Ok, mais il va falloir que je fasse une liste, notamment pour vérifier que tous ces concours et ces entretiens de DESS ne se chevauchent pas, non parce qu’il commence à y en avoir vraiment beaucoup maintenant. J’ai une trentaine de trucs à présenter, alors que je ne sais toujours pas ce que je veux faire. Le plus comique, ce serait que je réussisse à échouer partout. Cat Power dans les oreilles, je me dirige le plus lentement possible vers le Monop. J’entends un ramassis de conneries, ça s’appelait “stage pour fidéliser le client”. Il y avait des jeux de questions-réponses sur la façon dont il fallait se comporter avec les juniors, les seniors, etc. En gros, la caissière doit montrer au client qu’il a raison, surtout s’il est agressif, et terminer toutes ses phrases par “le Monoprix est à votre service”. J’en resterais quand même à mon classique “merci et bonne journée”. Pour me remercier d’avoir participé, le Monop m’a offert un mug. C’est génial, maintenant quand je bois mon thé, je peux lire sur la tasse “Le Monoprix s’engage avec vous, jour après jour”. La petite nouvelle que je devais former a eu une crise de spasmophilie dés le premier rush, je crois que je ne suis pas très bonne pédagogue. “C’est toujours comme ça ?” m’a-t-elle demandé. “Oui, enfin non, généralement c’est pire”, ai-je répondu. Et instantanément, elle a commencé à s’étouffer. J’ai eu envie de parler à un client qui avait “Le sous-sol” de Dostoïevski à la main, la nouvelle dont je connais chaque mot par coeur, mais je n’ai pas osé. Pourtant, j’ai déjà été tenté de lui adresser la parole la semaine dernière, lorsqu’il avait “La métamorphose” de Kafka. Au lieu de ça, j’ai discuté ménage avec une mamie, il paraît que les lingettes nettoyantes en fait, ça ne nettoie qu’en surface et que ça laisse des traces… C’était hautement passionnant, digne de figurer ici. En salle de pause, les piles de mon baladeur sont mortes au milieu d’une chanson des Moldy Peaches. Alors j’ai pu entendre la caissière se plaindre que sa télé était en panne, “qu’est-ce que je vais faire sans télé, ce soir ?”. Je réponds naïvement : “lire ?”. Elle m’a regardé comme si j’étais monstrueuse, avant de répondre : “tout ce que je lis c’est télé 7 jours, le reste je comprends pas”. “Bah lire télé 7 jours alors…” “A quoi ça sert de lire des programmes télévisés quand la télé marche pas ?” Je me suis sentie un peu ridicule. Pendant les 3 heures suivantes, je vivais des aventures passionnantes dans une vie imaginaire, donc je suis incapable de me rappeler ce qu’il se passait pendant ce temps, dans la réalité. J’ai compris le sens de l’expression “cri du coeur” quand ma reponsable m’a dit : “tu veux passer de ton contrat de 30 heures à un contrat de 35 heures, 38 avec les heures supps” “Non !” – c’était le cri du coeur. Une très jolie anglaise s’est mise à pleurer, parce que la marque de préservatifs qu’elle cherchait ne figurait pas dans la parapharmie – deux chiens attachés ensemble (une seule laisse avec un noeud au milieu) voulaient aller dans deux directions contraires et ça faisait rire un petit garçon qui avait du chocolat sur le nez – “Marine Le Pen est beaucoup plus sympa que son père” (a dit la vieille dame aux cheveux mauves) – “c’est parce que je suis arabe que vous vérifiez mon billet de 50 euros ?” – “Salut amie caissière dans la galère vogue que vogue et vaille que vaille” – un étudiant avec une haleine au rhum sanglotait parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour acheter un lapin en chocolat – la petite fille avec un bonnet en forme de vache a dit “regarde maman, la caissière elle a le même stylo que la maîtresse” – une des chefs caissières m’a dit “tu te plais avec nous n’est-ce pas ? Nous aussi on se plaît avec toi” – la caissière à côté de moi : “mon père il voulait que je sois avocate. J’arrive toujours pas à lui avouer “désolée papa, j’ai arrêté le droit en première année et je suis caissière à Monop depuis trois ans”. Je redoute la fin de l’année, quand il va encore me demander comment se sont passés les partiels” – … – Des centaines d’individus, et moi et moi et moi… (J’écoute “A tribute to Donovan”)

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