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mnemosyne

Le matin, quand je pars à l’Ecole, je croise les noctambules cernés et livides qui sortent de la boîte de nuit en dessous de chez moi. Hier matin j’ai croisé un ado aux pupilles tellement dilatées que le bleu originel de ses yeux ne formait plus qu’un contour presque invisible. Pendant que j’évalue mentalement la quantité de drogues qu’il a pu absorber pour être dans un tel état, je le vois se prendre la poubelle dans les genoux, s’étaler et se relever en titubant. Au moment où je le dépasse, il me demande où est le métro pour aller à Charpennes. Il est à moins d’un mètre de lui. Je le lui indique, tout en m’interrogeant sur sa capacité à descendre l’escalier. Il trébuche puis s’assoit. Je pense à l’opposé de nos situations. Je me suis réveillée une heure avant et ma journée commence à peine. Je peux prédire tout ce qui suivra heure par heure jusqu’à 20 heures. Mon métro passera à 8 heures 27. Nous sommes jeudi, donc il y aura le monsieur barbu qui se frotte tout le temps les yeux, adossé contre la porte du wagon. Je fumerais une cigarette en marchant et je l’écraserai devant l’entrée principale de l’école. Il y aura des conversations devant la machine à café, des cours ennuyeux, des pauses – clopes au soleil, des discussions sur les devoirs à rendre, sans doute aussi des débats sur la constitution, des travaux en groupe le soir…etc. D’un côté je pense à ma nostalgie, ces derniers temps envers l’irréalité de ces nuits chimiques faite de rencontres étranges, précédant le brouillard des journées où, tout en bloquant sur des détails absurdes, on ne sait plus très bien dans quelle ère spatio-temporelle on se situe. De l’autre, je prévois les difficultés qu’il aura à rentrer chez lui, sa journée de coma, sa descente inéluctable, et toutes ces heures dont il ne fera rien. Si l’an dernier, pendant une matinée aussi floue que la sienne, quelqu’un m’avait dit : l’an prochain, au même moment, tu t’apprêteras à vivre une journée calibrée à la minute près, j’aurais eu envie de me jeter sous le métro, pourtant.

Dans un supermarché qui m’a autrefois compté parmi ses employés, la foule s’allonge et une vieille dame fait part de son mécontentement à tout le magasin en criant d’une voix bêlante : ” Encore une nouvelle ! Ils mettent n’importe qui derrière une caisse maintenant ! On attend, on attend, comme si on avait que ça à faire ! Y’en a qui sont pas faites pour être caissière. Oh, regardez-moi ça, la lenteur avec laquelle elle ouvre les sacs “. Lorsque celle-ci lui propose gentiment : ” une autre caisse vient d’ouvrir juste derrière vous si vous voulez”, j’entends une phrase que je connais par cœur : ” Maintenant que je suis là de
toute façon ! ” accompagné du rituel du soupir. Oui, maintenant que tu as réussi à être le centre d’attention, tu espères bien que l’attente va se prolonger assez longuement pour que tu profites de tes minutes de gloire, et si un responsable passe, tu lui expliquera que cette nouvelle caissière est incompétente. Je connais parfaitement ce comportement ridiculement banal. La
“nouvelle” est au bord des larmes. Plus elle tente d’accélérer ses mouvements, plus elle les rend maladroits, colle les tickets de caisse avec les chèques, fait tomber une pile de sac sur sa caisse en tentant de n’en saisir qu’un, coince son tiroir avec ses factures… Et la cliente énervée continue son cinéma. Bien sûr, toute la file commence à faire front contre la caissière. Quand la cliente dit “si je vois votre chef, j’me gênerai pas pour lui dire c’que j’pense, croyez-moi !”, je m’énerve et je me lance dans un long discours que je termine en proposant à Madame Pressée d’aller faire un tour derrière la caisse pour voir de quoi elle est capable. Evidemment elle réplique, mais le reste de la file d’attente se tait et la caissière me sourit, puis murmure un merci en me tendant le ticket. Je vois “je démissionne ce soir” dans son regard, alors je lui dit : “ça va aller mieux dans quelques jours, c’est le début qui est difficile.” Après je regrette cette dernière phrase. Oui ça ira mieux, quand tu seras devenue une machine, quand tu seras tellement déconnectée de cet environnement que tout sera égal, quand tu passeras ta journée à regarder les heures défiler sur les tickets avec résignation, quand tu connaîtras certains codes par cœur, quand tu sauras par avance que tel article ne passe jamais et qu’il est inutile de passer 10 fois la douchette dessus… Mais tu continueras à voir des clientes dans ce genre, dans la réalité comme dans ton sommeil. Ce sera toujours aussi pénible, tu seras seulement habituée. Tu te seras intégré dans ce lieu, au même titre que la radio et les néons. Mais est-ce vraiment une bonne chose de s’habituer à tout ça ?

J’ai cette impression, parfois, d’avoir vécu plusieurs vie à l’intérieur du même cycle. Comme une poupée russe dont on ignore combien de mini poupées elle contient. Je sais seulement qu’au fur et à mesure que les années s’emboîtent les unes dans les autres, l’épaisseur de ces couches de souvenirs me permet d’être plus détachée des angoisses présentes. Ce que je vis maintenant avec le stress de l’Ecole, je ne l’aurais pas supporté il y a seulement deux ans. (…) Or dans le même temps, ce qui me fragilise, c’est précisément le fait d’ouvrir ces boîtes, volontairement ou par hasard. Pourtant, c’est ce que j’aime aussi, en fait. Quand j’étais ado, je voulais une vie courte et intense. Maintenant je veux surtout une vie construite par tout cet amas de tiroirs à souvenirs, le pire comme le meilleur. Malgré ma désespérante fragilité sensibilité, je crois que je n’arriverai pas à m’en lasser. Tant pis tant mieux.

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enfantillages

C’est excitant de partir, mais c’est déprimant de rassembler toutes ces années dans des cartons. Ce n’est pas tant de voir la pièce se vider qui est source d’angoisse, c’est surtout de retrouver des petits détails, flyers de soirées théoriquement inoubliables, lettres tellement vieillies que le papier se déchire lentement, et autres bribes. Rien que des restes finalement, comme les miettes au fond des assiettes qui ne révèlent rien de la qualité gustative des aliments absorbés. Dans un vieil agenda datant du collège, je retrouve une petite feuille quadrillée soigneusement pliée en 8 dans une poche invisible, on peut y lire “mes souhaits pour plus tard : – être écrivain, ou comédienne, en tout cas célèbre ; – avoir un élevage de chats, de chèvres, de chevaux, de dauphins et un phoque; – être amoureuse d’un homme qui ne ressemble pas à mon père ; – garder toujours mes ami(e) de maintenant et d’avant – être aimée et comprise…” Je souris devant tant de nunucheries, j’avais douze ans à peine. Un jour, j’ai donc été comme les gamines de certains blogs, qui collectionnent les photos de chats en rêvant à un Prince charmant. J’ai pensé que toutes mes rencontres méritaient d’être conservées, et que jamais je ne souhaitais finir seule et inconnue. L’exact opposé de mes envies actuelles. A jeter ? J’hésite encore à supprimer un papier qui a survécu 12 ans… Et si j’essayais maintenant de dresser une liste de mes souhaits pour “plus tard” ? 20 minutes plus tard, la feuille reste blanche. Il y a un “avant flou” et un “maintenant trop spontané pour être réfléchi” dans ma tête, pas d’après. Aucun souhait, seulement des envies; aucun désir si ce n’est de passer une journée agréable demain. J’étais idiote, je suis devenue vide. Je voulais être remarquée, j’aspire désormais à me transformer en ombre. Je n’ose même plus sortir parfois, parce que ma peau trop blanche et cernée et ma veste trop rouge attire systématiquement les regards. La nuit dernière était très fatigante. Dans une vieille maison qui ressemblait à celle du film Deux soeurs, j’essayais d’échapper aux responsables du Monoprix. Chaque fois que je jetais un oeil à la fenêtre, je les voyais bondir vers moi (ils se déplaçaient en faisant la roue et en voltigeant), finalement je m’apercevais qu’une vigile – la seule qui m’est sympathique – les avertissait de ma présence. Alors je fuyais chez une amie qui m’assurait que je ne craignais rien, sauf qu’en entrant dans la pièce, je découvrais un autre ennemi qu’elle avait contacté. Je partais alors chez une troisième amie, mais chez elle, il y avait mes parents qu’elle avait prévenu en douce de ma venue. Bref, dans tout mon rêve, je cherchais à être seule dans une pièce, systématiquement je comptais sur les quelques personnes fiables que je connaissais, qui à chaque fois me trahissaient. La dernière chose que j’ai dit, à haute voix, en me réveillant, était : “mais quand vont-ils tous m’oublier ?” (Bowie – Ziggy Stardust and the Spiders from Mars)

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